LE GLAIVE ET LES BA­LANCES

Causeur - - L'éditorial D'élisabeth Lévy -

C’est le su­per-hé­ros post­mo­derne, le Superman des fuites – on pour­rait l’ap­pe­ler Leaks­man. Ar­mé d’un pe­tit té­lé­phone et d’une grande conscience, épau­lé par une my­riade d’as­so­cia­tions, le lan­ceur d’alerte ( whist­le­blo­wer en VO) dé­masque les mé­chants, ex­hibe leurs vi­lains se­crets et fait pro­gres­ser la sainte trans­pa­rence. « On vous ment ! », dit-il à ses conci­toyens, qui ap­prennent, à force de le lire dans les jour­naux, que rien ne leur im­porte plus que de connaître les tur­pi­tudes, grandes et pe­tites, des riches et des puis­sants. Moi aus­si je trouve Da­vid in­fi­ni­ment plus sexy que Goliath et le cou­rage bien plus ad­mi­rable que la force. Alors, quand deux an­ciens sa­la­riés du ca­bi­net d’au­dit Pri­ce­wa­te­rhou­seCoo­pers et un jour­na­liste de Cash In­ves­ti­ga­tion sont pour­sui­vis par la Jus­tice luxem­bour­geoise pour avoir di­vul­gué les ma­ni­gances fis­cales mon­tées par PWC en fa­veur de nombre de mul­ti­na­tio­nales avec la bé­né­dic­tion du GrandDu­ché, mon sang ré­pu­bli­cain se glace. « Jus­tice pour les lan­ceurs d’alerte ! » , lan­çait Li­bé à sa une le 25 avril. « Comment pro­té­ger les lan­ceurs d’alerte ? » , in­ter­ro­geait celle du Monde le même jour. « Alerte sur les lan­ceurs d’alerte ! » , ren­ché­ris­saient, fi­nauds, deux jour­na­listes de Ma­rianne. Dans une pé­ti­tion qui a re­cueilli plus de 100 000 si­gna­tures (« Vous êtes pour Nixon ou pour Ro­bert Red­ford ? » ), le col­lec­tif « In­for­mer n’est pas un dé­lit » somme le pré­sident de la Ré­pu­blique de sou­te­nir An­toine Del­tour et Édouard Per­rin, deux des pré­ve­nus de Luxem­bourg, au­tre­ment dit de faire pres­sion sur la Jus­tice d’un État ami. Et tout ce monde ré­clame une loi in­ter­di­sant les pour­suites contre les lan­ceurs d’alerte et éructe contre le Par­le­ment eu­ro­péen : ce­lui-ci de­vait vo­ter le 28 avril une di­rec­tive pro­té­geant le « se­cret des af­faires » qui, dit-on, sa­cri­fie ces hé­ros ci­toyens aux in­té­rêts du Big Bu­si­ness. Avant qu’on fasse une loi, j’ai­me­rais qu’on m’ex­plique comment dis­tin­guer un lan­ceur d’alerte d’une « balance ». Comment dé­ci­der si Snow­den, qui a mis sur la place pu­blique des se­crets d’état, est un traître ou un hé­ros ? Si tel autre, qui a dé­non­cé son em­ployeur après des dé­cen­nies de bons et loyaux ser­vices, est un vul­gaire « in­dic » qui veut as­su­rer ses ar­rières ou un sol­dat de l’in­for­ma­tion ? At­ten­tion, Del­tour et ses co-pré­ve­nus semblent être des gens très bien qui ne cherchent pas la gloire – et en­core moins les en­nuis qui vont avec. (Mais pour­quoi diable est-il al­lé se dé­non­cer – dans Li­bé en dé­cembre 2014 ?) Et il est dé­plo­rable que Sté­pha­nie Gi­baud, congé­diée par L’UBS après avoir contri­bué à mettre au jour un vaste sys­tème d’éva­sion fis­cale et rap­por­té des mil­liards au fisc fran­çais, soit ré­duite à vivre avec le RSA car au­cune banque ne l’em­bau­che­ra. On ai­me­rait néan­moins sa­voir qui a of­fert sur un pla­teau les Pa­na­ma pa­pers à la Bri­gade des moeurs pu­bliques (éga­le­ment ap­pe­lée Consor­tium in­ter­na­tio­nal des jour­na- listes d’in­ves­ti­ga­tion) ? Et, si­non qui, dans quel in­té­rêt ? Après quelle né­go­cia­tion avec les au­to­ri­tés amé­ri­caines ? Mes confrères ont tra­vaillé un an, fort bien. Ré­sul­tat : des di­zaines de noms li­vrés en pâ­ture au pu­blic sans sou­ci de dis­tin­guer l’ar­gent du crime de ce­lui qui a été hon­nê­te­ment ga­gné, les voyous des ges­tion­naires avi­sés, les pe­tites en­tour­loupes des fraudes mas­sives, les gens abu­sés des com­plices ob­jec­tifs. Si cer­tains s’es­timent dif­fa­més, on voit mal pour­quoi on leur in­ter­di­rait de de­man­der ré­pa­ra­tion. Et, dans l’af­faire Luxleaks, si on ne fait pas confiance à la Jus­tice luxem­bour­geoise pour as­su­rer à nos com­pa­triotes un pro­cès équi­table, il est urgent de rompre les trai­tés qui nous lient à cet État to­ta­li­taire. La col­lec­ti­vi­té a le droit de choi­sir ceux qu’elle pro­tè­ge­ra. La di­rec­tive « se­cret des af­faires » pré­voit une ex­cep­tion pour ceux qui ont « agi pour pro­té­ger l’in­té­rêt pu­blic gé­né­ral » , s’ils ont per­mis de ré­vé­ler une « faute, une mal­ver­sa­tion ou une ac­ti­vi­té illé­gale » . Pour « les as­so­cia­tions », le droit d’alerte de­vrait être éten­du à tous les cas que dicte la conscience de cha­cun. Ain­si, se­lon Jean Qua­tre­mer, le jus­ti­cier de Li­bé­ra­tion, il fau­drait que l’on puisse di­vul­guer de « pe­tits ou grands se­crets au nom de la seule mo­rale, ou de l’idée qu’on s’en fait » . Au­tre­ment dit, si vous trou­vez qu’il est mal de trom­per sa femme, de ga­gner trop d’ar­gent ou de pos­sé­der une so­cié­té au Luxem­bourg (toutes ac­ti­vi­tés lé­gales), vous pou­vez dé­non­cer qui vous chante sans crainte d’être pour­sui­vi. Le seul cas où la dé­non­cia­tion peut être ad­mise, voire en­cou­ra­gée, c’est pré­ci­sé­ment quand il y a dé­lit ou crime. Mais j’ajou­te­rai un autre cri­tère. Si le lan­ceur d’alerte veut la jus­tice, au lieu d’ali­men­ter en di­rect le pro­cès à ciel ou­vert que les mé­dias ins­truisent et jugent en même temps, qu’il sai­sisse les juges des élé­ments dont il a connais­sance – et qu’il les sai­sisse ano­ny­me­ment s’il veut évi­ter des en­nuis. Im­mu­ni­té contre confi­den­tia­li­té. On ajou­te­ra que, si le « lan­ceur d’alerte » est ce grain de sable que l’on aime voir triom­pher d’un puis­sant Sys­tème, il est as­sez co­casse de vou­loir lui confé­rer un « sta­tut », comme le de­mandent les croi­sés de la mo­ra­li­sa­tion, témoignage de la chi­mère éthi­co-ma­na­gé­riale qui les ha­bite. Au­tant créer un sta­tut de « ré­sis­tant of­fi­ciel » – ou une carte de Zorro. Per­sonne n’a en­vie de dé­fendre le « se­cret des af­faires », dont on su­bo­dore qu’il cache de vi­laines ma­gouilles per­pé­trées par les di­ri­geants des mas­to­dontes trans­na­tio­naux à qui nous avons lais­sé plus de pou­voir qu’à nos États. Tant mieux s’ils se font pin­cer quand ils en­freignent la loi. Mais ac­cor­der un chèque en blanc à tout ci­toyen qui en­tend dé­non­cer ce que sa mo­rale ré­prouve, c’est sa­cri­fier à une fausse idée du Bien com­mun l’un des droits les plus pré­cieux de l’homme : ce­lui de men­tir. • PS : Ba­sile est de re­tour ! Et nous sommes très contents !

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