MON­TRÉAL SE­LON AMA­ZON

Et si l en­tre­prise éta­blis­sait son nou­veau siège so­cial à Mon­tréal, à quoi res­sem­ble­rait la ville? Notre jour­na­liste nous in­vite à un voyage dans le fu­tur.

Les Affaires - - Front Page - Da­niel Ger­main da­niel.ger­main@tc.tc C @@ da­niel_­ger­main

Et si la mul­ti­na­tio­nale choi­sis­sait Mon­tréal pour y ins­tal­ler son se­cond siège so­cial nord-amé­ri­cain... Da­niel Ger­main ima­gine le fu­tur de la mé­tro­pole.

La grosse boule orange brille plus que ja­mais dans le quar­tier, mal­gré ses airs sur­an­nés, aux cô­tés des nou­veaux im­meubles de verre et de vé­gé­ta­tion. Sans l’in­ter­ven­tion de la Ville de Mon­tréal pour la pro­té­ger de la dé­mo­li­tion, Orange Ju­lep ne se­rait sans doute pas le lieu de pè­le­ri­nage des membres de la gé­né­ra­tion Z qu’il est de­ve­nu au­jourd’hui.

Qu’il soit de Pa­ris, de New York ou de Shan­ghai, chaque fois qu’un jour­na­liste étran­ger vient en re­por­tage dans la mé­tro­pole qué­bé­coise, la sphère, res­tau­rée il y a huit ans, fi­gure sur sa liste d’at­trac­tions in­con­tour­nables de la ville. On y sert des cock­tails éner­gé­tiques pour toutes les cir­cons­tances, mais le gros ven­deur, ici, reste en­core le jus d’orange en­ri­chi à l’ex­trait de gua­ra­na, ser­vi par des ro­bots sur rou­lettes.

Le com­merce n’est pas tant em­blé­ma­tique de Mon­tréal que ce nou­veau quar­tier en pleine ef­fer­ves­cence qui l’en­toure. Ce­lui-ci che­vauche la pointe sud-ouest de la ville de Mont-Royal, le sud de Saint-Laurent et le nord de Côte-des-Neiges. Nous sommes à la jonc­tion des au­to­routes Dé­ca­rie et Mé­tro­po­li­taine. Là où il y avait ja­dis des édi­fices commerciaux quel­conques s’élèvent au­jourd’hui des tours de co­pro­prié­tés éco­lo­giques. Quelques très rares im­meubles in­dus­triels ont été pré­ser­vés pour être trans­for­més en ca­fés et en ate­liers. Du cô­té ré­si­den­tiel, de nom­breux du­plex ont été conver­tis en mai­sons à deux étages et d’autres ont été ra­sés pour lais­ser place à d’autres im­meubles à condos. Les meilleurs res­tau­rants de la ville se trouvent à l’angle de la rue Jean-Ta­lon et de l’ave­nue Vic­to­ria. À l’est, le ti­roir-caisse des bars et des ca­fés du che­min de la Côte-des-Neiges, entre les che­mins Queen-Ma­ry et de la Côte-Saint-Ca­the­rine, tintent comme ja­mais, fa­çon de par­ler. Plus au­cun com­merce n’ac­cepte l’ar­gent en es­pèce, en­core im­pri­més et frap­pés pour les col­lec­tion­neurs.

Le quar­tier s’est mé­ta­mor­pho­sé à vi­tesse grand V. Il est plus dense, plus ani­mé, plus riche et… plus cher. Ici, l’ac­ti­vi­té im­mo­bi­lière n’a ja­mais re­pris son souffle. Dans un rayon de quatre ki­lo­mètres, les prix ont grim­pé en moyenne de 70% de­puis 13 ans. À MontRoyal, la va­leur des mai­sons a dou­blé, plus rien n’est ac­ces­sible sous les 3 mil­lions de dol­lars. Dans Saint-Laurent, Hamps­tead, Côte-Saint-Luc et Notre-de-Dame-Grâce, les agences im­mo­bi­lières font des af­faires en or. Les grands per­dants sont les étu­diants des uni­ver­si­tés en­vi­ron­nantes. Pour de­meu­rer dans le quar­tier Côte-des-Neiges, ils doivent souvent s’en­tas­ser à quatre ou à cinq dans des appartements qui ne comptent pas au­tant de chambres fer­mées. Pour trou­ver plus de confort, ils doivent s’ex­pa­trier vers l’est, dans les quar­tiers Parc-Ex­ten­sion et Saint-Mi­chel.

De vieux pro­prié­taires étran­glés par les taxes mu­ni­ci­pales parlent d’« avant » avec nos­tal­gie. « On n’a plus les moyens de vivre ici, on ne re­con­naît plus le quar­tier de­puis qu’ils sont ar­ri­vés, dit un re­trai­té de la Ville qui songe à vendre. Et plus moyen de se faire ser­vir en fran­çais ! »

L’an­cien fonc­tion­naire mu­ni­ci­pal fait ré­fé­rence à un évé­ne­ment sur­ve­nu en 2021, sou­li­gné alors avec fra­cas. Cette an­née-là, les pre­miers em­ployés d’Ama­zon ont in­té­gré le nou­veau

siège du géant du com­merce en ligne, le HQ2, à l’em­pla­ce­ment de l’an­cien hip­po­drome, aux abords de l’au­to­route Dé­ca­rie. C’était il y a 12 ans. Nous sommes en 2033. Plus de 30000 per­sonnes, pour la plu­part ges­tion­naires, comp­tables, ju­ristes, pro­gram­meurs et in­gé­nieurs, tra­vaillent pour la mul­ti­na­tio­nale dont les em­bauches tiennent en­core fa­ci­le­ment le rythme de plus de 2 000 par an­née. Dans son or­bite, on ob­serve une ac­ti­vi­té grouillante de start-up qui se spé­cia­lisent dans des do­maines comme le lo­gi­ciel, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la lo­gis­tique, le trans­port, l’élec­tri­ci­té et la ro­bo­tique. Dis­sé­mi­nées aux quatre coins de la ville, ces pe­tites en­tre­prises qui, pour la plu­part, n’exis­taient pas il y a cinq ans à peine, em­ploient 8 000 jeunes hau­te­ment qua­li­fiés, un bas­sin dans le­quel viennent pi­ger al­lè­gre­ment Ama­zon et d’autres en­tre­prises mon­diales qui ont éta­bli des bases dans la ré­gion. Dans leur sillage, ces grands géants tech­no­lo­giques ont traî­né avec eux des so­cié­tés de ca­pi­tal-risque. Les in­ves­tis­se­ments dans ce do­maine ont ex­plo­sé au cours des der­nières an­nées à Mon­tréal pour at­teindre 9 mil­liards de dol­lars en 2032.

De­puis son ar­ri­vée, Ama­zon chiffre ses in­ves­tis­se­ments en ca­pi­taux dans la mé­tro­pole à 2,4 G$ et ses dé­penses opé­ra­tion­nelles, à 1 G$. Ama­zon a ver­sé plus de 25 G$ en ré­mu­né­ra­tions de toutes sortes à ses em­ployés mont­réa­lais de­puis 2021. Les éco­no­mistes ne s’en­tendent pas sur les re­tom­bées in­di­rectes, les es­ti­ma­tions en ma­tière d’em­plois os­cil­lent entre 30000 et 35000, et les in­ves­tis­se­ments va­rient de 35 G$ à 40 G$.

Au rythme ac­tuel de l’em­bauche, le nombre d’em­ployés d’Ama­zon dé­pas­se­ra ce­lui de tout le sec­teur aé­ro­nau­tique. Ama­zon sub­jugue les ex­perts par sa crois­sance: elle règne lit­té­ra­le­ment sur le com­merce de dé­tail. Il y a 15 ans, les ventes par In­ter­net ne re­pré­sen­taient même pas 10% du com­merce to­tal en Amé­rique du Nord. Au­jourd’hui, cette pro­por­tion dé­passe les 50%. Ama­zon dé­tient la plus grande part de ce mar­ché. Le ter­rain qu’elle ne con­trôle pas est oc­cu­pé par des joueurs par­mi les­quels bon nombre uti­lisent sa pla­te­forme Ama­zon Mar­ket­place.

Sur le ter­rain, les chan­ge­ments n’ont pas été moins spec­ta­cu­laires en sept ans. Sur le site de son siège so­cial, on peine à ima­gi­ner qu’il y a dé­jà eu un spec­tacle de U2, ce groupe qui a fait la joie de nos grands-pa­rents. En­core moins des courses de che­vaux! Seule la pas­se­relle vi­trée sur­nom­mée le « Tun­nel des jo­ckeys », qui en­jambe l’au­to­route Dé­ca­rie pour re­lier la sta­tion de mé­tro Na­mur ré­no­vée et le siège so­cial d’Ama­zon, évoque en­core ce loin­tain pas­sé équestre.

Quant au HQ2, les deux édi­fices qui comptent trois mil­lions de pieds car­rés rap­pellent va­gue­ment le tra­vail d’un Gau­di qui dis­po­se­rait des moyens du 21e siècle. Les ar­chi­tectes ont uti­li­sé à pro­fu­sion le verre, l’alu­mi­nium et les vé­gé­taux. Tout en courbes, or­ga­niques, ils sont re­liés par des ré­seaux de cor­ri­dors trans­pa­rents qui courent à moi­tié en­fouis dans le sol; on di­rait des ra­cines. Le soir, une fois illu­mi­nés, les bâ­ti­ments de 20étages res­semblent à de gros co­cons fluo­res­cents, sur­réa­listes, mais ras­su­rants. En été, l’ef­fet vi­suel est par­ti­cu­liè­re­ment sai­sis­sant. Quand la brise souffle à la bonne force, elle en­traîne un mou­ve­ment ré­gu­lier dans la vé­gé­ta­tion sur l’une des façades du plus ré­cent pa­villon. On di­rait alors que ce­lui-ci res­pire. Ces rares fois, la cir­cu­la­tion ra­len­tit sur l’au­to­route 40, d’où l’on peut contem­pler le spec­tacle, en ve­nant de l’ouest. De l’autre di­rec­tion, la vue est obs­truée par le Royal­mount, ce grand com­plexe com­mer­cial qui jure un peu par son as­pect fac­tice, mais dont l’hô­tel se ré­vèle fort pra­tique pour les vi­si­teurs d’Ama­zon.

Tout le monde a ou­blié qu’il y a eu ici en­core ré­cem­ment de la conges­tion au­to­mo­bile monstre et per­pé­tuelle. La cir­cu­la­tion n’est pas en­core par­fai­te­ment fluide, mais la fin des tra­vaux ti­ta­nesques pour le rem­pla­ce­ment de l’échan­geur Tur­cot a dé­ga­gé le ré­seau du sec­teur il y a 12 ans dé­jà. Le trans­port col­lec­tif aus­si ; il n’a ja­mais été aus­si po­pu­laire de­puis la mise en ser­vice du REM et l’ajout de deux sta­tions à la ligne orange, au nord de Côte-Ver­tu. Le train de la Caisse de dé­pôt est re­lié au ré­seau du mé­tro à la sta­tion Bois-Francs, à Saint-Laurent. De­puis deux ans, la So­cié­té de trans­port de Mon­tréal (STM) teste aus­si un ser­vice de na­vettes élec­triques sans conduc­teur. L’ex­pé­rience est concluante.

Ce­pen­dant, c’est Syl­via qui a tout chan­gé en ma­tière de trans­port. Plus per­sonne dans la grande ré­gion de Mon­tréal ne peut ima­gi­ner la vie sans elle, pour­tant dans le pay­sage de­puis deux ans seule­ment. Syl­via est la ma­ni­fes­ta­tion la plus abou­tie de ce qu’on ap­pe­lait il y a quelques an­nées la « ville in­tel­li­gente ». Il s’agit du cer­veau qui co­or­donne le trans­port ur­bain (et qui a mis au chô­mage tous les chro­ni­queurs à la cir­cu­la­tion). Ses sens, ce sont les mil­liers de cap­teurs dis­po­sés sur le ré­seau rou­tier, in­cluant les pistes cy­clables. Ce sont aus­si les bornes de la STM qui lui si­gnalent en temps réel com­bien de per­sonnes se trouvent dans le mé­tro, les au­to­bus et les na­vettes. Grâce aux an­tennes GPS ins­tal­lées sur les vé­los Bixi, dont la moi­tié de la flotte est dé­sor­mais élec­trique, Syl­via em­ma­ga­sine des connais­sances sur le com­por­te­ment des cy­clistes, se­lon des pa­ra­mètres comme l’heure, le jour, les évé­ne­ments qui ont lieu en ville et la mé­téo. Syl­via a éga­le­ment ac­cès aux pré­vi­sions d’En­vi­ron­ne­ment Ca­na­da, dont la fia­bi­li­té est pas­sée de trois à sept jours. La force du sys­tème: il peut pré­dire.

L’offre de trans­port col­lec­tif peut donc être en par­tie mo­du­lée en temps réel en fonc­tion de pa­ra­mètres comme la mé­téo, l’acha­lan­dage ac­tuel et pas­sé du ré­seau. Syl­via pro­pose des iti­né­raires per­son­na­li­sés aux uti­li­sa­teurs, qu’ils prennent la voi­ture, le trans­port col­lec­tif ou une com­bi­nai­son des deux. L’ob­jec­tif est de ré­par­tir au mieux les gens sur le ré­seau. En fonc­tion de la des­ti­na­tion de l’usa­gé et de la mé­téo, Syl­via offre à ce­lui-ci plu­sieurs op­tions, tan­tôt en met­tant l’ac­cent sur la por­tion ac­tive (marche, vé­lo), tan­tôt en fa­vo­ri­sant le temps de dé­pla­ce­ment. L’idée n’est pas nou­velle, mais pour la pre­mière fois, elle est ap­pli­quée de ma­nière ef­fi­cace. Au moindre évé­ne­ment, que ce soit une panne de mé­tro ou un accident sur l’au­to­route, Syl­via en­voie dans la se­conde de nou­velles ins­truc­tions aux uti­li­sa­teurs par no­ti­fi­ca­tion vo­cale. Le sys­tème est aus­si col­la­bo­ra­tif. Connec­tés à Syl­via, des par­ti­cu­liers par­ti­cipent aus­si au trans­port col­lec­tif avec leur voi­ture. Pour les so­cié­tés de trans­port, il est souvent plus éco­no­mique d’of­frir une pe­tite ré­tri­bu­tion à des in­di­vi­dus que de mettre des au­to­bus sup­plé­men­taires sur la route. En plus de faire un peu d’ar­gent, les col­la­bo­ra­teurs au sys­tème ont le droit de cir­cu­ler sur les voies ré­ser­vées.

En­tiè­re­ment élec­trique, le sys­tème de mo­bi­li­té se­ra op­ti­mi­sé et au­to­ma­ti­sé quand tous les au­to­bus se­ront au­to­nomes, en 2035. Ce vi­rage a né­ces­si­té de longues né­go­cia­tions avec les syn­di­cats des chauf­feurs. Ce­la en va­lait tou­te­fois le coût. Le nombre de voi­tures a com­men­cé à di­mi­nuer dans la grande ré­gion de Mon­tréal, une pre­mière de­puis… l’in­ven­tion de l’au­to­mo­bile.

L’im­plan­ta­tion de Syl­via n’est pas une consé­quence de l’ar­ri­vée d’Ama­zon, mais, as­su­ré­ment, elle en a été ac­cé­lé­rée. Quand le géant du com­merce de dé­tail a por­té son choix sur le Qué­bec, en 2018, tout le monde a été pris de court. Le dé­ve­lop­pe­ment d’un pôle tech­no­lo­gique à l’in­ter­sec­tion des au­to­routes 15 et 40 a pous­sé les au­to­ri­tés à re­voir les prio­ri­tés en ma­tière de mo­bi­li­té. Le pro­jet de nou­velle ligne de mé­tro, à l’est, est mort au feuille­ton en fa­veur d’un sys­tème qui met à pro­fit un ni­veau d’expertise unique à Mon­tréal: l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, l’ap­pren­tis­sage au­to­ma­tique, l’ana­lyse des don­nées mas­sives, l’ana­ly­tique pré­dic­tive, le trans­port in­tel­li­gent et la prise de

dé­ci­sion en temps réel. Voi­là tout ce qui a per­mis la nais­sance de Syl­via et… qui a ame­né Ama­zon à Mon­tréal.

Avant qu’Ama­zon an­nonce la ville ga­gnante, le pro­ces­sus avait tous les airs d’un concours; la plu­part des ob­ser­va­teurs mi­saient sur Aus­tin, Bos­ton, New York, Den­ver ou At­lan­ta. Cette der­nière était don­née fa­vo­rite par de nom­breux sites de pa­ris en ligne. La ca­pi­tale de l’État de la Geor­gie avait bien des cartes dans sa manche, il faut dire, à com­men­cer par une ad­mi­nis­tra­tion prête à lui of­frir les plus gé­né­reux ca­deaux fis­caux et la pré­sence de nom­breux sièges so­ciaux im­por­tants, dont Home De­pot, UPS, Co­ca-Co­la et Del­ta, pour ne nom­mer que les plus im­por­tants. Il man­quait néan­moins des atouts im­por­tants à At­lan­ta, dont un sys­tème de trans­port col­lec­tif digne de ce nom. Et sur­tout : une éner­gie par­ti­cu­lière, la vibe.

Quand on re­lit au­jourd’hui l’ap­pel de can­di­da­tures, il était clair à l’époque qu’Ama­zon re­cher­chait un site en mi­lieu ur­bain, ac­ces­sible en trans­port col­lec­tif et pour­vu de ca­fés bran­chés et de res­tos créa­tifs. On re­cher­chait une am­biance ca­pable d’at­ti­rer les ta­lents.

À cet égard, Bos­ton et New York sont à ce mo­ment-là en aus­si bonne pos­ture que Mon­tréal, pour ne pas dire en meilleure po­si­tion. En re­vanche, elles sont pé­na­li­sées par le coût de la vie, net­te­ment plus éle­vé. Comme toutes les can­di­dates de la côte est, Mon­tréal avait aus­si l’avan­tage d’être si­tuée loin de Seat­tle. En s’éloi­gnant de son prin­ci­pal siège so­cial, Ama­zon s’as­su­rait un bas­sin de main-d’oeuvre in­ex­ploi­té.

Le géant du com­merce pou­vait aus­si trou­ver au Qué­bec un en­vi­ron­ne­ment fis­cal as­sez ac­com­mo­dant. Au mo­ment où la di­rec­tion d’Ama­zon dé­li­bé­rait, Qué­bec avait an­non­cé le pro­lon­ge­ment d’un congé fis­cal pour les grands pro­jets d’in­ves­tis­se­ment. Ça tom­bait à point. À ce­la s’ajou­tait le cré­dit d’im­pôt pour la re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment et un autre cré­dit pour le dé­ve­lop­pe­ment des af­faires élec­tro­niques.

Rien ne se dis­tin­guait tou­te­fois de ce qu’une autre ville pou­vait of­frir. En fait, ce que Mon­tréal avait de par­ti­cu­lier, c’est l’im­por­tance du bas­sin de cher­cheurs en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, en al­go­rithmes pré­dic­tifs, en ana­lyse de don­nées mas­sives, en trans­port et en lo­gis­tique. C’est ce qui a fait pen­cher la ba­lance, même si Jeff Be­zos a af­fir­mé en plai­san­tant que c’était plu­tôt une pho­to in­sé­rée dans le dos­sier de can­di­da­ture de Mon­tréal qui a le plus in­fluen­cé sa dé­ci­sion. On y voyait un Ba­rack Oba­ma et un Jus­tin Tru­deau dé­ten­dus au res­tau­rant Li­ver­pool House.

La pré­sence ici du pion­nier en ap­pren­tis­sage pro­fond qu’est Yo­shia Ben­gio a joué un rôle im­por­tant. Plus en­core, Mon­tréal, au mo­ment où Ama­zon pu­bliait son ap­pel de can­di­da­tures, pro­fi­tait d’un élan ex­tra­or­di­naire. De plus en plus de cher­cheurs vou­laient ve­nir y tra­vailler, no­tam­ment en rai­son de la pré­sence de Yo­shia Ben­gio.

Que trou­vait-on alors à Mon­tréal? L’Ins­ti­tut des al­go­rithmes d’ap­pren­tis­sage de Mon­tréal, la Chaire d’ex­cel­lence en re­cherche du Ca­na­da sur la science des don­nées pour la prise de dé­ci­sion en temps réel, le Centre in­ter­uni­ver­si­taire de re­cherche sur les ré­seaux d’en­tre­prise, la lo­gis­tique et le trans­port et le Groupe d’études et de re­cherche en ana­lyse des dé­ci­sions. Tous étaient fé­dé­rés sous l’Ins­ti­tut de va­lo­ri­sa­tion des don­nées (IVADO), qui re­grou­pait un mil­lier de cher­cheurs. Le man­dat de l’Ins­ti­tut, qui n’a pas chan­gé de­puis, était de créer des liens entre tous ces cer­veaux… et les en­tre­prises! Nulle part ailleurs ne trou­vait-on des liens aus­si étroits entre les mi­lieux des af­faires et uni­ver­si­taire.

Le ter­reau scien­ti­fique mont­réa­lais était en par­faite adé­qua­tion avec les am­bi­tions et le mo­dèle d’af­faires d’Ama­zon, dont le coeur est res­té in­chan­gé. De­puis tou­jours, Ama­zon est ob­sé­dée par l’idée de li­vrer plus ra­pi­de­ment, de pré­voir la de­mande, d’an­ti­ci­per les be­soins des consom­ma­teurs. Ce­la pas­sait par le per­fec­tion­ne­ment conti­nuel de sa chaîne lo­gis­tique et par la ca­pa­ci­té à ana­ly­ser les don­nées que lui four­nis­saient ses clients par l’in­ter­mé­diaire des ob­jets connec­tés. Et c’est exac­te­ment l’expertise des chaires de re­cherche cha­peau­tées par l’IVADO.

Au­jourd’hui, les re­cherches en lo­gis­tique, qui s’ap­puient de plus en plus sur les al­go­rithmes, l’ana­ly­tique pré­dic­tive et l’ana­lyse de don­nées mas­sives, laissent en­tre­voir des pos­si­bi­li­tés in­ima­gi­nables. Cer­tains cher­cheurs croient en un ave­nir où les pro­duits s’ache­mi­ne­ront de ma­nière au­to­nome, du lieu de fa­bri­ca­tion jus­qu’au consom­ma­teur. Sur son che­min, un pro­duit se fu­sion­ne­ra avec d’autres, puis s’en dé­ta­che­ra, pour se réunir à nou­veau avec d’autres ob­jets dans des lots hé­té­ro­clites, for­més spon­ta­né­ment et de ma­nière au­to­nome en fonc­tion de leur des­ti­na­tion et de la dis­po­ni­bi­li­té des ba­teaux, des trains, des avions, des ca­mions et des mil­liers de drones qui pul­lulent au-des­sus de nos têtes. Ce­la a dé­jà ga­gné les pièces spé­cia­li­sées, mais les pro­duits simples, comme des vê­te­ments, de la vais­selle et des jouets pour bé­bés se­ront li­vrés par la fibre op­tique pour sor­tir au bout d’une im­pri­mante 3D. Ces pra­tiques se concré­ti­se­ront dans un ave­nir pas si loin­tain, no­tam­ment grâce aux re­cherches me­nées dans les la­bo­ra­toires du quar­tier gé­né­ral d’Ama­zon, à Mon­tréal.

Les ac­ti­vi­tés de l’en­tre­prise dans la mé­tro­pole ont de­puis dé­bor­dé sur d’autres sec­teurs. Ama­zon est de­ve­nue l’un des plus im­por­tants em­ployeurs de l’in­dus­trie au­dio­vi­suelle de Mon­tréal pour ali­men­ter Ama­zon Prime vi­deo, nez à nez avec Net­flix. Elle a aus­si fait construire une im­mense ferme de ser­veurs à Sha­wi­ni­gan pour conso­li­der son offre de chaîne de blocs ( blo­ck­chain), un ser­vice B2B qui com­plète ce­lui de l’hé­ber­ge­ment nua­gique. Ces ins­tal­la­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment gour­mandes en élec­tri­ci­té, une res­source abon­dante et bon mar­ché au Qué­bec.

La pré­sence d’Ama­zon com­porte tou­te­fois des in­con­vé­nients. Le coût des in­gé­nieurs en in­for­ma­tique et des pro­gram­meurs a mon­té en flèche. Les res­sources de­meurent rares mal­gré les ef­forts des col­lèges et des uni­ver­si­tés pour en pro­duire da­van­tage. Qué­bec a ou­vert les valves de l’im­mi­gra­tion spé­cia­li­sée pour sou­te­nir la de­mande, mais ça ne suf­fit pas en­core. Les en­tre­prises de tous les sec­teurs, pe­tites et grandes, font face à une pé­nu­rie de main-d’oeuvre presque per­ma­nente.

C’est pour­quoi la pro­gram­ma­tion est en­sei­gnée dès la qua­trième an­née du pri­maire de­puis 2024. La me­sure de­vrait por­ter ses fruits bien­tôt, la fré­quen­ta­tion des fa­cul­tés de gé­nie in­for­ma­tique at­teint des ni­veaux re­cord.

Il y a aus­si les pré­oc­cu­pa­tions au su­jet du fran­çais, dont l’usage re­cule en en­tre­prise et dans les foyers mont­réa­lais. La ques­tion ali­mente ré­gu­liè­re­ment les dé­bats, no­tam­ment sur le ren­for­ce­ment de la loi 101. Non moins pré­oc­cu­pants, les em­plois non qua­li­fiés ont pra­ti­que­ment dis­pa­ru de la carte. Li­vreur, com­mis, ma­nu­ten­tion­naires, cais­siers ont été rem­pla­cés par des cap­teurs et des ro­bots dans les ma­ga­sins phy­siques qui ont ré­sis­té à la vague du com­merce en ligne. Seuls les ser­veurs dans les bars et les res­tau­rants ain­si que les vendeurs de bou­tiques de luxe ont sur­vé­cu. Les ro­bots ont aus­si com­men­cé à in­ves­tir des do­maines pro­fes­sion­nels comme le droit, la médecine et la comp­ta­bi­li­té. Le phé­no­mène ap­pa­raît au­jourd’hui iné­luc­table, avec ou sans la pré­sence d’Ama­zon. Comme cette der­nière in­carne la nu­mé­ri­sa­tion des em­plois, elle en est néan­moins te­nue pour res­pon­sable.

Comme les courses de che­vaux au mi­lieu de la ci­té, ces em­plois semblent ap­par­te­nir au pas­sé. Une ré­vo­lu­tion se pro­duit sous nos yeux dans cette so­cié­té où tech­ni­ciens, pro­gram­meurs et in­gé­nieurs sont rois, mais où fleu­rissent éga­le­ment des pro­fes­sions comme éthi­cien et phi­lo­sophe dont le tra­vail est de don­ner du sens à cette so­cié­té de ro­bots.

Épi­logue

Vous l’au­rez com­pris, il s’agit d’un « re­por­tage fic­tion ». Les don­nées sur les re­tom­bées ont été éta­blies à par­tir d’élé­ments fai­sant par­tie de l’ap­pel de can­di­da­tures d’Ama­zon. Nous avons ré­duit les re­tom­bées qu’a fait mi­roi­ter l’en­tre­prise. Quant aux pré­vi­sions im­mo­bi­lières, il est im­pos­sible de pro­je­ter sur 10 ans. Nous nous sommes ins­pi­rés de ce qui s’est pro­duit à Seat­tle entre 2010 et 2016 et nous avons te­nu compte du fait qu’il y a peu de ter­rains pour construire de nou­veaux im­meubles ré­si­den­tiels, par­ti­cu­liè­re­ment à Mont-Royal. Pour ce qui est du ca­pi­tal de risque, les ex­perts af­firment que l’ar­ri­vée d’Ama­zon au­rait un ef­fet gi­gan­tesque. Les sommes in­ves­ties dans ce sec­teur à Mon­tréal s’éta­blis­saient à 1 G$ en 2016. Nous avons été pru­dents dans notre scé­na­rio.

Pour ce qui est de Syl­via, il s’agit du nom de la ma­chine à ca­fé de l’au­teur. Le scé­na­rio pré­sen­té ici est fu­tu­riste, mais c’est dans cette di­rec­tion que planchent les te­nants de la ville in­tel­li­gente. Il est pos­sible, mais dans un ave­nir plus loin­tain et pour peu qu’on aban­donne la voi­ture in­di­vi­duelle.

Quant à Sha­wi­ni­gan, l’au­teur vou­lait faire une fleur à sa ville na­tale.

Il y avait bel et bien une pho­to de Ba­rack Oba­ma et de Jus­tin Tru­deau dans la can­di­da­ture de Mon­tréal.

Toutes les qua­li­tés de Mon­tréal dé­crites sont vé­ri­diques, en par­ti­cu­lier le ter­reau scien­ti­fique. Mon­tréal re­groupe le plus grand nombre de cher­cheurs dans les do­maines de la lo­gis­tique et est chef de file en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle en Amé­rique du Nord.

En­fin, rien ne nous dit que l’ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale pour­rait se por­ter à la dé­fense d’Orange Ju­lep ou qu’il y au­rait un in­té­rêt ar­chi­tec­tu­ral à le faire.

J’ai­me­rais re­mer­cier pour leur éclai­rage Ma­thieu Char­bon­neau (Car­goM); Ma­de­leine Che­nette (Ac­cen­ture); Jean-Fran­çois Cor­deau (HEC); Da­niel De­nis (KPMG); Louis Du­ha­mel (De­loitte); Joa­nie Fon­taine (JLR); Jean Lau­rin (De­ven­core); Ca­the­rine Mo­ren­cy (Po­ly­tech­nique); Jacques Nan­tel (HEC); Sté­phane Pa­quet (Mon­tréal In­ter­na­tio­nal) et Gilles Sa­vard (Po­ly­tech­nique).

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