RE­LIRE BA­TAILLE

Art Press - - ARTPRESS 2 - CA­THE­RINE MILLOT

Toute ma vie, j’ai re­lu Ba­taille. Avec de longues pé­riodes où je le re­lé­guais au pur­ga­toire, où je le re­je­tais, où je l’ou­bliais. Des ef­fets de la pre­mière ren­contre, je n’ai pas de sou­ve­nirs bien nets. Il me faut ré­flé­chir pour sa­voir pour­quoi elle fut à ce point dé­ci­sive. J’avais vingt ans, Ba­taille était mort de­puis peu, un homme me fit ca­deau de Ma­dame Ed­war­da (1945). C’était un pe­tit livre avec une cou­ver­ture verte un peu pe­lu­cheuse, por­tant en rose le titre et au dos, en rose aus­si, les mots « Di­vi­nus Deus ». Il était pro­té­gé par une sorte d’étui trans­pa­rent qui en sou­li­gnait le ca­rac­tère pré­cieux. Il n’y avait pas de nom d’au­teur ni d’édi­teur. On eût dit qu’il avait été pu­blié sous le man­teau. Dans le texte, Ma­dame Ed­war­da porte un man­teau sous le­quel elle est nue. Tout de suite, j’ai su que c’était un livre sa­cré. Je le gar­dai pieu­se­ment et je l’ai tou­jours. Ma­dame Ed­war­da était Dieu, son sexe sous le man­teau était le trou sans fond de l’ago­nie de Dieu. Il me semble que ce livre m’ins­pi­ra alors plus de res­pect et d’ef­froi que d’émoi éro­tique, mais cette lec­ture fit sans doute à cet égard son che­min. Elle fut re­jointe peu de temps après par celle de l’Ex­pé­rience intérieure (1943 et 1954) qui fut, quant à elle, qua­si des­ti­nale. Je ne de­vais plus quit­ter les mondes qu’elle m’ou­vrait. Elle me fit dé­cou­vrir les mys­tiques qui, de­puis lors, m’ac­com­pa­gnèrent et que je lus sans ja­mais lâ­cher la corde « athéo­lo­gique ». J’étais de plain-pied avec ce pa­ra­doxe d’une mys­tique sans Dieu, qui était au fon­de­ment de ce livre. J’y suis res­tée fi­dèle.

L'EX­PÉ­RIENCE INTÉRIEURE

Pour­tant, quel livre étrange ! Com­pli­qué, res­sas­sant, « obs­cur, guin­dé et sur­char­gé », comme le dit lui­même l’au­teur, d’une com­po­si­tion alam­bi­quée : « Avant-pro­pos », « Ébauche d’une in­tro­duc­tion », « An­té­cé­dent », « Post-scrip­tum », ras­sem­blant des frag­ments écrits sur une ving­taine d’an­nées, entre 1933 et 1953, en par­tie au­to­bio­gra­phiques, en par­tie phi­lo­so­phiques. Mais unique en son genre, unis­sant tous les genres. Un livre libre de toutes les al­lé­geances, li­bé­rant du car­can phi­lo­so­phique où me confi­naient mes études. Et met­tant au centre la ques­tion de fond qui m’avait à l’ori­gine conduite à ces études, qui ne ces­saient pour­tant de s’en écar­ter : « Pour­quoi y a-t-il de l’être plu­tôt que rien ? » La ques­tion mé­ta­phy­sique par ex­cel­lence se­lon Leib­niz, que j’au­rais pour ma part re­for­mu­lée : « Pour­quoi suis-je, plu­tôt que pas ? » Cette ques­tion-là, qui ouvre pour cha­cun un abîme, est au coeur de l'Ex

pé­rience intérieure. « Cette im­pro­ba­bi­li­té in­fi­nie d’où je viens est au-des­sous de moi comme un vide : ma pré­sence, au-des­sus de ce vide, est comme l’exer­cice d’un fra­gile pou­voir, comme si ce vide exi­geait le dé­fi que je lui porte moi, moi c’est-à-dire l’im­pro­ba­bi­li­té in­fi­nie, dou­lou­reuse, d’un être ir­rem­pla­çable que je suis. » « Abîme et dé­pres­sions sont un même vide, dit-il plus loin, l’ina­ni­té de l’être que nous sommes. » L’ex­pé­rience intérieure n’est autre que l’ex­pé­rience de ce vide abys­sal, « ir­res­pi­rable ». Ce­la me par­lait, je le connais­sais, l’avais cô­toyé plus sou­vent qu’à mon tour. Je ne connais­sais pas en­core son ren­ver­se­ment ex­ta­tique. Je le connus peu d’an­nées après et ne sau­rai ja­mais ce que cette ex­pé­rience dut à la lec­ture de Ba­taille, qui était de­ve­nue comme ma chair et mon sang.

Au­jourd’hui, je m’in­ter­roge, l’Ex­pé­rience intérieure – le livre – est-il la quête des clés de ce ren­ver­se­ment, ou bien cherche-t-il à creu­ser tou­jours plus l’abîme ? À faire face à ce vide sans élu­der, à ap­pro­fon­dir l’hor­reur de la contin­gence, à ne pas quit­ter des yeux la mort qui l’avère. « J’ap­pelle ex­pé­rience un voyage au bout du pos­sible de l’homme. » Il s’agit de se te­nir face à l’im­pos­sible, c’est l’ana­logue, dit-il, d’un sup­plice. L’ex­tase sur­vient quand l’ex­pé­rience est pous­sée à bout. Au bout du pos­sible sur­git « la ré­vé­la­tion ex­ta­tique de l’im­pos­sible ».

L'EX­TASE

Mais peut-on vi­ser l’ex­tase ? La re­cher­cher, ne se­rait-ce pas vou­loir élu­der en­core ? N’est-ce pas être en­core en quête de sa­lut, ce sa­lut que re­jette Ba­taille comme un men­songe, un faux-fuyant ? L’ex­tase ne se­rait-elle pas l’écran der­nier qui s’in­ter­pose entre nous et l’hor­reur d’exis­ter ? Ba­taille ne tranche pas la ques­tion, tout en n’élu­dant pas la contra­dic­tion. Les mé­thodes de mé­di­ta­tion, les exer­cices spi­ri­tuels qu’il pro­pose sur le mo­dèle des mys­tiques ou des yo­gis, que visent-ils, si ce n’est pas la ré­vé­la­tion ou l’union avec un Dieu (ce­lui-ci ayant vi­dé la place) ? Les mys­tiques, no­tons-le, ne re­cher­chaient pas l’ex­tase, ils vou­laient se perdre en Dieu, l’ex­tase ve­nait par sur­croît et les plus grands, saint Jean de la Croix ou sainte Thé­rèse, la consi­dé­raient comme un obstacle et, pour tout dire, comme sans va­leur en elle-même, su­per­fé­ta­toire.

Ba­taille, quant à lui, reste dans l’am­bi­guï­té. Sans doute ne re­non­çait-il pas à « tour­ner l’an­goisse en dé­lice », pas as­sez as­cé­tique pour ce­la. Aus­si ses « ex­tases », celles qu’il dé­crit comme siennes, on­telles quelque chose de sus­pect. Elles m’ont tou­jours sem­blé faibles pour des ex­tases, se pous­sant du col, si j’ose dire, un peu for­cées. Ain­si de celle qu’il dit avoir connu à l’angle de la rue de Rennes et de

la rue du Four, où il fut pris d’un fou rire à la sou­daine aper­cep­tion du vide de sens des choses. Quoi de plus com­mun? me di­sais-je. Pas de quoi en faire un plat. Il m’ar­ri­vait sou­vent, après l’avoir por­té au pi­nacle, de le des­ti­tuer d’un coup.

Le grand tour­nant de cette des­ti­tu­tion se fit, je crois, lors d’une de mes re­lec­tures, qui sui­vit celle de la bio­gra­phie de Ba­taille par Su­rya, la

Mort à l’oeuvre (1992). L’hor­reur vé­cue à l’ori­gine de cette oeuvre m’ap­pa­rut et je ne vis bien­tôt plus qu’elle dans ce que je li­sais de lui. Comme l’image dans le ta­pis ou la lettre vo­lée, ja­mais aus­si bien ca­chée qu’en se mon­trant à ciel ou­vert. Elle s’ex­pose en clair dans le Cou­pable, contem­po­rain de l’Ex­pé

rience intérieure. On peut aus­si la lire après-coup dans ces « exer­cices spi­ri­tuels » qu’il pré­co­nise à l’ins­tar d’Ignace de Loyo­la.

L'AGO­NIE DIVINE

Comme chez ce der­nier, l’ago­nie divine est l’ob­jet cen­tral de la mé­di­ta­tion. Mais, au-de­là du Ch­rist sur la croix, se pro­file ici la mort de Dieu, au sens de Nietzsche ou de Dos­toïevs­ki. L’athéisme de Ba­taille en­tend les confondre : « Le chris­tia­nisme, dit-il, est ab­sence de sa­lut, déses­poir de Dieu. » Ce déses­poir est le vé­ri­table ob­jet de la mé­di­ta­tion ba­taillenne, qui se veut « sup­pli­ca­tion ». Il s’agit de « res­ter im­mo­bile, de­bout dans une obs­cu­ri­té so­li­taire, dans une at­ti­tude sans geste de sup­pliant : sup­pli­ca­tion, mais sans geste et sur­tout sans es­poir. Per­du et sup­pliant, aveugle, à de­mi-mort ».

« Aveugle », le mot est dit, om­ni­pré­sent sous la plume de Ba­taille. Ce Dieu qui ago­nise sans fin dans une « so­li­tude épui­sante », sous un ciel vide, est aveugle, comme l’était le père de Ba­taille, qui mou­rut sans se­cours dans Reims sous les bombes, aban­don­né par sa femme et son fils lors de l’éva­cua­tion de la ville en 1914. L’exer­cice spi­ri­tuel ul­time consiste à se te­nir en face de cette hor-

reur, à sou­te­nir l’in­sou­te­nable, la faute in­ex­piable de l’aban­don de ce père, « l’aveugle, le pa­ra­ly­tique, le fou, criant et gi­go­tant de dou­leur, cloué dans un fau­teuil cre­vé » par le ta­bès. La di­vi­ni­sa­tion de cette « épave hu­maine », la vo­lon­té de tour­ner en ex­tase l’an­goisse de sa dé­ré­lic­tion ré­pon­dait-elle à un es­poir de ré­demp­tion ? « Fias­co, dé­faillance, déses­poir, à mes yeux sont lu­mière, mise à nu, gloire. » Le ré­cit com­plet de cet aban­don se trouve dans les car­nets contem­po­rains de l'Ex­pé­rience in

té­rieure et du Cou­pable, et en marge du Pe­tit (1934). Ba­taille écri­vit ces textes pen­dant la Se­conde Guerre, peu de temps après la mort de Laure, sa com­pagne. Le vi­sage de Laure à l’ago­nie avait, di­til, une obs­cure res­sem­blance avec son père : « un vi­sage d’OE­dipe vide et à de­mi dé­ment ». Fuyant « mo­ra­le­ment » cette ago­nie dans l’al­cool, il est ra­me­né, à sa fuite de Reims, avec sa mère. « J’au­rais vou­lu re­ve­nir ; ma mère de­vint folle jus­te­ment pour ce­la. Au prin­temps, elle gué­rit, mais elle re­fu­sa en­core de re­ve­nir, elle ne vou­lut pas non plus que je la quitte et j’at­ten­dis. Mon père mou­rut en no­vembre 1915. Mon père mort, ma mère ac­cep­ta d’al­ler l’en­ter­rer. » Il est clair que s’il y eut lâ­che­té, ici, ce ne fut pas de­vant les bombes mais de­vant le dé­sir de la mère. Après la guerre, Ba­taille vou­lut en­trer dans les ordres et de­vint sé­mi­na­riste. C’était, dit-il plus tard, une ma­nière d’élu­der.

Son oeuvre ne cesse de faire re­tour à cet aban­don. Il vou­lut le faire sien à tra­vers toutes les formes de per­di­tion qu’il mit en jeu, dans la dé­bauche comme dans l’ex­pé­rience ex­ta­tique. Il al­la jus­qu’à la sou­hai­ter à l’ho­ri­zon de sa propre vie : « Quel­que­fois j’ima­gine que je mour­rai aban­don­né ou même que je res­te­rai seul vi­vant et sans force. Pour­quoi évi­te­rais-je le sort de mon père ? » Vivre à « hau­teur d’im­pos­sible », c’était ac­com­pa­gner ce père en es­prit au plus pro­fond de la dé­ré­lic­tion. « Il n’est d’ab­so­lu que ce déses­poir, cet éga­re­ment dé­fi­ni­tif au­quel – je le sais bien – je suis aban­don­né. » Ces té­nèbres aux­quelles il se voua n’ex­cluaient pas la joie et une sombre lu­mière. La té­nèbre plus que lu­mi­neuse, telle était le nom de Dieu chez les mys­tiques. Il eut le cou­rage de tou­jours se te­nir au plus près des bords de l’abîme. « Je suis de­meu­ré fi­dèle à la mort (comme une amou­reuse). »

Or­teils Jacques-An­dréet doigts croi­sés, Boif­fard1929

Épreuve gé­la­ti­no-ar­gen­tique,

ti­rage tar­dif 12.7×9cm

Coll. Da­vid et Mar­cel Fleiss

Court. Ga­le­rie 1900-2000, Pa­ris

sans Eu­gene titre Von (Ma­rie), Bruen­chen­hei­nenv. 1940

Ti­rage ar­gen­tique co­lo­ri­sé

(ti­rage unique ori­gi­nal)

28×18cm

Court. Ga­le­rie Chris­tian Berst, Pa­ris

Hans Bell­mer

Étude d'après

« Le sens com­mun »

1961-62

Crayon et crayon de

cou­leur sur pa­pier

22×16.9 cm

Coll. Da­vid et Mar­cel Fleiss

Court. Ga­le­rie 1900-2000, Pa­ris

Ca­the­rine Millot est

psy­cha­na­lyste et écri­vain.

Elle est no­tam­ment l’au­teur

de O So­li­tude (Gal­li­mard, 2011)

et de la Vie avec La­can

(Gal­li­mard, 2016).

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