The Square

Art Press - - CONTENTS - Em­ma­nuel Bur­deau, Ca­the­rine Millet

PRÉ CAR­RÉ

Il y a un mo­ment éton­nant, et beau, dans The Square, c’est la brève cho­ré­gra­phie à la­quelle donne lieu ce qu’on pense de­voir se ré­soudre en un geste d’en­traide, avant que la si­tua­tion ne fasse volte-face : le beau Ch­ris­tian – ex­cellent Claes Bang –, qui, à l’ins­tant, pen­sait s’être por­té au se­cours de son pro­chain, et s’en trou­vait gon­flé d’or­gueil, s’avise qu’on lui a vo­lé son té­lé­phone por­table et son por­te­feuille. D’une mise en scène à l’autre, de la suf­fi­sance au ca­mou­flet, le ren­ver­se­ment est aus­si ra­di­cal que l’écart est mince : ce ren­ver­se­ment et cet écart consti­tuent le sou­ci de Ru­ben Öst­lund. Un exemple ty­pique en est l’ava­lanche de Snow The­ra­py, le film qu’il réa­lise en 2014. Aus­si long­temps qu’on la juge sous contrôle, celle-ci pro­met la par­faite pho­to de va­cances ; puis il ap­pa­raît qu’elle pour­rait em­por­ter les tou­ristes en ter­rasse ; le père prend alors la fuite, mû par une peur que, contre l’évi­dence, il ne ces­se­ra de nier. Avant ce­la, Hap­py Swe­den ( 2008) avait par­ta­gé sa nar­ra­tion en plu­sieurs épi­sodes d’in­ci­vi­li­té et Play (2011) sui­vi trois gar­çons tar­dant à re­con­naître comme telles les vexa­tions ad­mi­nis­trées par une bande de voyous. L’épin­glage des lâ­che­tés est l’as­pect le plus ma­ni­feste de ce ci­né­ma : re­gar­dez ces pe­tits mâles confits dans leurs pri­vi­lèges, in­ca­pables de se com­por­ter en hommes quand l’exige une si­tua­tion un tant soit peu in­so­lite… C’en est aus­si l’as­pect le moins sti­mu­lant. D’ha­bi­tudes fan­fa­ronnes en contri­tions tar­dives, il semble par­fois dif­fi­cile de ne pas diag­nos­ti­quer une oeuvre bâ­tie, comme d’autres, dans la dé­tes­ta­tion de ses per­son­nages – même si le por­trait d’une Suède écar­te­lée entre sua­vi­té so­ciale-dé­mo­crate et bru­ta­li­té vi­king ap­porte sa note d’exo­tisme. On pré­fé­re­ra consi­dé­rer que le coeur d’Öst­lund bat ailleurs. Ch­ris­tian n’a rien vu. Le monde est tis­sé de ces li­mites qui sé­parent la po­li­tesse de la ruse, l’art du van­da­lisme… Mais où passent-elles Comment les re­con­naître ? Si­non im­pos­sible, la tâche est tou­jours à re­com­men­cer. Et c’est à re­mettre ce même ou­vrage sur le mé­tier que servent la fixi­té de la ca­mé­ra, les cadres anor­ma­le­ment larges et les plans « trop longs ». Sans doute fal­lait-il alors qu’après l’en­fance, l’école et le tou­risme, Öst­lund se tourne vers l’art contem­po­rain. Pour étendre sa sa­tire à un champ qui n’y prête que trop le flanc, pour exa­mi­ner au­tre­ment ce qui dis­tingue – et, bien sou­vent, ne dis­tingue pas – la per­for­mance de l’ou­trage, et pour de­man­der s’il de- meure ici-bas des es­paces pro­té­gés. L’ins­tal­la­tion qui in­ti­tule le film consiste en un car­ré à l’in­té­rieur du­quel la sé­cu­ri­té et la bien­veillance sont cen­sées ré­gner. On l’au­ra de­vi­né : Öst­lund passe son temps à ré­pé­ter l’im­pos­si­bi­li­té d’un tel sanc­tuaire. Il ne re­nonce pas, pour au­tant, à toute so­lu­tion. Dans la der­nière scène, des gym­nastes exé­cutent avec adresse une autre cho­ré­gra­phie au sein d’un autre car­ré. Pour do­mes­ti­quer le risque, suf­fi­rait-il donc de sa­voir l’in­clure ? Le ci­néaste sué­dois semble le croire, pour fi­nir. Il n’est peut-être pas mal­heu­reux, après tout, que même les plus roués aient leurs naï­ve­tés.

Em­ma­nuel Bur­deau

L’ÉDRE­DON DE L’ART CONTEM­PO­RAIN

Beau­coup d’ama­teurs d’art iront sans doute voir The Square, pour s’amu­ser de la sa­tire qu’on y trouve du mi­lieu qu’ils fré­quentent. Ils se par­ta­ge­ront entre ceux qui s’en amu­se­ront et ceux qui s’aga­ce­ront de ce qu’ils ju­ge­ront être des ou­trances. Exemples : les textes mis en ligne sur les sites des mu­sées d’art contem­po­rain sont-ils si abs­cons que ça ? En ré­fé­rence ex­pli­cite à l’es­thé­tique re­la­tion­nelle, faut-il que l’ar­tiste, au­teur du fa­meux Square, soit obs­ti­né­ment pré­sen­tée comme « ar­tiste et so­cio­logue » ? Et la scène de bra­voure, di­rec­te­ment ins­pi­rée des per­for­mances d’Oleg Ku­lik, à la fin de la­quelle l’ar­tiste-per­for­meur en­tre­prend de vio­ler une jeune femme dans le pu­blic, n’est-elle pas exa­gé­rée ? Pour ma part, je re­grette que la cu­rée dont le per­for­meur est im­mé­dia­te­ment la vic­time, me­née par l’as­sem­blée des mé­cènes du mu­sée qui dé­passe à ce mo­ment-là la li­mite de sa to­lé­rance à l’égard des pro­vo­ca­tions de l’art contem­po­rain, cen­sure, de fait, l’acte… Ce­pen­dant, ce ne sont pas ces scènes pa­ro­diques qui sont les plus per­ti­nentes, mais l’ob­ser­va­tion pa­tiente que Ru­ben

Öst­lund livre d’une grande par­tie du pu­blic et des pro­fes­sion­nels du monde de l’art contem­po­rain. Sa ca­mé­ra in­sis­tante, ses sé­quences in­ter­mi­nables montrent sub­ti­le­ment à quel point ce qui re­le­vait de la trans­gres­sion au temps des avant­gardes, sert au­jourd’hui de gi­gan­tesque amor­tis­seur dans une so­cié­té bien dé­ci­dée à ab­sor­ber tous les chocs. Dans le monde de l’art contem­po­rain, tout le monde il est gen­til : le vi­si­teur qui consi­dère avec com­ponc­tion un ali­gne­ment de tas de gra­vier, la gar­dienne as­sise sur sa chaise comme une sculp­ture de Duane Han­son et qui agite le doigt pour lui si­gni­fier qu’il n’a pas le droit de pho­to­gra­phier, l’as­sis­tante qui an­nonce d’une voix feu­trée qu’un em­ployé du ser­vice de net­toyage a bous­cu­lé le gra­vier. S’il y a des mé­chants, ce sont les « com­mu­ni­cants » qui, pour faire le buzz au­tour d’une exposition pleine de bons sen­ti­ments, et qui savent bien que les bons sen­ti­ments ne sont pas ven­deurs, ima­ginent rien de moins que l’image vi­déo d’une ado­rable pe­tite fille souf­flée dans l’ex­plo­sion d’une bombe ! Il faut voir comment le staff du mu­sée, avec son in­ébran­lable foi dans les ver­tus de l’au­dace, sa confiance ab­so­lue dans l’hon­nê­te­té de ses in­ter­lo­cu­teurs, et aus­si sa naï­ve­té et sa po­li­tesse fi­gée, ac­cepte le pro­jet. Évi­dem­ment, le scan­dale pro­vo­qué par la vi­déo obli­ge­ra le di­rec­teur, hau­te­ment conscient de ses res­pon­sa­bi­li­tés, à dé­mis­sion­ner ; évi­dem­ment, il se trou­ve­ra un jour­na­liste pour le lui re­pro­cher, parce que cette au­to-pu­ni­tion « met gra­ve­ment en dan­ger la li­ber­té d’ex­pres­sion dans nos dé­mo­cra­ties ». Une grande par­tie de l’art contem­po­rain n’étant plus qu’un énorme édre­don dans le­quel se pe­lo­tonnent tous ceux qui veulent si­mul­ta­né­ment dé­non­cer l’os­tra­cisme à l’égard des mi­grants comme des ho­mo­sexuels, les vio­lences faites aux femmes, la stan­dar­di­sa­tion de nos vies dans les so­cié­tés néo­li­bé­rales ou en­core les frus­tra­tions en­gen­drées par le cy­ber­sexe, alors, oui, on rêve d’un ar­tiste qui, dé­bar­ras­sé du sur­moi du « so­cio­logue », se jet­te­rait un jour sur une gé­né­reuse mé­cène pour lui ar­ra­cher son en­semble Vuit­ton.

Ca­the­rine Millet Win­ner of the Palme d’Or at Cannes last May, The Square by Ru­ben Öst­lund fin­gers the fine line bet­ween noble fee­lings and un­de­rhand deeds. Em­ma­nuel Bur­deau dis­cusses the work of this film­ma­ker be­low and, since this par­ti­cu­lar mo­vie is a sa­ti­ri­cal por­trait of the pu­blic and pro­fes­sio­nals in the world of contem­po­ra­ry art, Ca­the­rine Millet adds her own view­point as a cri­tic.

SQUARE BASHING

There is a sur­pri­sing and ve­ry beau­ti­ful mo­ment in The Square, the short cho­reo­gra­phy brought about by what we ima­gine will be­come a ges­ture of mu­tual so­li­da­ri­ty, un­til the si­tua­tion is sud­den­ly re­ver­sed: the hand­some Ch­ris­tian—Claes Bang is ex­cellent in this role—who is all puf­fed up with pride at ha­ving, he thinks, hel­ped his neigh­bor, sud­den­ly rea­lizes that his cell phone and po­cket­book have been sto­len. From one scene to ano­ther, from com­pla­cen­cy to crash, the re­ver­sal is as ra­di­cal as the dif­fe­rence is slim. Such re­ver­sals and slen­der boun­da­ries are what Ru­ben Öst­lund works with. A ty­pi­cal example is the ava­lanche in his film Snow The­ra­py (2014). As long as it seems sa­fe­ly un­der control, the event pro­vides the per­fect pho­to-op for ho­li­day-ma­kers, in­clu­ding a fa­mi­ly of four; but then it threa­tens to bu­ry the tou­rists wat­ching from the ter­race. The fa­ther pa­nics and runs, not wai­ting for his wife and two children. He spends the rest of the film trying to de­ny this ob­vious mo­ment of fear and de­re­lic­tion. An ear­lier film, Hap­py Swe­den (2008), di­vides its nar­ra­tive in­to se­ve­ral epi­sodes of in­ci­vi­li­ty, while Play (2011) fol­lows three young boys strug­gling to come to re­co­gnize the ef­fect of bul­lying by a gang of thugs. This fo­cus on co­war­dice is one of the most sa­lient traits of Öst­lund’s films: look at these lit­tle males ens­con­ced in their pri­vi­leges, he says, in­ca­pable of be­ha­ving like true men when so­me­thing out of the or­di­na­ry hap­pens. But it is al­so one of the least sti­mu­la­ting as­pects. In this col­lapse from swag­ger to be­la­ted contri­tion, it is hard not to see this work as being built, as other films are, on a loa­thing for its cha­rac­ters, even if the dis­cre­pan­cy bet­ween the smooth wor­kings of so­cial de­mo­cra­tic Swe­den and Vi­king bru­ta­li­ty adds an in­tri­guing note of exo­ti­cism. Still, it is more in­ter­es­ting to think that Öst­lund has other, big­ger fish to fry. Ima­gine, Ch­ris­tian didn’t see what hap­pe­ned. The world is a dense fa­bric in­ter­wea­ving po­li­te­ness and cun­ning, art and van­da­lism. Where are the bor­ders? How do we re­co­gnize them? It’s an im­pos­sible task, or at least one that must be constant­ly re­pea­ted. And it is in or­der to do so that Öst­lund uses that fixed ca­me­ra, his unu­sual­ly wide fra­ming, and his “over­long” se­quences. Af­ter child­hood, school, and tou­rism, it was pe­rhaps in­evi­table that Öst­lund should turn to the world of contem­po­ra­ry art. In or­der to ex­tend his sa­tire to this barn-door of a tar­get, and exa­mine from ano­ther angle what dif­fe­ren­tiates— and of­ten does not—per­for­mance from ou­trage; to find out if, in this world, we still have pro­tec­ted spaces. The ins­tal­la­tion that gives its title to the film consists of a square that is sup­po­sed to de­fine a zone of sa­fe­ty and kind­li­ness. Guess what, Öst­lund spends his time tel­ling us that such a sanc­tua­ry is im­pos­sible. Not that he re­jects any pos­si­bi­li­ty of a so­lu­tion. In the fi­nal scene, gym­nasts skill­ful­ly per­form ano­ther cho­reo­gra­phy wi­thin ano­ther square. Does this mean that in or­der to do­mes­ti­cate risk we must sim­ply in­clude it? That’s what this Swe­dish film­ma­ker seems to think. Af­ter all, pe­rhaps it’s not such a bad thing, af­ter all, if even the wi­liest of folks have their naïve side.

Em­ma­nuel Bur­deau Trans­la­tion, C. Pen­war­den

THE NOT-SHOCK OF THE NOT-NEW

Su­re­ly ma­ny art lo­vers will go to see The Square to be amu­sed by its sa­ti­ri­cal por­trayal of the ve­ry mi­lieu they frequent. They will be di­vi­ded in­to those who think it’s fun­ny and those an­noyed by what they consi­der its ex­cesses. For example, are the texts pos­ted on the web­sites of contem­po­ra­ry art mu­seums real­ly that abs­truse? Is it real­ly ne­ces­sa­ry that the ar­tist known for The Square be so obs­ti­na­te­ly pre­sen­ted as both “ar­tist and so­cio­lo­gist” in an ex­pli­cit re­fe­rence to Re­la­tio­nal Aes­the­tics? And what about that bra­vu­ra scene, di­rect­ly ins­pi­red by the per­for­mances of Oleg Ku­lik, where at the end the ar­tist sets out to rape a young wo­men in the au­dience— isn’t that a bit exag­ge­ra­ted?(1) I, for one, am sor­ry that this act is in fact cen­so­red—that the per­for­mer falls vic­tim to the fren­zy of the as­sem­bled mu­seum pa­trons whose to­le­rance for contem­po­ra­ry art pro­vo­ca­tions can on­ly go so far. But what most makes this mo­vie so spot on are not these spoof scenes but Öst­lund’s pa­tient ob­ser­va­tions of the contem­po­ra­ry art scene, both its pro­fes­sio­nals and pu­blic. His in­sistent ca­me­ra and in­ter­mi­nable se­quences subt­ly bring out just how much the kind of thing that was trans­gres­sive du­ring the hey­day of the avant-garde has be­come a gi­gan­tic shock ab­sor­ber for a so­cie­ty de­ter­mi­ned to be spa­red any dis­tress. Here eve­ryone in to­day’s contem­po­ra­ry art world is a good guy, from the vi­si­tors who so­lemn­ly consi­der the ali­gn­ment of a gra­vel heap and the guards sea­ted on their chairs like a Duane Han­son sculp­ture sha­king their fin­gers to in­di­cate that pho­to­gra­phy is for­bid­den to the as­sis­tant who soft­ly an­nounces that a hou­se­kee­ping em­ployee has mo­ved the gra­vel. The on­ly even re­mo­te­ly pos­sible bad guys are the “com­mu­ni­ca­tors” who, see­king to create a buzz around a well-mea­ning show, and kno­wing full well that good in­ten­tions don’t sell, can come up with no­thing bet­ter than a vi­deo of an ado­rable lit­tle girl blown apart by an ex­plo­ding bomb. Of course the mu­seum staff, with its un­sha­keable faith in the vir­tue of au­da­ci­ty and ab­so­lute confi­dence in the ho­nes­ty of its in­ter­lo­cu­tors, and its nai­ve­ty and fro­zen-smile po­li­te­ness, will ac­cept the pro­ject. Of course the scan­dal spar­ked by the vi­deo will oblige the mu­seum di­rec­tor, high­ly conscious of his res­pon­si­bi­li­ties, to re­si­gn. And of course there will be a jour­na­list who cri­ti­cizes him, ar­guing that this self-pu­nish­ment “se­rious­ly jeo­par­dizes free­dom of ex­pres­sion in our de­mo­cra­cy”… A great deal of contem­po­ra­ry art is no­thing but a giant com­for­ter, and un­der it are snug­gling all those who want to si­mul­ta­neous­ly de­nounce the os­tra­cism of mi­grants and ho­mo­sexuals, vio­lence against wo­men, the stan­dar­di­za­tion of our lives in neo­li­be­ral so­cie­ties and the frus­tra­tions of cy­ber­sex, while what we real­ly need is ar­tists who can throw off the su­per­e­go of the “so­cio­lo­gist” and mug ge­ne­rous pa­trons, snat­ching their Vuit­ton ac­ces­so­ries.

Ca­the­rine Millet Trans­la­tion, L-S Tor­goff

Palme d’or au Fes­ti­val de Cannes en mai der­nier, The Square de Ru­ben Öst­lund exa­mine l’im­pal­pable fron­tière entre bons sen­ti­ments et vi­laines ac­tions. Ci-des­sous, Em­ma­nuel Bur­deau parle du ci­néaste. Comme le film livre un por­trait sa­ti­rique du pu­blic et des pro­fes­sion­nels du monde de l’art contem­po­rain, Ca­the­rine Millet ajoute son point de vue de cri­tique d’art.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.