Re­tard à rat­tra­per dans les po­li­tiques d’in­no­va­tion

Les Affaires - - Sommaire - Si­mon Lord re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc In­ves­tis­se­ments

Au Ca­na­da comme au Qué­bec, la R-D ne manque pas de pa­nache. Sou­vent, ce­pen­dant, lorsque vient le temps de faire connaître leurs in­no­va­tions et de les vendre, les en­tre­prises tré­buchent. Que fait le gou­ver­ne­ment pour en­cou­ra­ger la com­mer­cia­li­sa­tion des in­no­va­tions ? Et est-ce as­sez ?

« C’est le pa­ra­doxe ca­na­dien. On fait de la bonne re­cherche fon­da­men­tale, mais on est loin dans les clas­se­ments pour la com­mer­cia­li­sa­tion. C’est re­con­nu de­puis 15 ans dé­jà », dit Laurent Si­mon, pro­fes­seur et co­di­rec­teur de Mo­saic, le pôle créa­ti­vi­té et in­no­va­tion de HEC Mon­tréal.

Ac­tuel­le­ment, le Ca­na­da fi­gure au 18e rang du Glo­bal In­no­va­tion In­dex, un in­dice qui classe les pays en fonc­tion de leurs ca­pa­ci­tés et de leur suc­cès en in­no­va­tion. Le Ca­na­da ar­rive plus loin en­core, à la 23e place, dans le sous-in­dice “In­no­va­tion Out­put ”, qui éva­lue entre autres la créa­tion d’ac­tifs in­tan­gibles ou de biens et ser­vices. Et l’écart se creuse. Il y a cinq ans, en 2012, le Ca­na­da se si­tuait au 20e rang.

Plu­sieurs fac­teurs ex­pliquent ces dif­fi­cul­tés. D’abord, les mar­chés ca­na­dien et qué­bé­cois sont pe­tits. La proxi­mi­té et l’ac­cès aux ré­seaux de dis­tri­bu­tion peuvent aus­si po­ser pro­blème, es­time Laurent Si­mon, tout comme la culture d’af­faires. « Il ne suf­fit pas de dé­po­ser des bre­vets, dit-il. On doit aus­si se de­man­der comment les ex­ploi­ter. »

Même si les in­ves­tis­se­ments sont sans doute en­core in­suf­fi­sants, M. Si­mon es­time qu’il est moins per­ti­nent qu’avant de mon­trer du doigt la fai­blesse du ca­pi­tal de risque, un fac­teur long­temps évo­qué comme une cause de la fai­blesse des en­tre­prises en com­mer­cia­li­sa­tion.

Les men­ta­li­tés et les choix de so­cié­té sont un autre élé­ment de ré­ponse : au Qué­bec et au Ca­na­da, doit-on faire de la re­cherche dans le but de vendre ou dans ce­lui d’amé­lio­rer la connais­sance scien­ti­fique ?

Laurent Si­mon ex­plique que la com­mer­cia­li­sa­tion re­quiert d’es­sayer des choses, de tes­ter le mar­ché, mais que ces ex­pé­ri­men­ta­tions sont mal sou­te­nues. Neo­shop, une bou­tique du Quar­tier de l’in­no­va­tion en­tiè­re­ment consa­crée aux pro­to­types et aux pro­duits nou­veaux et in­no­vants, est se­lon lui un bon exemple d’ini­tia­tive qui per­met de mieux com­prendre les be­soins du mar­ché. En mai, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral a lan­cé un ap­pel de pro­po­si­tions pour ses « su­per­grappes » in­dus­trielles. Il s’agit d’un pro­gramme de 950 mil­lions de dol­lars dont le but est de rap­pro­cher les uni­ver­si­tés des en­tre­pre­neurs afin de sou­te­nir l’in­no­va­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion.

D’ici 2022, Qué­bec am­bi­tionne pour sa part de faire re­mon­ter la pro­vince dans le top 10 de l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques en ma­tière de re­cherche et d’in­no­va­tion. Elle se si­tue ac­tuel­le­ment en 12e ou en 14e po­si­tion pour plu­sieurs me­sures de per­for­mance.

Le gou­ver­ne­ment compte y ar­ri­ver grâce à sa nou­velle Stra­té­gie qué­bé­coise de la re­cherche et de l’in­no­va­tion (SQRI), éga­le­ment dé­voi­lée en mai der­nier. Celle-ci pré­voit 585 M $ sur cinq ans. Plus de 132 M $ ser­vi­ront à dé­ve­lop­per les com­pé­tences et la re­lève, alors que 267 M $ se­ront consa­crés à sti­mu­ler la re­cherche et l’in­no­va­tion. L’ac­cé­lé­ra­tion de la com­mer­cia­li­sa­tion des in­no­va­tions se ver­ra at­tri­buer au to­tal 185 M $.

Dans leur rap­port « Ana­lyse éco­no­mique des mar­chés pu­blics dans l’in­dus­trie de la construc­tion au Qué­bec », pu­blié en 2015, les cher­cheurs Mar­ce­lin Joa­nis et Sté­pha­nie Bou­len­ger re­com­man­daient à l’État de sou­te­nir l’in­no­va­tion par les mar­chés pu­blics.

Ils sug­gé­raient no­tam­ment d’étu­dier la pos­si­bi­li­té de re­cou­rir da­van­tage aux « concours de beau­té », ou vi­trines in­ver­sées. Es­sen­tiel­le­ment, il s’agi­rait là de lais­ser les or­ga­nismes pu­blics men­tion­ner leurs be­soins et leurs prix dans le cadre d’un pro­jet pour en­suite choi­sir la so­lu­tion la meilleure et la plus in­no­va­trice par­mi celles pro­po­sées par les en­tre­prises.

C’est ce que fait, dans une cer­taine me­sure, la nou­velle stra­té­gie qué­bé­coise. Elle pré­voit no­tam­ment la par­ti­ci­pa­tion du Centre de ser­vices par­ta­gés du Qué­bec à de telles vi­trines et la créa­tion d’une place de mar­ché entre l’ache­teur pu­blic et les four­nis­seurs de tech­no­lo­gies. Comme les en­tre­prises qui dé­si­rent com­mer­cia­li­ser une in­no­va­tion ont tou­jours le dé­fi de convaincre leur pre­mier ache­teur, cette me­sure de­vrait leur don­ner l’oc­ca­sion d’éta­blir la cré­di­bi­li­té de leur pro­duit ou ser­vice ain­si que de fa­vo­ri­ser leur pro­mo­tion et leurs ventes.

Anne-Ma­rie Le­clair, as­so­ciée et vice-pré­si­dente stra­té­gie et in­no­va­tion à l’agence de pu­bli­ci­té lg2, voit dans le plan du Qué­bec une stra­té­gie bien son­gée, de même que du fi­nan­ce­ment in­té­res­sant.

Elle se de­mande tou­te­fois si ce­la don­ne­ra de grands ré­sul­tats dans la pra­tique. « C’est tou­jours un peu lourd pour les en­tre­prises de par­ti­ci­per aux pro­grammes, dit-elle. C’est long de rem­plir les pa­piers et ça prend du temps avant d’avoir une ré­ponse, ce qui de­vient pro­blé­ma­tique dans une éco­no­mie où il faut in­no­ver, per­for­mer et ré­agir ra­pi­de­ment. »

As­sez ou pas ?

Ces me­sures gou­ver­ne­men­tales se­ront-elles suf­fi­santes pour rat­tra­per le re­tard en com­mer­cia­li­sa­tion ? « On com­mence tout juste à mettre en place les me­sures pour ren­ver­ser la ten­dance, mais je crois que la stra­té­gie du Qué­bec est une re­cette ga­gnante », dit Mi­chel Lan­ge­lier, PDG du Con­sor­tium In­no­va­tion et an­cien di­rec­teur gé­né­ral de l’As­so­cia­tion pour le dé­ve­lop­pe­ment de la re­cherche et de l’in­no­va­tion du Qué­bec.

Mi­chel Lan­dry, pré­sident du ca­bi­net ex­pert-conseil en in­no­va­tion L.Tech So­lu­tion, re­marque aus­si un chan­ge­ment de cap, bien qu’il es­time que le vi­rage se fait as­sez len­te­ment. Il ob­serve que, de­puis 10 ans, l’ar­gent pu­blic a sur­tout ser­vi à la R-D et à l’achat de nou­veaux équi­pe­ments. « Au Qué­bec, on est des fa­bri­cants, pas des ven­deurs, dit-il. Sur le ter­rain, je re­marque qu’une ma­nu­fac­ture ayant be­soin d’équi­pe­ments passe de­vant la file pour ob­te­nir du fi­nan­ce­ment. Mais là, on com­mence à se rendre compte que ça ne suf­fit plus. Et on est en re­tard. »

Il ai­me­rait voir le gou­ver­ne­ment du Qué­bec axer clai­re­ment sa stra­té­gie sur la com­mer­cia­li­sa­tion de l’in­no­va­tion. Ce qui fonc­tion­ne­rait bien, se­lon lui, se­rait de sou­te­nir fi­nan­ciè­re­ment les en­tre­prises afin de les ai­der à faire de la re­cherche ou à éla­bo­rer des stra­té­gies pour mieux ci­bler les mar­chés po­ten­tiels et éven­tuel­le­ment s’in­ter­na­tio­na­li­ser.

Étant don­né la pe­ti­tesse du mar­ché qué­bé­cois, Laurent Si­mon croit lui aus­si qu’il faut don­ner aux di­ri­geants de PME le ré­flexe de l’in­ter­na­tio­nal. « Et ça com­mence à l’école. Pour­quoi ne pas mettre sur pied un pro­gramme uni­ver­si­taire de com­mer­cia­li­sa­tion in­ter­na­tio­nale, par exemple ? »

En ef­fet, même si les en­tre­prises amassent un tas de connais­sances en in­no­va­tion, elles ne ven­dront pas tant qu’elles ne sau­ront pas com­mer­cia­li­ser : un consom­ma­teur n’achète pas un pro­duit sim­ple­ment parce qu’il est in­no­vant, ou même parce qu’il est ob­jec­ti­ve­ment meilleur, re­marque Mi­chel Lan­dry. « Les gens achètent parce qu’on les amène à le faire, dit-il. Ça prend une bonne stra­té­gie, un bon mar­ke­ting, un bon po­si­tion­ne­ment. Il faut sa­voir com­mer­cia­li­ser. Re­gar­dez McDo­nald’s. Ses ham­bur­gers sont-ils vrai­ment les meilleurs ? C’est pour­tant cette chaîne qui en vend le plus au monde. »

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Neo­shop, une bou­tique du Quar­tier de l’in­no­va­tion en­tiè­re­ment consa­crée aux pro­to­types et aux pro­duits nou­veaux et in­no­vants, est un bon exemple d’ini­tia­tive qui per­met de mieux com­prendre les be­soins du mar­ché.

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