Pré­ser­va­tif : y a en­core du bou­lot dans la né­go

Causette - - CONTENTS - DR KPOTE (KPOTE@CAU­SETTE.FR ET SUR FA­CE­BOOK)

Mi­li­tant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote in­ter­vient de­puis une quin­zaine d’an­nées dans les ly­cées et centres d’ap­pren­tis­sage d’Île-de-France, comme “ani­ma­teur de pré­ven­tion”. Il rencontre des di­zaines de jeunes avec les­quels il échange sur la sexua­li­té et les conduites ad­dic­tives. Plon­geon en ado­les­cence sur les ri­vages de la pu­ber­té, en pé­riode de forte inon­da­tion hor­mo­nale…

Le 18 juillet, San­té pu­blique France a pu­blié une étude in­quié­tante dé­mon­trant une mul­ti­pli­ca­tion par trois des IST (in­fec­tions sexuel­le­ment trans­mis­sibles) entre 2012 et 2016. Le chla­my­dia, bac­té­rie qui kiffe les ados, et les in­fec­tions à go­no­coques, plus connues sous la dé­no­mi­na­tion fort élo­quente de « chaude-pisse », sont par­ti­cu­liè­re­ment vi­sées. Se­lon les in­for­ma­tions trai­tées, la tranche d’âge la plus tou­chée est celle des 15-24 ans, les jeunes femmes étant les plus ex­po­sées. Ce­rise sur le tré­po­nème (bac­té­rie res­pon­sable de la sy­phi­lis pour les non-aver­ti·es), on peut aus­si évo­quer le grand re­tour de la vé­role (autre pe­tit nom de la sy­phi­lis), qui fait plus que poin­ter le bout de son chancre avec quatre à cinq cents nou­veaux cas diag­nos­ti­qués par an. Dès pu­bli­ca­tion de l’in­fo sur la Toile, de nom­breux ha­ters ont in­cri­mi­né les mi­grant·es afri­cain·es ve­nu·es jusque dans nos bras in­fec­ter nos fils et nos com­pagnes, nous ren­voyant aux an­nées sombres du sida où la conta­mi­na­tion était tou­jours le fait de l’autre, l’étran­ger, le tox, le pé­dé. Force est de consta­ter que les temps changent, pas les boucs émis­saires.

Mais lais­sons là le ra­cisme vi­ral et re­ve­nons au coeur du su­jet : une baisse si­gni­fi­ca­tive de l’uti­li­sa­tion des pré­ser­va­tifs. Comme j’aime à le si­gna­ler aux jeunes, on ne va pas créer une po­lice de la ca­pote qui ver­ba­li­se­rait, sous les draps, tout ce qui bouge à dé­cou­vert. La peur a fonc­tion­né un temps, au plus fort de l’épi­dé­mie de sida, mais au­jourd’hui, ses res­sorts semblent rouillés. Pour ne pas faire dans la mo­rale an­xio­gène, j’af­firme aux ados que la prise de risque est re­ce­vable à condi­tion qu’elle soit éclai­rée, par­ta­gée et non su­bie, ce qui est loin d’être le cas à leur âge ! Je ne manque ja­mais, bien sûr, d’en lis­ter les consé­quences, in­vi­tant à tem­pé­rer toute vel­léi­té de trompe-la-mort.

Sur les ré­seaux, beau­coup de pa­rents se plaignent d’une ab­sence d’édu­ca­tion sexuelle au­près des jeunes, mais les mêmes qui la ré­clament une fois le nez dans les IST étaient par­fois les pre­miers à dis­cré­di­ter notre pas­sage dans le ba­hut de leurs mor­pions. Adieu zé­zette et zi­zi ! Nous sommes pro­fon­dé­ment dé­so­lé·es de vous ap­prendre que pour pré­ve­nir in­tel­li­gem­ment, on doit men­tion­ner le va­gin, le pé­nis, l’anus, lis­ter des pra­tiques sexuelles va­riées, dé­non­cer le por­no sans ca­potes vi­sible par tous, rap­pe­ler qu’une bonne par­tie de jambes en l’air peut se conclure chez le gy­né­co ou le der­ma­to. Pour être ef­fi­cace, il faut faire dans le concret et pas dans le re­gistre bu­co­lique de la ci­gogne qui fe­rait ger­mer des gosses dans les roses et les choux bio. On a beau pro­po­ser des pré­ser­va­tifs de­puis les an­nées 1980, la pré­ven­tion n’est pas une science exacte. Sa­voir ne si­gni­fie pas faire. Avoir ne veut pas dire uti­li­ser. De nom­breux freins existent à l’uti­li­sa­tion des ca­potes, et ce n’est pas juste une his­toire d’in­for­ma­tion, même si on ré­clame de­puis des lustres l’ap­pli­ca­tion de la loi qui pré­voit trois séances par an de la sixième à la ter­mi­nale. Lors­qu’on in­ter­roge les jeunes sur les rai­sons de leur non-uti­li­sa­tion du pré­ser­va­tif, cer­tain·es tentent un « la flemme, c’est trop cher », ar­gu­ment aus­si­tôt dé­mon­té par l’in­fir­mière qui en dis­tri­bue gra­tui­te­ment toute l’an­née. La weed, le ta­bac, les der­nières Nike sont ra­re­ment ra­tion­nées quand le la­tex l’est. Lo­gique, à un âge où la prise de risques est v­alo­ri­sée et le fait de prendre soin de soi vu comme une fra­gi­li­té. Le site On­sex­prime.fr a ré­per­to­rié les pires ex­cuses pour ne pas uti­li­ser un pré­ser­va­tif. Du clas­sique « moins de sen­sa­tions », très exa­gé­ré pour des no­vices, on passe au « ça fait dé­ban­der », qui peut être une vraie réa­li­té peu ver­ba­li­sée. Tou­te­fois, un gar­çon à Ville­momble (Seine-Saint-De­nis) a dai­gné nous éclai­rer sur sa tech­nique per­so : « Tu de­mandes à ta meuf de twer­ker nue pour t’ex­ci­ter. Et toi, tu en­files le truc en la ma­tant pour res­ter dur. »

Ef­fec­ti­ve­ment, mettre une ca­pote à deux, scé­na­ri­ser la pose, peut pré­ser­ver de ce fa­meux coup de mou pé­nien tant re­dou­té par le mâle en herbe, in­féo­dé à l’in­jonc­tion érec­tile. La com­pli­ci­té dé­dra­ma­tise l’ins­tant et fa­vo­rise l’uti­li­sa­tion. Si cer­tain·es jeunes se pro­tègent lors du pre­mier rap­port, une fois qu’ils et elles se sont in­ti­me­ment dé­cou­vert·es, ils et elles ont ten­dance à être moins ob­ser­vants avec le temps. Et si l’un ou l’une avait été conta­mi­né·e avant ? Et si l’un ou l’une l’était de­puis la nais­sance ? Je sur­prends des re­gards in­ter­ro­ga­teurs entre couples qui pré­sagent de bons dé­bats à la ca­fèt et de tests à ve­nir.

À Ivry ( Val-de-Marne), j’avais ren­con­tré un mec beau­coup plus ra­di­cal sur le su­jet, en mode « Call of au plu­mard » : « Ma co­pine-co­chon [sic], je la ter­mine à balles réelles

La pré­ven­tion n’est pas une science exacte. Sa­voir ne si­gni­fie pas faire. Avoir ne veut

pas dire uti­li­ser

[sans ca­potes]. Les mecs qui baisent avec des balles à blanc [avec des ca­potes], ce sont des bal­tringues. » Ce genre de mecs qui jouent à la rou­lette russe avec les vi­rus, je les fais grim­per à 120 bat­te­ments par mi­nute avec des his­toires de cul qui se sont ter­mi­nées en cendres au Père-La­chaise. Une fois désar­més, ils de­mandent où se faire tes­ter.

Dans les couples hé­té­ros, les sté­réo­types de genre s’in­vitent au mo­ment de la né­go­cia­tion du pré­ser­va­tif et im­pactent la dé­ci­sion ou non de se pro­té­ger. Cer­tains gar­çons, édu­qués en bons mâles do­mi­nants, exa­gèrent les codes d’une vi­ri­li­té qui les pré­dis­pose à une prise de risques sexuels. Que ce soit pour ti­rer à « balles réelles » ou sim­ple­ment pour af­fi­cher leur maî­trise des choses de la vie en se re­ti­rant avant éja­cu­la­tion, ils vont jouer la par­ti­tion du « même pas peur ». En gé­né­ral, ils ont bien in­té­gré en cours de SVT que, bio­lo­gi­que­ment, les filles sont les plus ex­po­sées et, du coup, ils s’es­timent im­mu­ni­sés. Cer­taines filles, elles, mises sous pres­sion par les « for­ceurs », ne se sentent pas lé­gi­times, voire en ca­pa­ci­té de re­fu­ser un rap­port non pro­té­gé. Le fait de les main­te­nir dans l’igno­rance de leurs corps et de leurs propres choix sexuels nuit gran­de­ment à leur san­té af­fec­tive ! Au mo­ment de la né­go du pré­so, cette vul­né­ra­bi­li­té les met en dan­ger puis­qu’elles fi­nissent par ac­cep­ter ce qu’elles vou­laient re­fu­ser. Tra­vailler sur l’éga­li­té et la lé­gi­ti­mi­té de cha­cun·e à choi­sir et vivre plei­ne­ment sa sexua­li­té, c’est oeu­vrer à la ré­duc­tion des risques sexuels bien plus qu’en ba­lan­çant des tonnes de la­tex à la sor­tie des ly­cées.

Chez les HSH – les hommes ayant des ­rap­ports sexuels avec d’autres hommes, qu’ils se vivent hé­té­ros, bi ou ho­mos –, l’aug­men­ta­tion des in­fec­tions à go­no­coques et de la sy­phi­lis in­ter­vient alors même qu’on as­pire à tendre vers le « zé­ro conta­mi­na­tion » par le vi­rus du sida. La PrEP, qui consiste à prendre un mé­di­ca­ment pré­ven­ti­ve­ment afin d’évi­ter une conta­mi­na­tion au VIH, s’est ex­po­sée en 4 x 3 cet été, avec un mes­sage trop suc­cinct pour être com­pris du grand pu­blic. Ou­til sup­plé­men­taire dans l’ar­se­nal pré­ven­tif, elle peut être prise en conti­nu ou « à la de­mande » en an­ti­ci­pant un po­ten­tiel rap­port à risques. Si ce trai­te­ment pro­phy­lac­tique a fait ses preuves, il montre ses li­mites dans l’aug­men­ta­tion de re­la­tions non pro­té­gées et l’ex­po­si­tion aux autres vi­rus. Même si Aides nous cer­ti­fie que c’est faux sur Te­tu.com, j’ai en­ten­du quelques té­moi­gnages de très jeunes gays, fraî­che­ment sor­tis du pla­card et pou­vant en­fin vivre plei­ne­ment leur sexua­li­té au grand jour, in­fluen­cés par des aî­nés pas tou­jours pré­ve­nants avec eux. Là aus­si, entre vrai choix et re­la­tion sous em­prise, la fron­tière est té­nue.

San­té pu­blique France a lan­cé une cam­pagne di­gi­tale pour pro­mou­voir l’uti­li­sa­tion du pré­ser­va­tif avec le slo­gan « Un pré­ser­va­tif, ça peut te sau­ver la vie. Gardes-en tou­jours sur toi ». Pour mieux at­teindre les jeunes, l’agence a re­pris les codes du life ha­cking, ces as­tuces que l’on par­tage sur YouTube pour fa­ci­li­ter le quo­ti­dien. Ces vi­déos mettent en scène les ver­tus du pré­ser­va­tif dans des cir­cons­tances dé­ca­lées : la ca­pote, c’est aus­si pra­tique comme étui im­per­méable pour son smar­phone. Pour être franc, je n’adhère pas au concept. On se plaint que les IST aug­mentent et on fait dans la mé­ta­phore. On vante tou­jours le cô­té cash des pays nor­diques dans leur fa­çon d’abor­der la pré­ven­tion, mais on est in­ca­pable de leur em­boî­ter le pas. À trop mé­na­ger la chèvre et le chou, on a fi­ni par zap­per le bouc.

Gé­né­ra­tion Q,de Dr Kpote. Éd. La Ville brûle,184 pages.

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