Brillant por­trait de notre temps

Ma­rie-claire Blais – Le jeune homme sans ave­nir

Le Journal de Quebec - Weekend - - LIVRES - Ma­rie-france Bornais Le Jour­nal de Qué­bec

Dans le sixième tome de la sé­rie Soifs, Le­jeune hom­me­san­sa­ve­nir, l’écri­vaine Ma­rie-Claire Blais dresse un por­trait lu­cide, au­da­cieux, poé­tique, puis­sant et criant d’au­then­ti­ci­té de la so­cié­té ac­tuelle en su­per­po­sant trois uni­vers, ce­lui d’un écri­vain, d’un ado mu­si­cien et d’un an­cien tra­ves­ti plu­tôt mal en point.

Ma­rie-claire Blais, ac­cla­mée comme l’un des grands écri­vains de sa gé­né­ra­tion, lau­réate de nom­breux prix, pour­suit son im­mense pro­jet de dé­chif­fre­ment du monde avec sa suite ro­ma­nesque.

Dans Le jeune homme san sa­ve­nir, elle dé­crit avec hu­ma­ni­té le quo­ti­dien de Da­niel, un écri­vain re­te­nu cap­tif de longues heures dans un aé­ro­port d’une île pa­ra­di­siaque, à cause du re­tard de son vol. En pa­ral­lèle, le lec­teur cô­toie Fleur, un ado­les­cent mu­si­cien, an­cien en­fant pro­dige, qui vit dans la rue dans une grande mar­gi­na­li­té. Puis Pe­tites Cendres, un an­cien tra­ves­ti plu­tôt mal en point, qui reste dans son lit plu­tôt que d’as­sis­ter au cou­ron­ne­ment de son ami, Reine des nuits.

POR­TRAIT D’UN TEMPS MO­BILE

« Comme avec les autres qui pré­cèdent, je vou­lais faire avec Le­jeun ehomm esan­save

nir un por­trait de notre temps. Un por­trait d’un temps très mo­bile, où la beau­té confronte la lai­deur », par­tage-t-elle en en­tre­vue de­puis son do­mi­cile de Key West, en Flo­ride. Elle sou­hai­tait par­ler non seule­ment de mar­gi­na­li­té, mais aus­si du fait d’être ex­clu com­plè­te­ment. Elle dé­crit Fleur, Kim et plein de gens qui n’ont pas de des­tin dé­fi­ni et errent dans le livre, au dé­but. « C’est pour dé­mon­trer un peu ce qu’ils res­sentent de l’in­té­rieur. Bien sûr, ça vient de beau­coup d’écoute et de conver­sa­tions, et d’un sen­ti­ment d’in­ti­mi­té avec eux. C’est im­por­tant de par­ler de gens qui ont des va­leurs de la vie tel­le­ment op­po­sées à la so­cié­té et à ce que la so­cié­té offre. »

COINCÉ DANS L’AÉROGARE

Ma­rie-Claire Blais a dé­jà fait l’ex­pé­rience de longues at­tentes dans les aé­ro­gares, comme Da­niel, son per­son­nage. « Quand on voyage beau­coup, on a sou­vent des pro­blèmes de ce genre... », dit-elle avec un pe­tit rire. « Évi­dem­ment, dans le livre, c’est presque sym­bo­lique, l’at­tente de l’avion, les vols qui ne partent pas, qui re­viennent, etc. Mais ça per­met de si­tuer le monde contem­po­rain dans le­quel on vit parce que c’est sou­vent comme ça. On vit beau­coup d’at­tente même si tout de­vrait fonc­tion­ner ex­tra­or­di­nai­re­ment bien. »

Da­niel, écri­vain, a tout le loi­sir de re­cons­truire tout un monde à par­tir des in­ter­mi­nables heures d’at­tente dans une aérogare dont les fe­nêtres laissent voir la mer. « Il peut dé­cou­vrir des êtres nou­veaux. En fait, il en dé­couvre pen­dant les six heures où il at­tend. Il dé­couvre tout un monde. Un monde fa­mi­lier, tout à coup. Il ren­contre des gens de toutes sortes. C’est tout un monde so­cio­lo­gique. Il ne le dé­couvre pas : ça per­pé­tue sa dé­cou­verte qui est celle de l’écri­vain tou­jours en train d’ob­ser­ver. C’est un mo­ment d’arrêt qui lui per­met aus­si de ré­flé­chir à toute sa vie. »

POR­TRAIT SO­CIAL

Ma­rie-Claire Blais en pro­fite pour sou­le­ver toutes sortes de pro­blèmes de so­cié­té. Elle re­late des faits di­vers, ré­flé­chit sur la dif­fé­rence, l’in­ti­mi­da­tion, la pré­sence et l’im­por­tance de l’art. Le ro­man est très dense et l’oc­ca­sion de s’ar­rê­ter et en­ta­mer une ré­flexion est très pré­sente. Elle rue dans les bran­cards, ima­gine une al­liance contre tous les crimes de la haine, parle d’amour, d’ami­tié, d’es­poir, de déses­poir.

Le per­son­nage de Fleur a été pour elle d’une grande im­por­tance. « On voit tel­le­ment de jeunes gens comme lui… Je ne di­rais pas qu’on en voit des mil­liers, mais c’est un gar­çon ex­cep­tion­nel. Je crois qu’on voit beau­coup de ce gâ­chis d’un grand ta­lent d’un jeune homme qui vient d’une vraie vie. Je l’ai ob­ser­vé dans une vraie vie. C’est pas un rêve, c’est pas une in­ven­tion. Je l’ai vu, je l’ai connu. Il n’y a pas que lui: ils sont plu­sieurs à être comme lui, que j’ai connus. Mais je crois qu’il est un être ex­cep­tion­nel et c’est le drame de cette vie d’être riche en ta­lent et d’être si pauvre, si dé­mu­ni, et de ne pas être com­pris. »

L’IM­POR­TANCE DES ARTS

Les arts en gé­né­ral sont très pré­sents dans le livre: mu­sique, théâtre, arts vi­suels, opé­ra. « C’est une pré­oc­cu­pa­tion qui est constante dans toute cette sé­rie de livres : com­ment peut sur­vivre l’art? Mais dans Le jeune

hom­me­san­sa­ve­nir, il y a beau­coup de per­son­nages ar­tis­tiques parce que, pour moi, c’est es­sen­tiel de par­ler d’êtres dont on ne parle que très peu, en fait, dans l’écri­ture, dans les ro­mans et dans les livres. »

Ma­rie-Claire Blais, Le jeune homme

sans ave­nir Les édi­tions du Bo­réal, 304 pages

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.