LES AVEN­TURES DE BA­VARD

Causeur - - L'éditorial D'élisabeth Lévy -

Tai­sez-vous, mon pré­sident tra­vaille. Et c’est pas de tout re­pos, comme bou­lot. Je n’ai pas tout com­pris, mais il pa­raît que c’est pour l’his­toire, il peau­fine la trace qu’il y lais­se­ra. On l’ap­prend ces jours­ci, à peine ins­tal­lé à l’ély­sée Fran­çois Hol­lande a dé­pen­sé une éner­gie consi­dé­rable pour sculp­ter sa sta­tue, comme s’il es­pé­rait faire dis­pa­raître par la ma­gie du verbe le Hol­lande réel, ce­lui que 15 % des Fran­çais disent vou­loir re­con­duire à l’ély­sée. Sauf qu’à l’ar­ri­vée, la sta­tue – for­mée par cinq ou six livres de po­tins qui pa­raissent en li­brai­rie – est aus­si nor­male et im­po­pu­laire que l’ori­gi­nal. Cher­chez l’er­reur. Quand le pré­sident tra­vaille pour l’his­toire, ça se voit tout de suite : il pia­piate avec des jour­na­listes, qu’il nour­rit de va­che­ries et autres bons mots sur les uns ou les autres, plu­tôt que de consi­dé­ra­tions de haute te­nue sur la marche du monde. Le genre de trucs qu’on se ra­conte entre co­pines en se fai­sant les ongles : Ma­chine, c’est à cause de son mec qu’elle m’a pour­ri la vie (en l’oc­cur­rence, il s’agit de Cé­cile Du­flot, dont le pré­sident im­pute les in­car­tades à l’in­fluence de son com­pa­gnon). Même style très na­ture sur sa pro­messe d’in­ver­ser la courbe du chô­mage : « Je n’ai pas eu de bol. Mais ça au­rait pu mar­cher. » En ti­rant au sort par­mi toutes les po­li­tiques pos­sibles aus­si, ça au­rait pu mar­cher. L’his­toire re­tien­dra que « mon­sieur pe­tites blagues » est de­ve­nu le « pré­sident pas de bol ». Je ne vou­drais pas faire ma po­pu­liste, moi la France, mais je l’ai un peu mau­vaise. Je croyais que mon pré­sident s’épui­sait à la tâche pour moi, je me sen­tais cou­pable en pen­sant que si ça se trouve, avec tous ces ter­ro­ristes, il n’avait même pas le temps de man­ger. Et je dé­couvre qu’il passe des heures à ba­var­der avec des confrères. Pas un ou deux, cinq ou six. Et il ne les a pas re­çus une fois, mais des di­zaines. Off à go­go, scoop pour tous ou presque. C’est peut-être parce qu’il a beau­coup d’en­ne­mis à gauche que le pré­sident ne veut pas en avoir dans la presse – il pa­raît qu’il ne dit ja­mais rien à un jour­na­liste, j’au­rais dû ten­ter ma chance. Bien sûr, à ce rythme, le cours de la confi­dence ex­clu­sive est au plus bas et les livres pu­bliés « pour l’his­toire » prennent la pous­sière chez les li­braires. N’em­pêche, s’il aime tant jouer les com­men­ta­teurs, Hol­lande au­rait dû faire jour­na­liste, plu­tôt que pré­sident. Le plus éner­vant, c’est qu’il parle beau­coup plus de lui que de moi (moi la France, faut suivre !). Pour­tant, il avait fait don de sa per­sonne à ma pomme qu’il di­sait. Et puis, c’est une drôle de fa­çon d’en­trer dans l’his­toire que de nous in­vi­ter dans sa cui­sine in­time. Comme si, ayant re­non­cé à ins­pi­rer le res­pect par sa fonc­tion, il ne se sou­ciait plus que d’at­ti­rer la sym­pa­thie sur sa per­sonne. Et même pour ça, c’est ra­té. Cal­cu­la­teur, sans vi­sion, ob­sé­dé par ses ri­vaux : cet exer­cice de trans­pa­rence vo­lon­taire ne le montre pas vrai­ment à son avan­tage. Car non seule­ment le roi est nu, mais c’est lui qui s’épou­mone à nous le faire sa­voir. Vous, je ne sais pas, mais moi je trouve ce bar­num éditorial un peu hu­mi­liant. Après tout, c’est lui qui cause au monde en mon nom. En so­cié­té, un peu de dis­cré­tion ne nuit pas, comme di­rait Che­vè­ne­ment. Ce­pen­dant, je pen­sais qu’au moins, main­te­nant, il nous épar­gne­rait ses le­çons de mo­rale. Que nen­ni ! Il a ra­con­té à ses ho­no­rables cor­res­pon­dants du Monde com­ment il comp­tait ga­gner les élec­tions : en se pré­sen­tant comme le ga­rant de la dé­mo­cra­tie, contre le ter­ro­risme dji­ha­diste, d’une part, contre les ten­ta­tions au­to­ri­taires de qui vous savez de l’autre. Et là, sauf le res­pect que je dois à mon pré­sident et chef des ar­mées, c’est du fou­tage de gueule. Il danse sur la table en pe­tite te­nue, et après il me joue l’air de « moi ou la dic­ta­ture » ! Sans comp­ter qu’il prend un risque, et moi aus­si par la même oc­ca­sion. Confron­tés à cette af­fli­geante al­ter­na­tive, on ne sait pas ce que choi­si­raient les Fran­çais. •

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