LE­VER LE VOILE SUR LE « GRAND TA­BOU DE L’HIS­TOIRE DU QUÉ­BEC »

Avec le do­cu­men­taire L’em­preinte, les co­réa­li­sa­teurs et cos­cé­na­ristes Ca­role Po­li­quin et Yvan Dubuc tentent, avec Roy Du­puis en in­ter­vie­weur, de ré­pondre aux ques­tions han­tant l’his­toire du Qué­bec de­puis des an­nées: qui sommes-nous et quelles sont les val

Le Journal de Quebec - Weekend - - CINÉMA - Isa­belle Hontebeyrie Agence QMI

Le ré­sul­tat est pas­sion­nant, les deux créa­teurs ayant ef­fec­tué des re­cherches au­près de spé­cia­listes aus­si di­ver­si­fiés que «des an­thro­po­logues, des psy­cha­na­lystes, des so­cio­logues et des his­to­riens, qui prennent le su­jet par tous les angles pos­sibles pour ten­ter d’avan­cer vers ce que nous sommes», a dit Yvan Dubuc. Les deux réa­li­sa­teurs ont tour­né pas moins de 80 heures d’in­ter­views, dont une par­tie se re­trou­ve­ra sur le site in­ter­net du film.

Car, au fil du do­cu­men­taire, le spec­ta­teur dé­couvre que l’his­toire du Qué­bec n’est pas celle qui nous a été ap­prise sur les bancs d’école. «Notre his­toire est jeune. Cette pre­mière rencontre [entre les pre­miers co­lons et les Amé­rin­diens], ce nou­veau mo­dèle de co­lo­nie que les Fran­çais – qui ne sont pas ve­nus en conqué­rants – ont éta­bli ici au dé­part est im­por­tant! C’est une énorme dif­fé­rence! Ils sont ve­nus pour créer une al­liance avec un peuple qui était dé­jà là, qui leur a pro­po­sé de s’ins­tal­ler, de se ma­rier et de faire des en­fants. Il n’y a pas plus in­time comme dé­but de so­cié­té, comme rap­port, que ce­lui-là. Et c’est là­des­sus que nous avons fon­dé notre so­cié­té, que l’on a oc­cu­pé le ter­ri­toire, tran­quille­ment, avec eux… ce qui n’a ja­mais exis­té ailleurs dans le monde. C’est unique comme mo­dèle de co­lo­ni­sa­tion», a dé­taillé Roy Du­puis.

«C’est sûr que ça a lais­sé des traces! Sur­tout quand tu ar­rives et que la so­cié­té [amé­rin­dienne] ap­porte plus de li­ber­té, plus d’éga­li­té que la so­cié­té d’où tu viens. Sans par­ler de la li­ber­té sexuelle. C’est sûr que les co­lons ont été char­més par les “sau­va­gesses”. […] C’est la moi­tié de notre his­toire, et pour­tant, c’est comme si ce­la n’avait ja­mais exis­té, que ce­la ne fai­sait par­tie que d’un folk­lore.»

Pour Yvan Dubuc, le si­lence his­to­rique sur la ma­nière dont l’iden­ti­té qué­bé­coise a été for­gée par ce mé­lange des deux cultures – vi­sible au­jourd’hui dans nos ins­ti­tu­tions ju­ri­diques pour les jeunes, dans notre to­lé­rance à l’en­droit des dif­fé­rences, de la nais­sance de l’éco­lo­gie, de notre vo­lon­té d’ob­te­nir le consen­sus – «est le plus grand ta­bou de l’his­toire du Qué­bec. C’est un se­cret de fa­mille, une réa­li­té his­to­rique ca­chée que l’on porte tous. Et les livres d’his­toire of­fi­ciels ont vé­hi­cu­lé ce ta­bou-là, cette mise à l’écart. […] Au­jourd’hui, que sommes-nous au-de­là du fait de par­ler fran­çais? Sommes-nous des consommateurs nord-amé­ri­cains par­lant fran­çais? Le film dit “non” et pose la ques­tion de sa­voir quelles sont nos sin­gu­la­ri­tés».

TOUR­NÉS VERS L’AVE­NIR…

Pour Ca­role Po­li­quin, Yvan Dubuc et Roy Du­puis, le fon­de­ment de l’iden­ti­té qué­bé­coise est le «vivre en­semble», vi­sible au tra­vers de notre tis­su so­cial. «C’est ici que nous nous sommes do­tés des ins­ti­tu­tions qui re­flètent la ma­nière dont nous vou­lons vivre en­semble», sou­ligne la co­réa­li­sa­trice, qui parle de la honte que l’on éprouve à être ce que l’on est. L’acteur, lui, sou­ligne: «J’ai tou­jours de la dif­fi­cul­té, quand on me de­mande d’iden­ti­fier la so­cié­té qué­bé­coise, à sor­tir de l’image du cercle. Je pense que c’est ce qui illustre le mieux la ma­nière de vivre et de conce­voir la so­cié­té. Nous sommes as­sis en cercle, d’égal à égal. C’est drôle que notre de­vise soit “Je me sou­viens”, parce que nous sommes dans le cercle, mais nous ne le sa­vons pas en­core. Il nous reste à l’ap­prendre, à nous le ra­con­ter.»

Et main­te­nant que nous sa­vons qui nous sommes, vers où al­lons-nous nous di­ri­ger? Pour Roy Du­puis, la ré­ponse est simple. «Je ne sais pas. Mais dé­jà, de re­con­naître d’où l’on vient est im­por­tant. Nous avons des livres à écrire, des films à faire [sur ce pan de notre his­toire]. En ce qui me concerne, en tant qu’ar­tiste, c’est ce­la qu’on a à faire. Je n’en re­viens pas qu’il n’y ait pas de films sur la Conquête!»

L’em­preinte prend l’af­fiche dans les salles dès le 13 mars.

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