Ro­bert So­lé pré­sente son der­nier ro­man

Pré­sen­tant son nou­veau ro­man di­manche 10 jan­vier à l’Ins­ti­tut fran­çais de Mou­ni­ra, la ren­contre a pris la forme d’un en­tre­tien avec Mme Amal El Sab­ban, se­cré­taire gé­né­rale du Con­seil su­prême de la Culture, sui­vi d’un échange avec le pu­blic et une séance d

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Ro­bert So­lé, né en Égypte, long­temps jour­na­liste au Monde, a consa­cré nombre d’ou­vrages à son pays d’ori­gine. Hô­tel Mah­ra­jane est son sixième ro­man. Nous in­tro­dui­sant dans les cou­lisses à la fois de cet hô­tel de charme l’un des joyaux de Na­ri, une ville de la Mé­di­ter­ra­née, une "Alexan­drie ima­gi­naire", où se cô­toient dif­fé­rentes com­mu­nau­tés et de son ro­man, Ro­bert So­lé a pré­sen­té la ge­nèse de ce nou­vel ou­vrage.

Mais cet hô­tel de charme peut-il ré­sis­ter aux bou­le­ver­se­ments po­li­tiques et re­li­gieux qui af­fectent la ré­gion ? Il connaî­tra des trans­for­ma­tions suc­ces­sives, jus­qu’au feu d’ar­ti­fice fi­nal…

À force de fré­quen­ter l’hô­tel Mah­ra­jane, Ro­bert So­lé a fi­ni par se de­man­der s'il exis­tait vrai­ment… Ce­pen­dant, c’est un hô­tel ima­gi­naire, comme d’ailleurs Na­ri, ce pe­tit port arabe de la Mé­di­ter­ra­née dont il est l’un des joyaux. Mais il y pense de­puis trop long­temps pour ad­mettre que ce bâ­ti­ment blanc aux vo­lets la­vande, en­tou­ré d’un parc ma­gni­fique, n’a pas exis­té. Il a eu le temps d’en ex­plo­rer les moindres re­coins, de la buan­de­rie au bar de la pis­cine, en pas­sant par le sa­lon an­glais et les cui­sines. Pour tout dire, les pre­mières lignes de ce ro­man ont été écrites il y a près… d’un de­mi-siècle. En août 1966 pré­ci­sé­ment. Il avait 19 ans. Une dou­zaine d’an­nées plus tard, il a re­pris cette ébauche et ré­di­gé quelques cha­pitres. Mais ils ne le sa­tis­fai­saient pas, et le ma­nus­crit est res­té dans un ti­roir. Par la suite, c’est en dé­ci­dant de choi­sir comme cadre une Égypte bien concrète qu'il a pu écrire "Le Tar­bouche". Avec "Hô­tel Mah­ra­jane", il a fait le che­min in­verse : il est pas­sé d’un cadre pré­cis à une ville ima­gi­naire, sur me­sure, qui lui per­met­tait de par­ler plus li­bre­ment et de tout dire.

L’ayant re­lu il y a quelques an­nées, il l’a beau­coup tou­ché. Il a alors tout re­pris, de­puis le dé­but, en don­nant à cette his­toire une autre di­men­sion, même si cer­tains per­son­nages ont conser­vé leur nom et par­fois leurs ma­nies. Au­tre­ment dit, ce sixième ro­man - après "Le Tar­bouche", "Le Sé­ma­phore d’Alexan­drie", "La Ma­me­lou­ka", "Ma­zag" et "Une soi­rée au Caire" - est en quelque sorte son pre­mier ro­man.

Na­ri est une pe­tite Alexan­drie. C’est une ville cos­mo­po­lite, au bord de la Mé­di­ter­ra­née, sé­pa­rée de la ca­pi­tale par un dé­sert. Mu­sul­mans, chré­tiens et juifs y co­ha­bitent pai­si­ble­ment à tous les étages de la so­cié­té, mais avec des li­mites. Les amours entre per­sonnes de com­mu­nau­tés dif­fé­rentes ne vont pas jus­qu’au ma­riage, sauf à pro­vo­quer des drames. La mixi­té s’ar­rête au pied du lit conju­gal.

Le pou­voir po­li­tique est in­car­né par un gou­ver­neur tout-puis­sant, au­quel toute en­tre­prise d’une cer­taine im­por­tance doit grais­ser la patte. Le Mah­ra­jane n’y échappe pas.

Cet hô­tel est d’abord né de ses sou­ve­nirs d’en­fant et d’ado­les­cent en Égypte. Il l’a en­suite "re­peint", en fonc­tion de ses ex­pé­riences d’adulte. C’est un hô­tel de charme, aux murs blancs et aux vo­lets la­vande, do­té d’une plage pri­vée, qui a contri­bué à la no­to­rié­té de la ville. On prête ce mot à une vieille ha­bi­tuée : "Je ne viens pas au Mah­ra­jane pour vi­si­ter Na­ri, je viens à Na­ri pour lo­ger au Mah­ra­jane." De­puis la mort du fon­da­teur, c’est son gendre, Haïm Lé­vyHan­nour, qui di­rige l’éta­blis­se­ment, aux cô­tés de sa sé­dui­sante épouse, Nis­sa. La bonne so­cié­té de Na­ri en a fait une sorte de club. Le Mah­ra­jane ac­cueille en été des bour­geois de la ca­pi­tale, qui viennent se ré­fu­gier au bord de la mer pour fuir la ca­ni­cule. Le reste de l’an­née, les chambres sont sur­tout oc­cu­pées par des tou­ristes étran­gers qui font gé­né­ra­le­ment deux haltes à Na­ri : la pre­mière, à leur des­cente de ba­teau, avant de vi­si­ter les sites ar­chéo­lo­giques du pays ; la se­conde, plus longue, à la fin de leur sé­jour, pour se re­po­ser les jambes et les yeux avant de re­ga­gner l’Eu­rope ou l’Amé­rique.

À dé­faut de mo­nu­ments, Na­ri bé­né­fi­cie d’une al­chi­mie par­ti­cu­lière que les vi­si­teurs per­çoivent sans pou­voir la dé­fi­nir. Faute de mieux, la ville est qua­li­fiée de "pe­tit Pa­ris".

La fa­mille du nar­ra­teur vit au rythme des dé­jeu­ners do­mi­ni­caux, au­tour de quatre tantes cé­li­ba­taires, dans un dé­cor d’un autre siècle. L’une d’elles, Zou­zou, n’en fi­nit pas de ra­con­ter son bref voyage en France, en 1937, le grand évé­ne­ment de sa vie, un ré­cit qui em­bel­lit au fil des ver­sions suc- ces­sives. La fa­mille est di­vi­sée entre ceux qui ont les moyens de fré­quen­ter le Mah­ra­jane et les autres. L’oncle Lou­ca, lui, y a ses en­trées par la porte de ser­vice. Il livre des bois­sons à l’hô­tel, en at­ten­dant de créer sa propre eau ga­zeuse, qua­li­fiée de ré­vo­lu­tion­naire.

Le di­manche, à table, au mi­lieu des rires et des cris, ce per­son­nage fan­tasque, ado­ré des en­fants, ré­vèle une par­tie des secrets de l’hô­tel.

Le nar­ra­teur, à son tour, en dé­cou­vri­ra d’autres, avant d’y faire une ren­contre bou­le­ver­sante.

Le Mah­ra­jane a été fon­dé en 1909. Son livre d’or porte les si­gna­tures de quelques ve­dettes, comme Jo­sé­phine Ba­ker, ou quelques fu­tures cé­lé­bri­tés comme Ti­no Ros­si qui n’avait pas en­core en­flam­mé la Mé­di­ter­ra­née avec "Tchi-Tchi". Mais la page la plus pré­cieuse est man­quante… Une Buick Spe­cial, mo­dèle 1936, a rem­pla­cé le fiacre des ori­gines pour al­ler cher­cher les clients au port ou à la gare fer­ro­viaire. Plu­sieurs em­ployés font par­tie de la lé­gende de l’hô­tel, comme Ah­mad La Ga­zelle, le cour­sier, ou M. Alex, le ré­cep­tion­niste en chef, qui a ré­ponse à tout. Le Mah­ra­jane compte des ha­bi­tués, sûrs de re­trou­ver la même chambre avec un dé­cor de leur choix, et même un client à de­meure, qui y loge avec chien et ca­na­ri. Les pre­miers sou­ve­nirs du nar­ra­teur re­montent au mi­lieu des an­nées 50. Cet éden in­ter­dit de­vien­dra pour lui un ter­rain de jeux, puis le cadre de ses pre­mières amours.

Le Mah­ra­jane est tri­bu­taire des bou­le­ver­se­ments po­li­tiques et re­li­gieux qui af­fectent la ré­gion. Il connaî­tra des trans­for­ma­tions suc­ces­sives, jus­qu’au feu d’ar­ti­fice fi­nal… En per­dant une par­tie de ses ha­bi­tants, Na­ri perd une par­tie de son âme. Ceux qui res­tent s’adaptent plus ou moins bien aux évé­ne­ments. On ver­ra, entre autres, le gou­ver­neur, ce grand ama­teur de whis­ky, bien en chair, ne plus ju­rer que par le Co­ran et se li­vrer à d’in­nom­brables pè­le­ri­nages, jeûnes et prières, pour suivre le vent qui a tour­né. Son homme à tout faire, l’in­quié­tant "doc­teur" Ez­ze­dine, pren­dra la fuite lors d’une ré­vo­lu­tion aux len­de­mains in­cer­tains.

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