Ode à l’or­ne­ment

Sur les hau­teurs du IXe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, dans son ap­par­te­ment, le des­si­na­teur PIERRE MA­RIE bous­cule avec al­lé­gresse les codes de la dé­co­ra­tion, re­met­tant le mo­tif à l’hon­neur, en mille et une cou­leurs.

AD - - SOMMAIRE - Thi­baut Ma­thieu, So­phie Pi­net, RÉA­LI­SA­TION TEXTE Phi­lippe Jar­ri­geon. PHO­TOS

Le des­si­na­teur Pierre Ma­rie, pour son propre ap­par­te­ment, bous­cule joyeu­se­ment les codes de la dé­co­ra­tion ac­tuelle. Une ex­plo­sion en all over de cou­leurs et de mo­tifs XXL.

L’art de faire vo­ler en éclats et en cou­leurs le « bon goût » de sa gé­né­ra­tion avec ses dé­gra­dés de blancs et ses touches scan­di­naves. SOUS L’ES­CA­LIER, trou­vé tel quel dans l’ap­par­te­ment, un coffre en bois des­si­né par Pierre Ma­rie. La table de Jo­seph Hoff­mann est re­cou­verte d’un tis­su si­gné Pierre Ma­rie (Créa­tions Métaphores). La lampe en bois peint, re­vi­si­tée avec un abat-jour et des pas­se­men­te­ries de Pierre Ma­rie, date des an­nées 1940.

L’uni­vers de Pierre Ma­rie res­semble à une sin­gu­lière carte aux tré­sors. Parce qu’il est né doux rê­veur avant d’em­prun­ter, tou­jours un pied dans l’en­fance, le cos­tume de des­si­na­teur, contant des fan­tai­sies pour lui-même ou pour les autres. De ses des­sins, on a vu s’échap­per des hip­po­campes dan­sant ou des pois­sons fu­mant la pipe avant qu’ils ne soient im­pri­més sur des car­rés Her­mès. De­puis, ses per­son­nages et les mé­tiers de la cé­lèbre mai­son ne cessent de se croi­ser sur des mor­ceaux de soie, tan­dis que ses mo­tifs se dé­ploient sur des che­mises de la marque A.P.C et des bou­gies Dip­tyque. Et puis il y a ses his­toires plus per­son­nelles, qui tra­versent les me­diums et les aplats vers une autre di­men­sion, ou­vrant le champ de tous les pos­sibles en ma­tière de création. On l’a ain­si sur­pris des­si­nant deux ta­pis pour la très mi­la­naise ga­le­rie Ni­lu­far, et plus ré­cem­ment un centre de table tout en mar­que­te­rie de pierres dures. Le plai­sir de ra­con­ter des his­toires

Mais c’est en jan­vier der­nier, à tra­vers sa carte de voeux, qu’il a scel­lé les contours de sa nou­velle carte aux tré­sors. Plus que des in­dices, on y voyait des élé­ments dé­co­ra­tifs, du mo­bi­lier et des lu­mi­naires, comme un faire-part an­non­çant son der­nier pro­jet : l’amé­na­ge­ment d’un an­cien ate­lier d’ar­tiste si­tué sur les hau­teurs du IXe ar­ron­dis­se­ment. « Je vi­vais jusque-là dans un pe­tit es­pace où je ne pou­vais ra­con­ter qu’une seule histoire. J’avais en­vie d’écrire plu­sieurs cha­pitres, gui­dés par un seul fil : mes ta­pis, leurs mo­tifs, leurs cou­leurs, comme des graines que j’au­rais plan­tées avant de de­man­der aux ar­chi­tectes Le Coa­dic-Scot­to de m’ai­der à créer la boîte par­faite pour les abri­ter. » Des graines qui vi­re­voltent au sol de cou­leur en cou­leur, du noir au co­rail d’un so­leil qui brûle avant de dis­pa­raître pour lais­ser place à des tons d’ébène, de pourpre, en­tre­cou­pés de notes plus douces, comme des ciels cou­chants os­cil­lant entre le bleu et le rose pâle et qui ont ef­fec­ti­ve­ment don­né la note à l’en­semble de la par­ti­tion. « C’est une gamme opu­lente, ba­roque, une construc­tion mi­nu­tieuse qui n’a lais­sé au­cune part à l’im­pro­vi­sa­tion. J’ai pro­lon­gé le bleu sur les murs, le mar­ron sur le sol, tan­dis que le noir vient ha­biller toutes les par­ties tech­niques, comme les portes, les plinthes, la ro­bi­net­te­rie… » fai­sant au pas­sage vo­ler en éclats le bon goût que prône sa gé­né­ra­tion, née dans les an­nées 1980, et ber­cée de­puis par des dé­gra­dés de blancs ponc­tués de touches de bois scan­di­nave.

Se perdre dans les mo­tifs

Car ce qui se dé­roule sous la ver­rière de ce du­plex pa­ri­sien est bien loin des re­dites ou des ré­fé­rences ap­puyées. Sous le re­gard bien­veillant de ses deux ar­chi­tectes, Yann Le Coa­dic et Ales­san­dro Scot­to donc, Pierre Ma­rie s’est amu­sé avec son propre goût, l’a cha­hu­té, ex­plo­rant sans cesse du cô­té de la fan­tai­sie, par­fois du folk­lore, tout en conviant à ses cô­tés des sa­voir-faire dé­lais­sés. Des vi­traux qu’il a des­si­nés, as­sem­blés par les Ate­liers Du­che­min et qui ha­billent les fe­nêtres de sa chambre et de sa salle de bains, à son pro­jet de ta­pis­se­rie réa­li­sée par la Ma­nu­fac­ture d’Au­bus­son Ro­bert Four, qui vien­dra dans quelques mois rem­pla­cer le des­sin au mur de la salle à man­ger, tout ici sou­ligne l’at­ta­che­ment du des­si­na­teur à la nar­ra­tion, mais aus­si à l’or­ne­ment. Ce même or­ne­ment que l’ar­chi­tecte vien­nois Adolf Loos a com­bat­tu, à l’aube du xxe siècle, pour lui ôter la moindre va­leur, et que plu­sieurs gé­né­ra­tions sem­blaient avoir fait dis­pa­raître der­rière des concepts et des idées. Ici, il évo­lue en ma­jes­té, comme une ob­ses­sion dé­cou­verte aux portes de l’âge adulte dans les ga­le­ries du mu­sée na­tio­nal ar­chéo­lo­gique d’Athènes : « J’ai réa­li­sé que l’homme s’était tou­jours en­tou­ré d’ob­jets et de dé­cors peu­plés d’his­toires et d’or­ne­ments. Cela semble évident, mais à une époque où la forme suit la fonc­tion et où l’on ré­com­pense le concept avant tout, cela m’est ap­pa­ru comme une sorte d’épi­pha­nie. » « Un ob­jet est sem­blable à un idéo­gramme. Plus on l’ob­serve, plus il perd de son sens. Il ne reste alors que ses qua­li­tés es­thé­tiques. Ce sont elles qui lui font tra­ver­ser les an­nées. C’est une trans­mis­sion par la beauté plus que par la fonc­tion », pour­suit-il. Son crayon s’est ain­si échap­pé de la feuille blanche pour don­ner forme à des sil­houettes mo­bi­lières. Tables, consoles, che­mi­née, lampes, che­vets, quand ils ne sont pas sor­tis de son ima­gi­naire, sont ha­billés de la col­lec­tion de tis­sus qu’il vient d’édi­ter avec Créa­tions Métaphores ; tous font écho aux mo­tifs qui se dé­ploient sur les murs de son ap­par­te­ment, par l’in­ter­mé­diaire de pan­neaux dé­co­ra­tifs. « C’est un peu new age, à force de les contem­pler, on se perd, on s’ou­blie, on rentre en mé­di­ta­tion. » Un all-over qui re­vêt de nou­veaux mo­tifs à chaque sai­son, mul­ti­pliant les clins d’oeil aux dé­cors psy­ché­dé­liques du ci­né­ma ita­lien des an­nées 1970 sous le ciel de ce mor­ceau de Pa­ris tein­té d’Art nou­veau. L’or­ne­ment ne se­rait donc pas mort. Il est même de re­tour... Vive l’or­ne­ment ! p

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