Li­ber­té 55 ? Ja­mais dans 100 ans !

Prendre sa re­traite à 55 ans? C’est tel­le­ment 1980! De plus en plus de tra­vailleurs comptent res­ter ac­tifs pro­fes­sion­nel­le­ment aus­si long­temps que leur san­té le leur per­met­tra.

Les Affaires Plus - - Couverture - PAR JU­DITH LUS­SIER

De plus en plus de tra­vailleurs comptent res­ter ac­tifs pro­fes­sion­nel­le­ment aus­si long­temps que leur san­té le leur per­met­tra.

Après s’être épa­nouie pen­dant 35 ans dans le do­maine de la mode, Fran­cine Brû­lé hé­si­tait entre tout lâ­cher pour faire le tour du monde et in­ves­tir dans la res­tau­ra­tion. Ceux qui fré­quentent l’une des deux suc­cur­sales des En­fants ter­ribles, à l’Île-des-Soeurs ou sur la rue Ber­nard, à Ou­tre­mont, deux res­tau­rants qui roulent à fond de train de­puis leur ou­ver­ture, savent que la femme d’af­faires a plu­tôt choi­si de re­pous­ser sa re­traite aux ca­lendes grecques. Bien qu’elle com­mence à peine à re­prendre son souffle après s’être lan­cée dans l’aven­ture en 2008, la femme qui fê­te­ra ses 60 ans en sep­tembre ne re­grette rien. « Je ne pense plus à la re­traite. J’en rê­vais seule­ment parce que je n’ai­mais plus ce que je fai­sais », ré­sume celle qui a re­trou­vé le feu sa­cré entre deux chau­drons.

Lan­cer sa petite en­tre­prise, se conver­tir à un mé­tier ma­nuel, ten­ter un re­tour à la terre, se re­cy­cler dans le coa­ching et le men­to­rat, ils sont plu­sieurs à en­vi­sa­ger une nou­velle car­rière plu­tôt que d’ar­rê­ter de tra­vailler à 65 ans. Le concept de Li­ber­té 55 ? De plus en plus de ba­by-boo­mers n’y adhèrent pas, tan­dis que les tra­vailleurs de la gé­né­ra­tion X, qui ont au­jourd’hui entre 35 et 50 ans, ne pla­ni­fient plus leur re­traite mais leur pro­chaine car­rière. Ques­tion d’ar­gent ? Se­lon Sta­tis­tique Ca­na­da, seule­ment le tiers de ceux qui comptent res­ter ac­tifs le veulent pour des rai­sons fi­nan­cières.

Yves Car­rières, pro­fes­seur agré­gé au Dé­par­te­ment de Dé­mo­gra­phie de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, n’est guère éton­né par le phé­no­mène. Bien sûr, ce­lui-ci cor­res­pond à une plus grande lon­gé­vi­té, mais ce n’est pas tout. « Ce qui se passe en ce mo­ment chez ceux qui ont dans les 60 ans est le miroir de ce qu’on voyait il y a 35 à 40 ans. C’est le ré­sul­tat du fait d’avoir étu­dié plus long­temps et d’avoir eu des en­fants plus tard. Entre 1975 et 1995, les gens pre­naient leur re­traite plus tôt, ex­plique le dé­mo­graphe. À par­tir du mi­lieu des an­nées 1990, on constate un chan­ge­ment très mar­qué: on prend sa re­traite plus tard, et cette ten­dance s’est de­puis ac­cen­tuée. »

Les adultes se pré­parent donc à tra­vailler plus long­temps en pla­ni­fiant une se­conde car­rière plus amu­sante, conçue à leur me­sure. « On a tra­vaillé toute sa vie pour com­bler des be­soins ou pour faire vivre des per­sonnes à charge, une fois à la re­traite, on a le temps de se réa­li­ser, on n’est plus obli­gé de gar­der un em­ploi qu’on n’aime pas », es­time Ma­rie-Paule Des­saint, doc­teure en sciences de l’édu­ca­tion, coach de vie cer­ti­fiée, au­teure et confé­ren­cière.

Chan­ger d’air

Char­gée de cours à l’uni­ver­si­té de­puis sept ans, après une car­rière en en­sei­gne­ment au pri­maire, Chan­tal Bor­de­leau, 56 ans, pour­rait conti­nuer à don­ner des cours jus­qu’à 80 ans. Mais elle avait en­vie de chan­ger d’air. Une terre de 40 ar­pents ac­quise avec son conjoint al­lait lui en of­frir l’oc­ca­sion. Quand elle a mis la main sur son lo­pin de terre il y a quatre ans, elle ne s’est pas fait croire qu’elle al­lait de­ve­nir fer­mière du jour au len­de­main. Son ob­jec­tif : prendre moins de charges de cours d’ici trois ans, et ces­ser d’enseigner d’ici six ans. Son conjoint et elle ont pré­vu un plan d’af­faires de ma­nière à ce que la ferme soit ren­table d’ici là. « Je pour­rais prendre ma re­traite sans les re­ve­nus de la ferme, j’en au­rais les moyens, pré­ci­set-elle, mais la ferme me per­met de prendre une

re­traite pro­gres­sive de l’en­sei­gne­ment plus tôt, sans tou­cher à mon fonds de pen­sion. »

Si son plan réus­sit, Chan­tal Bor­de­leau se­ra fer­mière à temps plein à l’âge où la plu­part des fer­miers tentent plu­tôt de se dé­par­tir de leur terre. « À 60 ans, le fer­mier qui a fait ça toute sa vie est fa­ti­gué. Mais pour nous, c’est un choix qui cor­res­pond à nos va­leurs », ex­plique celle qui vou­lait de­ve­nir sa propre pa­tronne tout en tra­vaillant à l’ex­té­rieur. Pen­dant qu’elle pro­digue des soins à ses bre­bis, elle vise l’au­to­no­mie ali­men­taire. Sans pes­ti­cides !

Une pause avant de re­prendre le col­lier

Mo­nick Pi­ché, elle, a « me­su­ré le prix de la li­ber­té » après avoir per­du deux frères et deux soeurs en l’es­pace de douze ans. « Les gens disent : “il me reste sept ans avant d’avoir 70% de mon sa­laire”. Moi, même si j’ai 20 000 dol­lars de moins par an­née, mais que je peux prendre mon ca­fé le ma­tin à mon rythme, je trouve que ça en vaut le coup », es­time-t-elle. Après une car­rière dans l’en­sei­gne­ment, elle a quit­té un poste de di­rec­tion d’un centre de for­ma­tion à 54 ans. Mais elle ne veut pas prendre une re­traite dé­fi­ni­tive pour au­tant. « Les gens trouvent que c’est jeune pour prendre sa re­traite. En ef­fet, je me sens comme quand j’avais 20 ans et que j’avais la vie de­vant moi. Si je trouve quelque chose que j’aime, je vais pou­voir le faire pen­dant 30 ans ! » cal­cule-t-elle.

Pour dé­cou­vrir ce qu’elle aime, Mo­nick s’est ins­crite à plu­sieurs for­ma­tions, dont une en sy­ner­go­lo­gie, la dis­ci­pline qui a pour ob­jet de dé­co­der le lan­gage cor­po­rel. Elle a sui­vi des cours en com­mu­ni­ca­tion or­ga­ni­sa­tion­nelle pour tra­vailler dans le do­maine cultu­rel, dont elle a tou­jours été proche. Dé­si­rant re­nouer avec sa créa­ti­vi­té, elle a aus­si fré­quen­té l’École na­tio­nale de l’hu­mour, où elle a ap­pris les bases de l’écri­ture des sitcoms. « L’idée n’est pas de je­ter mon ar­gent par les fe­nêtres avec toutes ces for­ma­tions, assure-t-elle, mais je vou­lais me don­ner du temps pour ex­plo­rer. »

Il au­rait été plus ris­qué pour elle de se lan­cer à corps per­du dans un pro­jet où l’in­té­rêt et le plai­sir se se­raient vite étio­lés. De ce point de vue, l’ex­plo­ra­tion a ses avan­tages. « De nom­breuses per­sonnes se cassent le nez en se lan­çant dans n’im­porte quel pro­jet – sou­vent parce qu’elles ont peur du vide – sans prendre le temps de faire un bi­lan », dit la coach Ma­rie-Paule Des­saint. Le truc : prendre son temps et op­ter pour des ac­ti­vi­tés de tran­si­tion, des ac­ti­vi­tés qu’on peut aban­don­ner si, au bout du compte, elles ne nous al­lument pas. Mo­nick s’est fi­na­le­ment concen­trée sur la sy­ner­go­lo­gie. Bien­tôt, une fois sa for­ma­tion ter­mi­née, elle ju­mè­le­ra ses nou­velles com­pé­tences et l’ex­per­tise qu’elle a ac­quise au fil des ans. « J’ai été dans le mi­lieu de l’édu­ca­tion pen­dant près de 30 ans et j’ai­me­rais dé­ve­lop­per une for­ma­tion qui ai­de­rait les en­sei­gnants à mieux com­prendre le lan­gage non ver­bal de l’élève », ex­plique-t-elle.

Le tra­vail, c’est la san­té

Les heures pas­sées par l’an­cienne en­sei­gnante sur les bancs de l’École de l’hu­mour ou à tâ­ter de la com­mu­ni­ca­tion or­ga­ni­sa­tion­nelle sont d’au­tant moins per­dues qu’elles lui per­mettent de res­ter alerte et en bonne san­té. Bien des re­cherches montrent que l’oi­si­ve­té à un cer­tain âge nuit à la san­té du corps et du cer­veau. Se­lon une étude de l’OCDE, ceux qui cessent com­plè­te­ment de tra­vailler ont plus de risques de perdre de la mo­bi­li­té, de tom­ber ma­lades ou de dé­cli­ner sur le plan in­tel­lec­tuel, après seule­ment six ans.

Après s’être ren­du compte qu’il avait pris une re­traite pré­ma­tu­rée à 55 ans, il y a une di­zaine d’an­nées, Me Do­na­to Di Tul­lio n’a pas at­ten­du que ce­la sur­vienne. Cet avo­cat a tou­ché à tout, tant au droit ci­vil qu’au droit cri­mi­nel, avant de fi­nir sa car­rière dans le com­mer­cial et l’im­mo­bi­lier. « La Cour, les clients, les dos­siers… je n’en étais plus ca­pable. Ce que je ne sa­vais pas, c’est que j’avais en­core be­soin de contri­buer. Au­jourd’hui, je trans­mets mon sa­voir au Col­lège de l’Im­mo­bi­lier. Ça a chan­gé ma vie », ex­plique ce­lui qui a trou­vé un se­cond

Je ne pense plus à la re­traite. J’en rê­vais seule­ment parce que je n’ai­mais plus ce que je fai­sais. » — Fran­cine Brû­lé, res­tau­ra­trice, Les En­fants Ter­ribles

Au­jourd’hui, à 65 ans, je dis à la blague que je veux tra­vailler jus­qu’à 80ans. » — Do­na­to Di Tul­lio, en­sei­gnant au Col­lège de l’Im­mo­bi­lier

souffle lors­qu’il est re­tour­né au tra­vail. « Au­jourd’hui, à 65 ans, je dis à la blague que je veux tra­vailler jus­qu’à 80 ans, et vous sa­vez que les blagues peuvent par­fois se réa­li­ser. Pour moi, ce n’est pas du tra­vail, c’est du plai­sir ! »

Âgé de seule­ment 47 ans, Jean Ga­gnon com­mence dé­jà à pen­ser à ses vieux jours, même s’il est to­ta­le­ment heu­reux dans son poste de vi­ce­pré­sident de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment stra­té­gique chez Atrium In­no­va­tions, une en­tre­prise qué­bé­coise qui fa­brique et com­mer­cia­lise des mé­di­ca­ments na­tu­rels. Comme bon nombre de tra­vailleurs, son ave­nir n’est pas as­su­ré par un fonds blin­dé et il sait qu’il de­vra conti­nuer à tra­vailler après 55 ans. Pour com­bler cette la­cune, il de­vra mettre plus d’ar­gent de cô­té. Ce­pen­dant, ce qui le pré­oc­cupe da­van­tage, c’est de trou­ver la bonne fa­çon de le faire: « Cer­tains rêvent d’ache­ter un vi­gnoble ou de de­ve­nir ébé­niste, mais si on n’est pas un en­tre­pre­neur-né, c’est dif­fi­cile. Je pré­fère bâ­tir sur l’ex­per­tise que j’ai ac­quise et avoir le luxe de choi­sir des man­dats qui m’ap­por­te­ront une sa­tis­fac­tion », dit-il. Il prend exemple sur un par­te­naire d’af­faires plus âgé de quelques an­nées qui le fait rê­ver lors­qu’il lui ra­conte ses mul­tiples voyages d’af­faires à titre de consul­tant.

Une se­conde car­rière ou le lan­ce­ment d’une en­tre­prise sur le tard peut être très sti­mu­lant. Par contre, ce­la peut aus­si re­cé­ler des pièges. Se lan­cer en af­faires peut ra­pi­de­ment de­ve­nir un bou­let pour une per­sonne de 60 ans. Sans comp­ter que pa­reille en­tre­prise peut nuire da­van­tage à une si­tua­tion fi­nan­cière que l’amé­lio­rer. Il faut aus­si res­ter réa­liste. « Un de mes clients rê­vait de de­ve­nir consul­tant tout en pas­sant six mois par an­née en Flo­ride. Comment vou­lez-vous bâ­tir une clientèle si vous êtes ab­sent la moi­tié du temps ! » dit la coach Ma­rie-Paule Des­saint.

L’idéal, se­lon elle, est de com­men­cer à ré­flé­chir à son pro­jet vers 40-45 ans. « Les gens com­prennent qu’ils n’aiment pas leur tra­vail, mais ils ne peuvent pas en chan­ger parce qu’ils ont des per­sonnes à charge », dit-elle. « À la re­traite, ils fe­ront sou­vent les mêmes constats, sauf qu’ils au­ront plus de la­ti­tude pour ex­pé­ri­men­ter autre chose. »

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