L’ÉCO­NO­MIE A BE­SOIN DE PLUS D’HOMMES AU FOYER

L’éco­no­mie du Qué­bec se por­te­rait net­te­ment mieux si les hommes se sou­ciaient da­van­tage des tâches mé­na­gères.

Les Affaires - - Front Page - Oli­vier Sch­mou­ker oli­vier.sch­mou­ker@tc.tc Chro­ni­queur | C @OSch­mou­ker

J’ai au­jourd’hui une ques­tion à vous po­ser, une ques­tion qui tue: « Au tra­vail, oc­cu­pez-vous un poste qui vous convient par­fai­te­ment? » J’ima­gine que non, que vous es­ti­mez que l’en­semble de vos ta­lents per­son­nels ne se dé­ploient pas au­tant qu’ils le de­vraient, bref, qu’il y a en­core de la marge avant de vous consi­dé­rer comme épa­noui dans votre quo­ti­dien au tra­vail. Ras­su­rez-vous, c’est tout à fait nor­mal: en Amé­rique du Nord, les ta­lents sont par­ti­cu­liè­re­ment mal mis à contri­bu­tion, comme l’ont mis au jour l’an der­nier Chang-Tai Hsieh et son équipe de cher­cheurs de cher­cheurs de l’École de com­merce Boo­thet de l’Uni­ver­si­té Stan­ford.

Un exemple frap­pant: la pré­do­mi­nance ou­tran­cière des hommes sur le mar­ché du tra­vail, qui nuit tant aux femmes et au dé­ploie­ment de leurs ta­lents propres. M. Hsieh et ses col­lègues ont cal­cu­lé que, de 1960 à 2010, la crois­sance du pro­duit in­té­rieur brut par ha­bi­tant des États-Unis avait ré­sul­té à hau­teur de 25% de la di­mi­nu­tion pro­gres­sive du dés­équi­libre entre hommes et femmes sur le mar­ché du tra­vail. Au­tre­ment dit, l’éco­no­mie du pays en­tier était res­sor­tie ga­gnante de l’ac­cès gran­dis­sant des femmes – et donc, de leurs ta­lents propres – au mar­ché du tra­vail.

Ce­la étant, nous sommes en­core loin de l’équi­libre par­fait, et par suite, d’une éco­no­mie qui fonc­tionne de ma­nière op­ti­male. Qu’est-ce qui freine, en­core au­jourd’hui, ce « ré­équi­li­brage » si bé­né­fique à l’échelle de l’in­di­vi­du comme à celle de l’en­semble de la so­cié­té? An­drés Ero­sa et son équipe de cher­cheurs de l’Uni­ver­si­té Charles-III de Ma­drid, de l’Uni­ver­si­té de To­ron­to et de l’Uni­ver­si­té Prin­ce­ton ont te­nu à le sa­voir. Ce fai­sant, ils ont dé­cou­vert que ce « ré­équi­li­brage » ré­sul­tait en grande par­tie de... la ré­par­ti­tion des tâches à la mai­son!

Re­gar­dons un peu ce qui se passe de nos jours à ce su­jet au Qué­bec... Dans une jour­née type, les hommes consacrent en moyenne 9,5 heures au tra­vail et 3,6 heures aux tâches mé­na­gères. De leur cô­té, les femmes ac­cordent en moyenne 8,3 heures au tra­vail et 4,9 heures aux tâches mé­na­gères, se­lon une étude du ministère de la Fa­mille. Au­tre­ment dit, les femmes passent 26% plus de temps que les hommes à s’oc­cu­per des en­fants, à faire du mé­nage, ou en­core à pré­pa­rer des re­pas. Ce qui est énorme.

Ce n’est pas tout. La même étude montre que 24% des hommes ayant des en­fants en bas âge ne s’oc­cupent qua­si­ment pas d’eux et que 19% leur consacrent moins de 5 heures par semaine. Elle met éga­le­ment au jour le fait qu’il y a deux fois plus de femmes que d’hommes qui al­louent plus de 15 heures par semaine aux tâches mé­na­gères, et que – te­nez-vous bien! – ce­la se vé­ri­fie sur­tout au­près des mil­lé­niaux (les 18-34 ans). En d’autres mots, les hommes ont pris l’ha­bi­tude d’en faire le mi­ni­mum à la mai­son, et ce n’est pas la nou­velle gé­né­ra­tion qui va a prio­ri y chan­ger quoi que ce soit.

Ré­sul­tat? C’est toute l’éco­no­mie du Qué­bec qui en fait les frais. L’étude de M. Ero­sa a en ef­fet dé­cou­vert que chaque fois qu’on ré­dui­sait de 10% le temps que les femmes pas­saient à ac­com­plir des tâches mé­na­gères, ce­la per­met­tait à celles-ci de consa­crer en moyenne 14% plus d’heures au tra­vail. Au­tre­ment dit, elles en pro­fi­taient pour se ruer au tra­vail, en y re­dou­blant d’ef­forts. Par voie de consé­quence, l’écart sa­la­rial entre les sexes se ré­dui­sait dès lors d’en moyenne 11%.

C’est bien simple, si l’on ar­ri­vait, un beau jour, à l’équi­libre par­fait entre hommes et femmes concer­nant la ré­par­ti­tion des tâches mé­na­gères, il se pro­dui­rait deux choses fan­tas­tiques, d’après les cal­culs de l’équipe de M. Ero­sa: Bien-être. L’in­dice de bien-être d’une so­cié­té nord-amé­ri­caine pro­gres­se­rait d’en moyenne 6,9 points de pour­cen­tage par rap­port à ce qu’il est au­jourd’hui. Si l’on consi­dé­rait juste ce­lui du Qué­bec cal­cu­lé par l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), ce­la le fe­rait pas­ser de 7,6 à 8,3 points sur une échelle de 10. Du coup, vous comme moi, nous vi­vrions car­ré­ment dans l’un des en­droits les plus agréables de la pla­nète. Pro­duc­ti­vi­té. La pro­duc­ti­vi­té aug­men­te­rait d’en moyenne 5,4 points de pour­cen­tage. Ce qui se­rait pu­re­ment pro­di­gieux pour le Qué­bec. En 2016, la pro­gres­sion n’avait été à cet égard que de 0,2 point de pour­cen­tage, se­lon Sta­tis­tique Ca­na­da.

Pas de doute, l’éco­no­mie du Qué­bec se por­te­rait net­te­ment mieux si les hommes se sou­ciaient da­van­tage des tâches mé­na­gères, quitte à sa­cri­fier pour ce­la un peu de leur temps de tra­vail. Notre pro­vince se­rait à ce mo­ment-là un peu plus éga­li­taire, un peu plus heu­reuse et même un peu plus pro­duc­tive. Et si ja­mais – ô mi­racle! – il de­ve­nait ten­dance de de­ve­nir homme au foyer, nous ne connaî­trions ni plus ni moins qu’une spec­ta­cu­laire ex­pan­sion éco­no­mique.

De là à dire qu’il se­rait bon qu’un mou­ve­ment po­li­tique se mette à prô­ner des in­ci­ta­tifs fi­nan­ciers qui visent à en­cou­ra­ger les hommes à consa­crer moins d’heures au tra­vail pour s’oc­cu­per da­van­tage de leur foyer, il n’y a qu’un pas que je me fais un plai­sir de fran­chir al­lè­gre­ment. C’est que je suis convain­cu que ce­la se­rait tout aus­si bé­né­fique que l’est, par exemple, le congé de pa­ter­ni­té de cinq se­maines en vi­gueur au­jourd’hui au Qué­bec; un congé qui fait bien des ja­loux ailleurs, croyez-moi.

Alors, vous ne vous sen­tez pas par­fai­te­ment à l’aise dans votre quo­ti­dien au tra­vail? Eh bien, mes­sieurs, c’est peut-être le signe que vous fe­riez mieux de le­ver un peu le pied pour vous im­pli­quer da­van­tage à la mai­son. Et vous, mes­dames, le signe que vous en faites trop au foyer. « En­semble, cher­chons un meilleur équi­libre, tout le monde en sor­ti­ra ga­gnant », notent d’ailleurs M. Ero­sa et son équipe dans leur étude.

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