VIENS POUPOULE

Pour­quoi la jus­tice s'acharne-t-elle contre les vio­leurs de poules ?

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Cy­ril Ben­na­sar

J'au­rais sû­re­ment ai­mé être avo­cat mais pas tous les jours. En pas­sant des heures sur les bancs des tri­bu­naux en at­ten­dant mon tour d’être ju­gé, j’ai pu sai­sir l’abîme qui sé­pare l’idéal de jus­tice pour­sui­vi par l’étu­diant en droit de la pra­tique de l’exer­cice au quo­ti­dien. Là où on es­père des sa­lauds ma­gni­fiques ou de dignes in­no­cents, on voit dé­fi­ler à la chaîne de mi­nables cou­pables. On gâche sa jeu­nesse dans l’étude d’un code pé­nal ré­bar­ba­tif pour sor­tir Al­fred du bagne et on se re­trouve à Évry ou à Bo­bi­gny à conseiller En­guer­rand et Go­de­froi1 pour qu’ils échappent au quart de cel­lule in­di­vi­duelle qu’ils mé­ritent. On entre dans la car­rière pour dé­fendre la veuve et l’or­phe­lin de l’ou­vrier amian­té, et on fi­nit par mouiller sa robe pour des vo­leurs, des vio­leurs et par­fois même des tra­ders. Heu­reu­se­ment, il ar­rive qu’au mi­lieu de la ra­caille sou­vent en jog­ging et même pas tou­jours en­di­man­chée pour l’oc­ca­sion qui vient ré­pondre de ses cra­pu­le­ries en tous genres, un homme mé­rite d’être dé­fen­du. Et nous al­lons ten­ter de le faire. Qui ça nous ? Bah moi et l’avo­cat qui se ré­veille en moi.

Le mois der­nier, à Saint-étienne-du-rou­vray, un homme de 59 ans a été condam­né à trois mois de pri­son avec sur­sis pour « sé­vices sexuels en­vers un ani­mal do­mes­tique ou ap­pri­voi­sé » après avoir été sur­pris par sa femme et sa fille aî­née dans son ga­rage et dans une poule avec la­quelle il avait une re­la­tion sexuelle. Soup­çon­né par la ca­dette, les deux femmes avaient mon­té un stra­ta­gème pour le confondre, et le dé­non­cer.

Au tri­bu­nal, la pré­si­dente a dé­cla­ré qu’« il y avait eu des consta­ta­tions sur le gal­li­na­cé ». La pro­cu­reure a de­man­dé trois mois ferme pour « que l’ac­cu­sé com­prenne la gra­vi­té des faits ». L’avo­cate de la conjointe a de­man­dé 1 000 eu­ros de dom­mages et in­té­rêts pour sa cliente, pour adul­tère ou pour né­gli­gence dans l’exer­cice du devoir conju­gal, nous l’igno­rons, la presse lo­cale ne le pré­cise pas. Les sept poules et la chèvre fa­mi­liales ont été re­ti­rées du foyer et confiées à une as­so­cia­tion de pro­tec­tion des animaux.

De cette af­faire, nous ne sa­vons rien de plus mais il n’est pas in­ter­dit d’en ima­gi­ner le contexte. Voi­ci un homme, un père de fa­mille a prio­ri hon­nête, tra­vailleur et mé­ri­tant, qui dans la mi­sère sexuelle d’un ma­riage un peu trop du­rable et la pé­nu­rie de par­te­naires sexuelles en mi­lieu ru­ral s’est dé­brouillé en toute dis­cré­tion pour as­sou­vir un des be­soins les plus na­tu­rels qui soient sans ache­ter, contraindre, bru­ta­li­ser ou trau­ma­ti­ser per­sonne. Est-il vrai­ment cou­pable cet homme qui, te­naillé par ces pul­sions dé­vas­ta­trices qui nous tra­versent tous comme des ou­ra­gans, a re­non­cé aux ten­ta­tions du viol, même conju­gal, de la pros­ti­tu­tion ou de la pé­do­phi­lie ?

Le viol est un crime im­par­don­nable et lour­de­ment pu­ni, même quand dans une re­la­tion conju­gale une des deux moi­tiés manque à tous ses de­voirs. Le re­cours à la pros­ti­tu­tion est une faute grave que la mo­rale d’une so­cié­té dé­li­cate ré­prouve et que des par­le­men­taires de tous les bords cri­mi­na­lisent un peu plus à chaque loi pour qu’ad­vienne un homme nou­veau qui peut bien mourir d’en­vie mais qui ne paie pas, même quand sa de­mande trouve une offre libre et consen­tie. L’abus d’en­fants est un drame et nous voyons tous les jours de ces grands da­dais qua­dra­gé­naires et en larmes qui font la une et les dé­lices de mé­dias fé­ro­ce­ment an­ti­clé­ri­caux à une époque où le cler­gé est mo­ri­bond, pour avoir été tri­po­tés au ca­té­chisme. En choi­sis­sant une poule pour ob­jet de son plai­sir à dé­faut d’être ce­lui de son dé­sir, mon client au­ra peut-être épar­gné à ses filles et à leurs ca­ma­rades de classe in­vi­tées à dor­mir après des soi­rées py­ja­ma le trau­ma­tisme et le res­sen­ti­ment, la haine des hommes et les dé­rives d’un fé­mi­nisme vin­di­ca­tif ré­so­lu­ment casse-bon­bons. Les dom­mages psy­cho­lo­giques que cause l’in­ceste pro­duisent par­fois des écri­vaines en­ra­gées et dé­ran­gées. Par ces écarts zoo­philes, mon client au­ra su évi­ter à ses en­fants un des­tin aus­si peu en­viable. Et à la lit­té­ra­ture des ac­ci­dents mor­tels d’en­nui.

Voi­là donc un mâle qui au­ra évi­té de com­mettre les crimes par­mi les plus graves que notre époque fé­mi­ni­sée condamne et qui s’est re­trou­vé, par une conju­ra­tion fe­melle, traî­né dans la boue et de­vant les tri­bu­naux par une ma­gis­tra­ture du beau sexe qui n’a eu au­cun mal et au­cun doute à trou­ver un cou­pable. Mais y a-t-il seule­ment, dans cette af­faire, une vic­time ? Le té­moi­gnage de la poule nous au­rait ai­dé à ju­ger plus sû­re­ment cette af­faire, mais à dé­faut, que peut-on en pen­ser ? Com­ment une so­cié­té qui pro­duit et abat ses vo­lailles comme à Au­sch­witz, qui broie ses pous­sins en sur­nombre, qui ex­ter­mine des éle­vages en­tiers au pre­mier symp­tôme grip­pal peut-elle sé­rieu­se­ment nous faire croire à la sin­cé­ri­té de sa com­pas­sion pour la par­tie ci­vile ? Com­ment l’ac­cu­sa­tion en­tend-elle nous prou­ver qu’une poule ha­bi­tuée à pondre des oeufs de tous ca­libres ait eu à souf­frir d’une pé­né­tra­tion oc­ca­sion­nelle, ou même quo­ti­dienne ? Mon client n’a rien d’un âne, même d’un point de vue ana­to­mique, si­non il ne se se­rait pas re­trou­vé as­sis et hon­teux sur le banc des ac­cu­sés mais se­rait res­té cou­ché et fier dans le lit d’une femme luxu­rieuse, ou de deux.

Une lé­gende ur­baine nous ra­conte qu’avant, quand on de­man­dait à un scout bi­zu­té de té­moi­gner de son ex­pé­rience de la so­do­mie pas­sive, il di­sait : « Ça fait mal. » Et puis quoi ? Et puis rien. C’était avant que les psy sui­vis par les juges ex­pliquent aux jeunes à quel point ils sor­taient trau­ma­ti­sés de ces ex­pé­riences. Avant qu’une pé­do­psy­chia­trie aux ac­cents pu­ri­tains et amé­ri­cains règne sur nos es­prits in­fluen­çables, la so­do­mie, ça fai­sait mal et puis c’est tout. La par­tie ad­verse ten­te­rait-elle de nous convaincre que la pré­ten­due vic­time, qui ne peut rai­son­na­ble­ment pas nous prou­ver que ça fait mal, est au­jourd’hui trau­ma­ti­sée ? Est-il sé­rieux alors d’in­cul­per un homme pour des sé­vices sexuels qui ne causent ni dou­leur, ni hu­mi­lia­tion, ni trau­ma­tisme ? Nous voyons donc ap­pa­raître la vraie na­ture de ce pro­cès. Il s’est agi là moins de dé­fendre un ani­mal in­no­cent que de rendre cou­pable un mal­heu­reux. Une assemblée ex­clu­si­ve­ment fé­mi­nine qui me rap­pelle un peu mon di­vorce s’est éver­tuée à cri­mi­na­li­ser une sexua­li­té par elle in­com­prise, la sexua­li­té mas­cu­line, et à ré­pri­mer les be­soins élé­men­taires d’un de ceux qui, en amour, ne sont pas croyants mais qui ne peuvent s’em­pê­cher de pra­ti­quer. « Un homme ça s’em­pêche », nous rap­pelle ré­gu­liè­re­ment notre phi­lo­sophe pré­fé­ré et mo­no­game com­blé ci­tant Al­bert Ca­mus, mais le phi­lo­sophe po­ly­game au­teur de la for­mule a-t-il seule­ment, en la ma­tière, don­né l’exemple ?

Que reste-t-il alors dans ce dos­sier si­non le dé­goût que cette his­toire ba­nale, si l’on s’en re­met aux mé­moires de lé­gion­naires, nous ins­pire ? Pas de quoi faire pendre un homme en tout cas. Ai­me­rions-nous les uns et les autres, être ju­gés en place pu­blique pour celles de nos pra­tiques qui ont le mau­vais goût d’en dé­goû­ter cer­tains ? De plus, si l’on pense que c’est sa propre femme, la mère de ses en­fants, l’amour de­ve­nu in­ac­ces­sible et in­grat de sa vie qui l’a dé­non­cé, le cou­vrant de honte pour tous et pour long­temps, il y a peut-être un autre pro­cès, mo­ral ce­lui­ci, à ins­truire. Cé­line écri­vait que « l’homme est hu­main à peu près comme la poule vole ». Il se pour­rait que la femme aus­si. •

Ro­cky II, Syl­ves­ter Stal­lone, 1979.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.