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La langue af­fran­chie – Anne-Ma­rie Beau­doin-Bé­gin

Le Journal de Montreal - Weekend - - WEEKEND - Ariane La­brèche

L’in­so­lente lin­guiste Anne-Ma­rie Beau­doin-Bé­gin risque de frois­ser à nou­veau quelques plumes pu­ristes avec son nou­vel ou­vrage, La langue af­fran­chie. En vé­ri­table croi­sade contre les au­to­ri­tés lan­ga­gières, l’uni­ver­si­taire tire la son­nette d’alarme sur la po­li­ci­sa­tion à ou­trance du fran­çais, qui en­cou­rage plu­sieurs jeunes à quit­ter le na­vire.

Long man­teau en cuir, ta­touages, cas­quette sombre et lu­nettes épaisses – «elles viennent du Cost­co!» –, An­neMa­rie Beau­doin-Bé­gin est à des lieues de l’image que l’on se fait des lin­guistes. La char­gée de cours à l’Uni­ver­si­té La­val tient un dis­cours tout aus­si à contre­cou­rant de la doc­trine d’un fran­çais pur sou­vent mise de l’avant dans les grands mé­dias et dans la so­cié­té en gé­né­ral.

IN­SÉ­CU­RI­TÉ LIN­GUIS­TIQUE

«C’est vrai­ment de l’éli­tisme. C’est une lutte des classes, dans le sens où les gens pri­vi­lé­giés, qui ont eu une bonne édu­ca­tion, connaissent les règles du fran­çais et ra­baissent ceux qui ne les ap­pliquent pas comme il faut. On dit aux gens qu’ils parlent mal et c’est épou­van­table», af­firme-t-elle.

Cette sur­cor­rec­tion du lan­gage quo­ti­dien se solde se­lon elle en une culpa­bi­li­sa­tion et une in­sé­cu­ri­té lin­guis­tique, par­ti­cu­liè­re­ment toxique pour les jeunes. «À force de se faire dire qu’ils parlent mal, ils se tournent vers l’an­glais. On leur de­mande d’être fiers et de dé­fendre une langue, tout en les ra­brouant constam­ment. Ce qui est dangereux, ce n’est pas le fran­glais des Dead Obies, c’est le pu­risme», mar­tè­let-elle.

Celle qui compte plus de 11 000 abon­nés sur sa page Fa­ce­book de l’In­so­lente lin­guiste ba­laie du re­vers les craintes du ni­vel­le­ment par le bas. «Le fran­çais qu’on parle au­jourd’hui est le ré­sul­tat d’une langue qui a évo­lué au cours des siècles et il faut ac­cep­ter qu’elle conti­nue de le faire. Si une langue ne réus­sit pas à s’adap­ter, les lo­cu­teurs vont s’en dé­tour­ner», pré­vient-elle.

DIF­FÉ­RENTS RE­GISTRES

D’ailleurs, les dif­fé­rents ni­veaux de langue ne sont pas au­to­ma­ti­que­ment en concur­rence. «Ça n’en­lève rien au re­gistre soi­gné. Il faut voir les dif­fé­rents re­gistres comme un code ves­ti­men­taire lan­ga­gier. On ne va pas dans une soi­rée VIP en jog­ging, tout comme je sais que la lec­trice du bul­le­tin de nou­velles ne di­ra pas que quel­qu’un a par­qué son char», illustre la lin­guiste.

Pour­tant, la pro­tec­tion du fran­çais au Qué­bec a tou­jours été as­so­ciée à une vi­sion pu­riste de la langue. «Avec l’Acte d’Union de 1840, on a pen­sé que pour se pro­té­ger de l’as­si­mi­la­tion par les An­glais, il fal­lait que les Qué­bé­cois parlent comme les Fran­çais. Ça per­met­tait d’ap­par­te­nir à un plus grand groupe. Alors, on s’est mis à condam­ner sys­té­ma­ti­que­ment tout ce qui était dif­fé­rent du fran­çais de France», évoque celle qui se spé­cia­lise dans la so­cio­lin­guis­tique du fran­çais au Qué­bec.

Or, après 177 ans, force est de consta­ter que de ta­per sur le clou à ré­pé­ti­tion n’a pas réus­si à trans­for­mer les Qué­bé­cois en Fran­çais ni à mo­di­fier leur lan­gage cou­rant. «Si on veut vrai­ment main­te­nir le fran­çais, il faut lui don­ner du lousse. Les gens doivent être fiers de la langue qu’ils parlent», croit Anne-Ma­rie Beau­doin-Bé­gin. Le livre La langue af­fran­chie est en vente dans les li­brai­ries.

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