An­tarc­tique Le grand rêve blanc

Le Journal de Montreal - Weekend - - TOURISME - Sa­rah Ber­ge­ron-ouel­let Agence QMI

Sur les ponts du Bo­réal, plu­sieurs pas­sa­gers re­gardent les mon­tagnes de la Terre de Feu s’éloi­gner dans la pé­nombre. À l’in­té­rieur, les autres dé­couvrent les deux res­tau­rants, le bar du sa­lon prin­ci­pal ou leur ca­bine avec bal­con. Le luxe du Bo­réal – un yacht de 132 ca­bines ache­vé en 2010 – contraste avec le monde hos­tile vers le­quel il nous em­mène.

Le chef d’ex­pé­di­tion, Ni­co­las Dubreuil, est d’ailleurs le pre­mier à le rap­pe­ler lors d’une pré­sen­ta­tion dans le grand théâtre. « L’an­tarc­tique, c’est un peu l’étape avant d’al­ler sur la lune ; c’est dé­ser­tique, c’est violent. »

Le grand con­tinent blanc cu­mule ef­fec­ti­ve­ment les re­cords ter­restres. C’est le plus froid (avec un re­cord de -89,3°C), le plus ven­teux (avec des ra­fales pou­vant at­teindre 320 km/h), le plus éle­vé (avec une al­ti­tude moyenne de 2,3 km) et le plus sec (avec moins de 5 cm de pré­ci­pi­ta­tions par an). Avec ses 14 mil­lions de km2, c’est le cin­quième plus grand con­tinent. Et même si c’est aus­si le plus loin­tain et le plus iso­lé, son au­ra my­thique at­tire dé­sor­mais plus de 30 000 tou­ristes par an, se­lon l’in­ter­na­tio­nal As­so­cia­tion of An­tarc­ti­ca Tour Ope­ra­tors (IAA­TO).

AU COEUR DU MONDE PER­DU

Mais le na­vire est en­core loin de la pé­nin­sule an­tarc­tique. Après une nuit de na­vi­ga­tion sur le ca­nal Beagle, une jour­née sur l’at­lan­tique Sud et une autre au­tour des îles Ma­louines, le Bo­réal vogue vers l’île de la Géor­gie du Sud.

Au ma­tin du jour 6, il fait 1°C et le so­leil donne à la mer les re­flets tur­quoise des lacs gla­ciaires. Un groupe s’est for­mé sur la pas­se­relle de na­vi­ga­tion aux cô­tés du ca­pi­taine Étienne Gar­cia pour voir s’ap­pro­cher les hautes mon­tagnes de l’île sub­an­tarc­tique.

L’ex­cur­sion de l’avant-mi­di em­mène les pas­sa­gers sur la plaine de Sa­lis­bu­ry. L’odeur mus­quée des ota­ries à four­rures et des élé­phants de mer ar­rive au Zo­diac avant même que l’on pose le pied à terre. Au bout de la plaine, la sur­prise est to­tale : pas moins de 250 000 man­chots royaux se dé­ploient sous nos yeux. C’est un vé­ri­table océan d’oi­seaux, qui va de la mer jus­qu’au pied du gla­cier, du flanc des mon­tagnes jus­qu’aus­si loin que porte la vue. Ils piaillent sans ar­rêt, c’est une in­croyable ca­co­pho­nie, et nous en sommes tous bouche bée.

Pen­dant les trois jours sui­vants, l’équipe d’ex­pé­di­tion nous mène de­vant une autre gi­gan­tesque man­cho­tière et sur des ri­vages peu­plés de phoques et d’ota­ries. Elle nous guide dans une ran­don­née de 7 km sur les pas du hé­ros po­laire, l’ex­plo­ra­teur Er­nest Shackleton.

Nous dé­bar­quons aus­si dans l’an­cienne sta­tion ba­lei­nière de Gryt­vi­ken, où l’on re­trouve un pe­tit mu­sée (!), une cha­pelle de 1913 et tout un vil­lage de ves­tiges et d’épaves rouillés. Nous na­vi­guons en Zo­diac à tra­vers les ro­chers noirs et dé­chi­que­tés de Cop­per Bay, un lieu à la beau­té vio­lente où nul, ja­mais, ne vou­drait faire nau­frage.

Tout ce­la sur la côte est de la Géor­gie du Sud, cette île in­ha­bi­tée – si­non par quelques scien­ti­fiques – ap­par­te­nant à la Grande-bre­tagne, si­tuée à 2 150 km à vol d’oi­seau de la Terre de Feu et sé­pa­rée de l’an­tarc­tique par en­vi­ron 1 300 km d’océan gla­cé. L’île compte deux chaînes de mon­tagnes, 11 pics de plus de 2 000 mètres et des som­mets qui n’ont en­core ja­mais été gra­vis. On y dé­nom­bre­rait quelque 3 mil­lions d’ota­ries à four­rure, 400 000 élé­phants de mer et 400 000 couples de man­chots royaux, sans comp­ter les di­zaines d’autres es­pèces d’oi­seaux qui viennent y ni­cher.

« C’est comme un monde pa­ral­lèle »,

lance com­man­dant Gar­cia de­vant le spec­tacle in­ouï de la plaine de Sa­lis­bu­ry. « C’est le monde qu’on a per­du, ajoute-t-il. Le monde qu’on a ou­blié. »

EF­FLEU­RER LE ROYAUME DES GLACES

Le vent se lève lorsque Bo­réal quitte la Géor­gie du Sud. Il fau­dra deux jour­nées en­tières pour re­joindre la loin­taine pé­nin­sule an­tarc­tique, la zone la plus tem­pé­rée de l’an­tarc­tique (avec des tem­pé­ra­tures un peu au-des­sus de 0°C pen­dant l’été aus­tral).

À bord, le temps passe vite mal­gré la houle. En plus des confé­rences don­nées par les na­tu­ra­listes, du thé de 4 h et des sou­pers gas­tro­no­miques, les an­nonces du com­man­dant tiennent les pas­sa­gers en alerte : orques à tri­bord, al­ba­tros à bâ­bord… Pas le choix de sor­tir sur les ponts !

Au ma­tin du jour 11, le Bo­réal fran­chit les « 60es dé­fer­lants » – nom peu ras­su­rant don­né par­fois au 60e pa­ral­lèle Sud – et na­vigue en­fin sur l’océan Aus­tral. Bien vite, des ice­bergs de 30 à 40 mètres se mettent à ap­pa­raître de part et d’autre du na­vire. Le com­man­dant suit même un ice­berg ta­bu­laire (un mor­ceau de gla­cier à la dé­rive) de trois ki­lo­mètres de long!

Uni­vers de glace et de vent, l’an­tarc­tique a long­temps été in­ac­ces­sible. Il au­rait été aper­çu pour la pre­mière fois en 1820. Si des ex­plo­ra­teurs té­mé­raires y sont dé­bar­qués en­suite, le con­tinent n’ap­par­tient à per­sonne en ver­tu du Trai­té sur l’an­tarc­tique (1959), qui gèle les re­ven­di­ca­tions ter­ri­to­riales. Le con­tinent a même été dé­cla­ré « ré­serve na­tu­relle consa­crée à la paix et à la science » en 1991.

Con­trai­re­ment à l’arc­tique, on ne ren­contre en An­tarc­tique ni peu­ple­ment hu­main, ni ours po­laires. Il n’y a pra­ti­que­ment que les phoques, les ba­leines et les man­chots (dont les fa­meux Em­pe­reurs, que nous ne ver­rons pas), pour se par­ta­ger ses ri­vages.

CARTES POS­TALES PO­LAIRES

Le Bo­réal pour­suit sa route dans ce monde éton­nant. Au fil des ex­cur­sions, les ex­pé­riences in­ou­bliables s’ac­cu­mulent comme des cartes pos­tales : les phoques de Wed­dell, en­dor­mis sur les glaces de l’île Pau­let ; les pe­tits man­chots Adé­lie, se dan­di­nant sur le rivage ; les ice­bergs bleus et blancs de l’île de Cu­ver­ville ; les plages de sable vol­ca­nique de l’île de la Dé­cep­tion. Sans ou­blier la coupe de cham­pagne ser­vie di­rec­te­ment sur la ban­quise par les guides !

La der­nière ex­cur­sion se dé­roule au jour 13 de la croi­sière. Avant de mettre le cap sur le pas­sage de Drake – un cou­loir de 650 km sé­pa­rant l’amé­rique et l’an­tarc­tique re­con­nu pour ses condi­tions ma­ri­times re­dou­tables – le Bo­réal s’ar­rête dans une anse im­ma­cu­lée nom­mée Ne­ko Har­bour. Le dé­cor est digne du mythe an­tarc­tique. Les cimes gla­cées des mon­tagnes se perdent dans la brume, et tout est tel­le­ment im­mense, que même le na­vire a l’air mi­nus­cule au mi­lieu de la baie. Sur la col­line où l’on s’ar­rête, on ne pense pas aux vagues de 12 mètres qui nous at­tendent dans le Drake. On sait seule­ment que le temps vient de s’ar­rê­ter. De­vant le pay­sage ma­jes­tueux, le bleu des cre­vasses, les étoiles de glace sur la mer et la blan­cheur des som­mets, on se dit que l’an­tarc­tique n’est pas seule­ment un con­tinent pour les aven­tu­riers. C’en est un aus­si pour les poètes. Qui d’autres qu’eux pour­raient ar­ri­ver à dé­crire la beau­té en­voû­tante du der­nier bout du monde ?

USHUAÏA, Ar­gen­tine | Le Bo­réal quitte le port d’ushuaïa, en Ar­gen­tine, avec le cou­cher du so­leil. La si­rène ré­sonne de pro­messes : le na­vire en­tame ce soir un pé­riple de 15 jours sur les grandes mers aus­trales, en di­rec­tion de l’an­tarc­tique et de la Géor­gie du Sud. Un voyage de 3 400 miles nau­tiques, soit en­vi­ron 6 300 km, à la ren­contre de pay­sages sau­vages et de gla­ciers bleus et blancs.

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1. Un im­mense ice­berg dans la mer de Wed­dell, en An­tarc­tique. 2. Les Zo­diacs sont prêts pour une ex­cur­sion en Géor­gie du Sud. 3. Le Zo­diac zig­zague entre les ice­bergs.

4. Le Bo­réal at­tend le re­tour de ses pas­sa­gers dans l’anse de Ne­ko. 5. La ban­quise, au cra­tère de l’île de la Dé­cep­tion. 6. Dé­part du Bo­réal du port d’ushuaïa, en Ar­gen­tine.

PHO­TOS AGENCE QMI, SA­RAH BER­GE­RON-OUEL­LET

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