CHRO­NIQUE D'UNE ÉLEC­TION QUI N'A PAS EU LIEU

L'im­mi­gra­tion, l'iden­ti­té, la mu­ta­tion an­thro­po­lo­gique ont été es­ca­mo­tées comme par ma­gie de la campagne élec­to­rale. Mais les an­goisses iden­ti­taires n'ont pas dis­pa­ru pour au­tant. Elles se­ront au coeur des cli­vages de de­main.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Ma­thieu Bock-cô­té

Rien ne se passe ja­mais comme pré­vu. 2017 de­vait être une échéance vi­tale dans l’his­toire politique fran­çaise. Dans un pays bous­cu­lé par le ter­ro­risme is­la­miste, l’im­mi­gra­tion de masse, la crise iden­ti­taire et une ré­vo­lu­tion an­thro­po­lo­gique de­ve­nue folle, l’élec­tion pré­si­den­tielle de­vait être le mo­ment d’une grande ex­pli­ca­tion, d’un choix de ci­vi­li­sa­tion entre grandes op­tions pour une fois cla­ri­fiées. La dé­mo­cra­tie fran­çaise ré­in­ves­tie d’une charge exis­ten­tielle ex­cep­tion­nelle, les pas­sions y re­trou­ve­raient droit de ci­té, l’es­prit tra­gique congé­diant pour une fois la men­ta­li­té ges­tion­naire. Ce n’est pas seule­ment un pré­sident qu’on al­lait choi­sir mais un nou­veau cap

col­lec­tif. Le peuple irait même jus­qu’à l’im­po­ser aux élites qui se­raient comme d’ha­bi­tude ré­frac­taires aux trop grandes am­bi­tions his­to­riques.

C’est ain­si qu’on a trans­for­mé en cer­tains mi­lieux la can­di­da­ture de Fran­çois Fillon en oc­ca­sion de re­nais­sance conser­va­trice pour la France. C’était un peu mal­gré lui : l’homme ne s’était ja­mais re­con­nu dans cette vo­ca­tion pro­vi­den­tielle de sau­veur de la ci­vi­li­sa­tion. On l’a pour­tant ima­gi­né dans ce rôle : il in­car­nait quelque chose qu’on (et qu’il) ne soup­çon­nait pas. Il de­ve­nait le sym­bole de cette per­ma­nence fran­çaise que le bou­gisme ne se­rait pas par­ve­nu à ef­fa­cer. Étran­ge­ment, l’an­cien Pre­mier mi­nistre de Ni­co­las Sar­ko­zy de­ve­nait l’homme du grand re­fus. On mi­sait sur lui pour ren­ver­ser l’époque. Il re­fu­sait de se plier au joug des hu­mo­ristes et nom­mait les choses par leur nom.

Mais il s’agi­rait d’un re­fus ci­vi­li­sé, cour­tois, non his­trio­nique. Le conser­va­tisme per­met­trait d’évi­ter le po­pu­lisme. Entre le Ca­na­da de Tru­deau et l’amé­rique de Trump, Fillon in­car­nait la ré­sis­tance in­tel­li­gente à l’époque. Elle au­rait le charme un peu désuet et pour­tant ir­ré­sis­tible du vieux monde en cra­vate, mo­dé­ré, ré­ser­vé, étran­ger au po­li­ti­que­ment cor­rect sans ver­ser dans le po­li­ti­que­ment ab­ject. C’est la France bour­geoise, pro­vin­ciale, ca­tho­lique et mo­dé­rée qui tien­drait tête au monde à la bar­ba­rie contem­po­raine

La can­di­da­ture Fillon était aus­si per­çue comme l’abou­tis­se­ment d’un bouillon­ne­ment idéo­lo­gique de plu­sieurs an­nées, ayant en­traî­né la re­nais­sance politique du conser­va­tisme. On se ra­con­tait un peu des his­toires. Car si la pré­si­dence Hol­lande a don­né une image na­vrante de la gauche, le pro­gres­sisme n’en conser­vait pas moins l’hé­gé­mo­nie idéo­lo­gique. La mul­ti­pli­ca­tion des édi­to­ria­listes et in­tel­lec­tuels en dis­si­dence avec le po­li­ti­que­ment cor­rect té­moi­gnait cer­tai­ne­ment de la contes­ta­tion de ce der­nier mais non pas de son ef­fon­dre­ment. J’ai dé­jà eu l’oc­ca­sion de l’écrire : la gauche a à ce point l’ha­bi­tude de la do­mi­na­tion idéo­lo­gique qu’il lui suf­fit d’être cri­ti­quée pour se croire as­sié­gée, alors que la droite a à ce point l’ha­bi­tude de la sou­mis­sion qu’il lui suf­fi­sait d’être en­ten­due pour se croire tou­te­puis­sante.

Quoi qu’il en soit, l’his­toire de­vait bas­cu­ler et l’idéo­lo­gie néo-soixante-hui­tarde se­rait en­fin congé­diée. Ce n’est évi­dem­ment pas ce qui s’est pas­sé. Ré­tros­pec­ti­ve­ment, on peut même se de­man­der si la France a été vic­time d’une illu­sion idéo­lo­gique et si tout ce­la n’était pas seule­ment le fruit d’un puis­sant fan­tasme. Ce se­rait pour­tant al­ler un peu trop vite en af­faire. Car il ar­rive que d’au­then­tiques ten­dances lourdes avortent de­vant des évé­ne­ments ab­so­lu­ment im­pré­vus, qui re­lèvent, comme on dit, du re­gistre de l’ac­ci­dent, même si ce der­nier fait vrai­ment bas­cu­ler l’his­toire et rend im­pro­bable ce qu’on croyait en­core hier in­évi­table.

Si l’ef­fon­dre­ment de la campagne de Fran­çois Fillon a été une ca­tas­trophe pour le camp conser­va­teur re­nais­sant, il a sur­tout per­mis au sys­tème mé­dia­tique de re­prendre le contrôle des termes du dé­bat pu­blic qui lui avait échap­pé. Depuis quelques an­nées, la vie politique avait été à ce point ré­oc­cu­pée par les pré­oc­cu­pa­tions po­pu­laires que les mé­dia­crates en de­ve­naient fous. Ils avaient dé­cré­té que les as­pi­ra­tions iden­ti­taires et so­cié­tales mo­bi­li­sées dans la vie politique tra­dui­saient des pa­niques mo­rales en­cou­ra­gées par le ma­chia­vé­lisme po­pu­liste. L’im­mi­gra­tion, l’iden­ti­té, la mu­ta­tion an­thro­po­lo­gique : ils voyaient dans ces thèmes émer­gents la preuve de l’of­fen­sive conser­va­trice qu’il fau­drait conte­nir et ren­ver­ser. 2017 a per­mis ce ren­ver­se­ment. C’est un peu comme si on avait dé­ta­ché l’élec­tion des cinq der­nières an­nées. La pré­si­den­tielle de 2017 a été in­croya­ble­ment dé­po­li­ti­sée : on l’a vi­dée de toute sub­stance.

Le duel du se­cond tour entre Em­ma­nuel Ma­cron et Ma­rine Le Pen avait quelque chose de pa­ro­dique. Le pre­mier l’a pré­sen­té comme le grand af­fron­te­ment entre la France ou­verte et la France fer­mée. La se­conde di­sait la même chose, mais avec d’autres mots : elle vou­lait trans­for­mer la pré­si­den­tielle en ré­fé­ren­dum op­po­sant le camp mon­dia­liste et le camp sou­ve­rai­niste. C’était une su­per­che­rie et le ré­sul­tat en a té­moi­gné. Le pre­mier a ras­sem­blé une vaste ma­jo­ri­té dé­pas­sant lar­ge­ment les mi­li­tants de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse. La se­conde a condam­né le camp sou­ve­rai­niste à une ex­pres­sion ra­bou­grie, mu­ti­lée, à la­quelle une grande part a re­fu­sé de se ral­lier, à la fois parce que le ré­flexe an­ti­fas­ciste de­meure plus fort qu’on ne le croit, mais aus­si parce qu’elle a me­né une campagne d’une mé­dio­cri­té ex­cep­tion­nelle ayant culmi­né dans sa dé­route hu­mi­liante lors du dé­bat de l’entre-deux tours.

Mais les an­goisses iden­ti­taires fon­da­men­tales qui sont celles d’un pays han­té à juste rai­son par la peur de sa dis­so­lu­tion et re­fu­sant obs­ti­né­ment la rup­ture ci­vi­li­sa­tion­nelle ne dis­pa­raî­tront pas. On peut sou­hai­ter la meilleure des chances à Em­ma­nuel Ma­cron pour trans­cen­der les frac­tures fran­çaises en re­fu­sant la bê­tise de la par­ti­sa­ne­rie, la réa­li­té des choses sub­siste : la France reste un pays tra­vaillé par des ten­sions fon­da­men­tales, qui mettent en scène des phi­lo­so­phies contra­dic­toires et des an­thro­po­lo­gies à cer­tains égards ir­ré­con­ci­liables, même si ce cli­vage n’est pas par­ve­nu à se tra­duire po­li­ti­que­ment de ma­nière convain­cante en 2017. Reste à voir quelle forme elles pren­dront de­vant un pré­sident qui se­ra chan­té par les mé­dias à la ma­nière du sau­veur du pro­grès et dans un pay­sage qu’on vou­dra sou­mettre à la lo­gique de la re­com­po­si­tion. Et à at­tendre ce­lui qui sau­ra oc­cu­per le cré­neau conser­va­teur sans le condam­ner à la pos­ture dé­ses­pé­rée de ce­lui qui se croit vain­cu d’avance et qui ré­siste seule­ment pour l’hon­neur, sans le moindre es­poir de ga­gner.

La ques­tion iden­ti­taire de­meure le mo­teur exis­ten­tiel de notre temps. •

Ras­sem­ble­ment en fa­veur de Fran­çois Fillon sur la place du Tro­ca­dé­ro, Pa­ris, 5 mars 2017.

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