La dé­cou­verte

Dans les an­nées 1960, le dé­co­ra­teur Maxime Old est char­gé d’amé­na­ger l’hô­tel de ville et la halle aux Toiles de Rouen. Mo­dernes, pré­cieux, in­ven­tifs, ses dé­cors passent pour­tant au­jourd’hui in­aper­çus... Vi­site, en guise de pi­qûre de rap­pel, d’un pa­tri­moin

AD - - SOMMAIRE - So­phie Pi­net, Chris­tophe Coë­non. PAR PHO­TOS

Dans les an­nées 1960, l’ar­chi­tecte et de­si­gner Maxime Old fait souf­fler un es­prit nou­veau sur Rouen. Un tra­vail rare et ori­gi­nal que l’on dé­couvre en pous­sant les portes de cer­tains bâ­ti­ments of­fi­ciels de la ci­té nor­mande.

De Rouen, nous ne sa­vions rien. Ou si peu. À peine quelques cli­chés, à com­men­cer par ce­lui lan­cé par Vic­tor Hu­go, « la ville aux cent clo

chers » , dont ceux de la ca­thé­drale. Cette cé­lèbre ca­thé­drale peinte par Mo­net et Tur­ner, bien avant que les son et lu­mière n’en­va­hissent sa fa­çade pour ali­men­ter les mar­chands de cartes pos­tales. Et puis la ville nous avait aus­si lais­sé un goût amer à tra­vers Flau­bert : elle n’avait pas réus­si à sau­ver Em­ma Bo­va­ry de la mo­no­to­nie de sa vie. De quoi scel­ler notre des­tin avec elle. Mais peut-être avions-nous tout faux, après tout, peut-être qu’à l’ombre de ces sen­tiers tou­ris­tiques se ca­chaient tout de même quelques tré­sors.

Voi­là comment nous nous sommes re­trou­vés un jour d’été à Rouen, la pho­to d’un dé­cor en noir et blanc en main, et à l’es­prit, le té­moi­gnage d’un fils ai­mant sur l’oeuvre de son père, Maxime Old.

Du dé­co­ra­teur pa­ri­sien, nous avions en­ten­du le nom ci­té à de nom­breuses re­prises, nous avions lu qu’il avait été élève à l’école Boulle avant d’in­té­grer l’agence de Jacques-Émile Ruhl­mann en tant que des­si­na­teur. Ces deux ex­pé­riences lui avaient per­mis d’ac­qué­rir toutes les connais­sances tech­niques né­ces­saires, mais la se­conde lui avait don­né le goût du raf­fi­ne­ment et de la per­fec­tion au point qu’il pou­vait, dit-on, pas­ser une se­maine en­tière sur le des­sin du galbe d’une chaise. C’est à cette époque que le jeune homme prit son en­vol, sous la bien­veillance de son aî­né qui lui confia alors d’im­por­tants

pro­jets, comme ce­lui des ap­par­te­ments du pa­que­bot l’At­lan­tique, en 1931. À la mort de son men­tor, en 1933, Maxime Old n’a que 23 ans, une vie de­vant lui, l’ate­lier d’ébé­nis­te­rie fa­mi­lial à re­prendre, et dans son car­net d’adresses la clien­tèle de ce­lui qui lui a tout en­sei­gné.

Entre ar­ti­sa­nat d’art et de­si­gn fonc­tion­nel

Pa­lis­sandre des Indes, ébène de Ma­cas­sar, aca­jou de Cu­ba, ga­lu­chat... À la me­sure des pay­sages qui mènent à Rouen, les noms exo­tiques dé­filent sur les pages de la mo­no­gra­phie consa­crée au dé­co­ra­teur pa­ri­sien comme au­tant d’in­vi­ta­tions au voyage, ré­vé­lant la va­rié­té des ma­tières et des es­sences qu’il uti­li­sait pour sa pro­duc­tion mo­bi­lière, à la­quelle il va dé­sor­mais se consa­crer. En 1935, il pré­sente ses pre­miers mo­dèles lors du Sa­lon des Ar­tistes Dé­co­ra­teurs, au­quel il ne ces­se­ra de par­ti­ci­per jus­qu’en 1960.

Cette vi­trine du sa­voir-faire fran­çais et du mo­bi­lier de luxe va lui of­frir une for­mi­dable vi­si­bi­li­té, dans la­quelle, à tra­vers la mise en scène de ses meubles, il va aus­si ré­vé­ler ses qua­li­tés de dé­co­ra­teur, ou­vrant dès lors son car­net à la com­mande, et son style à une clien­tèle de plus en plus im­por­tante et tou­jours plus fi­dèle.

Maxime Old in­car­nait par­fai­te­ment son époque, se si­tuant à la jonc­tion de dif­fé­rents styles que beau­coup op­po­saient, mais qui l’au­ront fi­na­le­ment tous in­fluen­cé. Il ob­ser­ve­ra en ef­fet avec in­té­rêt le Bau­haus, tan­dis que l’Art dé­co ap­por­te­ra les fon­da­tions à son style. Pa­ral­lè­le­ment à cela, il as­sis­te­ra à la nais­sance de l’Union des ar­tistes mo­dernes (UAM) sous l’im­pul­sion de Ro­bert Mal­let-Ste­vens et de quelques ac­teurs comme Re­né Herbst ou Char­lotte Per­riand, dé­si­reux de s’éman­ci­per de toute no­tion dé­co­ra­tive pour pri­vi­lé­gier la fonc­tion et l’uti­li­sa­tion de ma­té­riaux plus adap­tés à une vie mo­derne. Un vi­rage ra­di­cal qui ne se­ra pas sans in­fluen­cer sa ma­nière de conce­voir.

Amou­reux des formes pures, Maxime Old se­ra de plus en plus at­ten­tif aux ma­tières émer­gentes, et tou­jours plus sou­cieux des qua­li­tés fonc­tion­nelles d’un meuble. La lé­gende dit d’ailleurs que Char­lotte Per­riand, ad­mi­ra­tive du tra­vail d’exé­cu­tion de ses meubles, se­rait ve­nue le voir pour qu’il tra­vaille sur ses pro­jets. Mais Maxime Old avait le vent en poupe et bien trop à faire avec les siens, qui étaient en train de chan­ger d’échelle, pour s’oc­cu­per de ceux des autres.

Ré­in­ven­ter Rouen

À l’aube des an­nées 1960, il va peu à peu dé­lais­ser les chan­tiers pri­vés et se mettre à l’amé­na­ge­ment d’hô­tels de luxe à l’étran­ger comme d’am­bas­sades de France plus ou moins loin­taines, du Gha­na à la Nor­vège. Il y au­ra éga­le­ment l’aé­ro­gare de Mar­seille-Ma­ri­gnane et le pa­que­bot France… des pro­jets de plus

en plus pres­ti­gieux pour un homme qui res­te­ra un éter­nel dis­cret. C’est à cette époque que Rouen s’ins­crit dans sa tra­jec­toire. En 1960, les ar­chi­tectes Hen­ri Jul­lien et Ray­mond Bar­bé lui confient l’amé­na­ge­ment de la halle aux Toiles, une salle des fêtes pour la­quelle il des­si­ne­ra des ban­quettes et des fau­teuils en chêne, des chaises en aca­jou, des gué­ri­dons en mé­tal et verre et des grandes tables d’ap­pa­rat, fai­sant ap­pa­raître ce qui de­vien­dra l’une de ses si­gna­tures : le piè­te­ment en X. Pour ce bâ­ti­ment his­to­rique de la grande ville nor­mande, il conce­vra aus­si l’éclai­rage, ima­gi­ne­ra des ex­trac­teurs de fu­mée in­ter­pré­tés comme des sculp­tures sous la voute de la grande salle, et ha­bille­ra cer­tains murs de me­ri­sier, cer­taines lignes de lai­ton, et cer­tains dé­tails de cou­leurs.

Quand l’usure et l’ou­bli gagnent…

Au même mo­ment, un de ses clients, doc­teur à Rouen et ad­joint au maire en charge de la culture et du pa­tri­moine, souffle son nom pour ap­por­ter un peu de confort et de mo­der­ni­té à l’hô­tel de ville, dont l’in­té­rieur est res­té in­chan­gé de­puis la fin du xixe. Le 2 avril 1962, son pro­jet d’amé­na­ge­ment pour la salle du conseil mu­ni­ci­pal, les salles de com­mis­sions at­te­nantes et la grande ga­le­rie du pre­mier étage est choi­si. Pan­neaux de pa­lis­sandre re­haus­sés de fi­lets de lai­ton, mar­que­te­rie de mé­la­mi­né, claus­tra de fer for­gé, boi­se­ries éclai­rantes, piè­te­ments en X et ef­fets de bois pré­cieux se dé­rou­le­ront sous un mo­nu­men­tal pla­fond com­po­sé de pan­neaux en mé­tal per­fo­ré mon­tés sur des por­tiques. Il réa­li­se­ra là l’un de ses dé­cors les plus spec­ta­cu­laires, pour le­quel, entre la com­mande et l’inau­gu­ra­tion, trois an­nées de tra­vaux furent né­ces­saires.

Des an­nées, cin­quante-quatre pré­ci­sé­ment, se sont écou­lées de­puis, du­rant les­quelles l’es­trade de la salle du conseil mu­ni­ci­pal a vu dé­fi­ler sept maires, et bien plus d’élus mu­ni­ci­paux en­core. Au­jourd’hui, cer­tains se plaignent du grin­ce­ment que font les res­sorts des chaises, d’autres disent s’émer­veiller du dé­cor à chaque as­sem­blée. Un jour, la voix des pre­miers, ac­com­pa­gnée par l’ar­ri­vée de nou­velles normes, por­te­ra plus haut que celles des der­niers, et l’oeuvre de Maxime Old dis­pa­raî­tra sous les leds et les faux pla­fonds, tan­dis qu’une poi­gnée de ga­le­ristes pa­ri­siens se dis­pu­te­ront les pièces de mo­bi­lier.

« Ter­mi­nus du train, tous les voya­geurs sont in­vi­tés

à des­cendre. » Voi­là comment nous nous sommes re­trou­vés un jour d’été à Rouen. Pour voir au moins une fois ces dé­cors, en res­sen­tir l’échelle, tou­cher à la qua­li­té des ma­té­riaux, ob­ser­ver ces lignes par­faites, ba­layer les cli­chés que l’on avait sur la ville et voya­ger au coeur des an­nées 1960, goû­ter un ins­tant à cette at­mo­sphère, avant que ce cha­pitre-là ne se re­ferme. p à lire : Maxime Old, ar­chi­tecte et dé­co­ra­teur, par Yves Ba­detz, édi­tions Nor­ma. à vi­si­ter : l’hô­tel de ville de Rouen, 2, place du Gé­né­ral-de-Gaulle et la halle aux Toiles, place de la Basse-Vieille-Tour, 76000 Rouen. rouen.fr

DANS LA SALLE

DU CONSEIL mu­ni­ci­pal de l’hô­tel de ville, le pa­lis­sandre, sur les murs, ne s’ar­rête que pour lais­ser place au marbre. De­puis les an­nées 1960, seuls les mi­cros ont été ajou­tés ain­si que la sculp­ture de Jean Le­ca­nuet qui veille en­core sur les as­sem­blées.

1. LA GRANDE GA­LE­RIE du pre­mier étage de l’hô­tel de ville a été ha­billée de pierre et de marbre dans une pers­pec­tive qu’éclairent les rayons du so­leil.

2. LES BU­REAUX DU MAIRE et de ses ad­joints sont re­con­nais­sables à leurs portes en pa­lis­sandre de Rio.

L’ES­CA­LIER PRIN­CI­PAL, qui mène à la grande salle de la halle aux Toiles, est en marbre bor­dé de lai­ton, qu’éclairent des notes de cou­leur.

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