C'EST LE LI­BÉ­RA­LISME QU'IL FAUT DÉ­DIA­BO­LI­SER !

Alors que le na­tio­nal-po­pu­lisme de Jean-luc Mélenchon se rap­proche tou­jours plus de ce­lui de Ma­rine Le Pen, le pré­sident Ma­cron se doit d'uni­fier au­tour de lui l'en­semble du camp li­bé­ral-mon­dia­liste en le li­bé­rant du car­can des vieux par­tis.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Her­vé Al­ga­lar­ron­do

Ain­si donc, cette élec­tion pré­si­den­tielle au­ra vu à la fois la dé­si­gna­tion du suc­ces­seur de Fran­çois Hol­lande, Em­ma­nuel Ma­cron, et l’émer­gence du nou­vel épou­van­tail des « an­ti­sys­tème », à sa­voir le grand mé­chant li­bé­ra­lisme. Avec un pa­ra­doxe : de Ma­rine Le Pen à Jean-luc Mélenchon, ja­mais le vent an­ti­li­bé­ral n’au­ra souf­flé aus­si fort, jus­qu’à l’hys­té­rie. Et pour­tant, les Fran­çais ont por­té à l’ély­sée un li­bé­ral as­su­mé ! Pire, un an­cien ban­quier, alors même qu’hol­lande avait été élu il y a cinq ans sur l’air de « mon en­ne­mi, c’est le monde de la fi­nance ».

La re­com­po­si­tion du pay­sage politique fran­çais est en voie d’achè­ve­ment : le cli­vage droite-gauche se voit rem­pla­cé par le cli­vage mon­dia­listes de tous poils contre na­tio­naux de toutes obé­diences, des nos­tal­giques de Jeanne d’arc à ceux de Ro­bes­pierre. Le pre­mier à s’être as­sis sur le cli­vage droite-gauche est na­tu­rel­le­ment Ma­cron : d’em­blée, il a en­ten­du ras­sem­bler les « pro­gres­sistes » de gauche, de droite et du centre, tous ceux qui sont prêts à adap­ter le « cher et vieux pays » du gé­né­ral de Gaulle à la mo­der­ni­té li­bé­rale.

Mais on n’a pas as­sez re­le­vé la mé­ta­mor­phose de Jeanluc Mélenchon. Der­rière son nou­veau masque hu­ma­niste, le chantre de la « France in­sou­mise » s’est li­vré à une dé­lo­ca­li­sa­tion har­die : la sienne ! Fi­ni le temps où il pré­ten­dait « fé­dé­rer la gauche ». Fi­ni le temps où

il chan­tait L’in­ter­na­tio­nale ! Ce­la l’avait conduit à une im­passe, à un score fai­blard en 2012, loin der­rière Ma­rine Le Pen. Dé­sor­mais, il en­tend « ras­sem­bler le peuple ». Dé­sor­mais, il n’en­tonne plus que La Mar­seillaise. Osons la for­mule : Mélenchon a re­joint le front na­tio­nal. Pas le par­ti fon­dé par Jean-ma­rie Le Pen, bien sûr, mais la co­horte des an­ti­mon­dia­listes.

En 2012, Mélenchon s’était conduit comme le pre­mier ad­ver­saire de Ma­rine Le Pen, al­lant jus­qu’à la dé­fier aux élections lé­gis­la­tives, dans le Pas-de-ca­lais. C’était le temps où la gauche ra­di­cale se vou­lait d’abord une gauche « an­ti­faf ». Quelle dif­fé­rence avec 2017 ! Le lea­der de La France in­sou­mise a certes de­man­dé à ses troupes de ne pas don­ner une seule voix à la re­pré­sen­tante du FN. Mais il a fa­vo­ri­sé l’ex­plo­sion du vote blanc et si­gni­fié que son ad­ver­saire prin­ci­pal s’ap­pe­lait dé­sor­mais Ma­cron. Tout faire pour l’em­pê­cher d’ap­pli­quer son pro­gramme : voi­là dé­sor­mais la mis­sion que s’as­signe Mélenchon.

C’est sur cette base qu’il a failli être pré­sent au se­cond tour de la pré­si­den­tielle : la re­con­ver­sion des an­ti­fafs en an­ti­libs… « Le li­bé­ra­lisme ne pas­se­ra pas » a rem­pla­cé « le fas­cisme ne pas­se­ra pas ». Non seule­ment Mélenchon a chan­gé de par­ti­tion, mais il peut es­pé­rer prendre le lea­der­ship du pôle po­pu­liste. Avec Fran­çois Fillon, Ma­rine Le Pen est en ef­fet la grande bat­tue de cette élec­tion. Au pre­mier tour, elle a fait un score ob­jec­ti­ve­ment mé­diocre, 21 %, loin de ce­lui du FN aux der­nières élections ré­gio­nales, 28 %. Alors même que le FN était tra­di­tion­nel­le­ment plus haut à la pré­si­den­tielle qu’aux élections ter­ri­to­riales. Au se­cond tour, elle a pâ­ti de son com­por­te­ment ca­la­mi­teux lors du dé­bat avec Ma­cron pour fi­nir loin de la barre des 40 % que lui pro­met­taient, dans un pre­mier temps, les son­dages. Le soir du se­cond tour, Ma­rine Le Pen a an­non­cé qu’elle comp­tait chan­ger l’en­seigne de la mai­son que lui a cé­dée son père. Ul­time er­reur ! Au mo­ment où Mélenchon re­joint le front na­tio­nal, elle veut dé­bap­ti­ser le Front na­tio­nal. En in­terne, même sans Ma­rion Ma­ré­chal-le Pen un « autre FN » existe. La tante a d’au­tant plus de sou­ci à se faire que son an­ti­li­bé­ra­lisme contre­vient à L’ADN du FN : Jean-ma­rie Le Pen était un vrai li­bé­ral, bien plus qu’un Jacques Chi­rac.

Mélenchon peut d’au­tant plus es­pé­rer ral­lier la ma­jo­ri­té des « na­tio­naux » que son camp d’ori­gine, lui, est ho­mo­gène. Son an­ti­li­bé­ra­lisme ob­ses­sion­nel est dans la ligne de l’an­ti­ca­pi­ta­lisme pri­maire qui a long­temps pré­va­lu à gauche avant l’ef­fon­dre­ment de L’URSS et la conver­sion de la Chine à l’éco­no­mie de mar­ché. Quant à l’an­ti­fas­cisme de la gauche ra­di­cale, il a sou­vent connu des éclipses... No­tam­ment en Al­le­magne au temps de l’as­cen­sion d’hit­ler…

D’une xé­no­pho­bie, l’autre : le fait que le camp na­tio­nal soit peut-être en passe de chan­ger de porte-dra­peau si­gni­fie que l’étran­ger dia­bo­li­sé a lui aus­si chan­gé. Avec les Le Pen, père et fille, en dé­pit de leurs dif­fé­rences sur le plan éco­no­mique, c’était le Magh­ré­bin. Au-de­là du ter­ro­risme is­la­mique, il se voyait ac­cu­ser de vou­loir im­po­ser son mode de vie à la so­cié­té hexa­go­nale. Avec Mélenchon, ce sont le monde an­glo-saxon et le monde ger­ma­nique qui sont ou­ver­te­ment ac­cu­sés de vou­loir im­po­ser à la France des Lu­mières leur mode de fonc­tion­ne­ment.

Non aux dik­tats de la Ci­ty et de la Bun­des­bank ! Le li­bé­ra­lisme ? Pas fran­çais ! À la confluence des di­vers cou­rants na­tio­naux, Ré­gis De­bray a ré­cem­ment dé­non­cé le li­bé­ra­lisme éco­no­mique comme « une greffe du pro­tes­tan­tisme amé­ri­cain sur L’ADN cultu­rel fran­çais […]. Les ca­thos de­viennent à re­tar­de­ment les en­fants de la Ré­forme. C’est plus qu’une in­flexion, une ac­cul­tu­ra­tion. Le La­tin se fait dou­ce­ment an­glo-saxon1. » Au­tre­ment dit, le « grand rem­pla­ce­ment » dont se­rait me­na­cée la France de­vient moins ce­lui dé­non­cé du cô­té de l’ex­trême droite par Re­naud Ca­mus que ce­lui re­je­té depuis tou­jours du cô­té de l’ex­trême gauche : ce­lui de la re­li­gion de l’état par la re­li­gion du mar­ché.

La re­la­ti­vi­sa­tion du dan­ger is­la­miste et la grande peur du li­bé­ra­lisme in­té­gral re­fa­çonnent les pous­sées po­pu­listes. Les ca­té­go­ries po­pu­laires tra­di­tion­nelles re­fusent tou­jours la co­ha­bi­ta­tion avec les mu­sul­mans, mais se res­sentent avant tout comme les ou­bliées de la mon­dia­li­sa­tion. Un peu par­tout en Eu­rope, no­tam­ment en Al­le­magne, les ex­trêmes droites pié­tinent. Aux État­su­nis, pays du 11 sep­tembre, Trump s’est fait élire en dé­non­çant as­sez peu les pays mu­sul­mans mais beau­coup la Chine et le Mexique. Là-bas, ce n’est pas le li­bé­ra­lisme qui est en ac­cu­sa­tion, mais le libre-échan­gisme. Dans ces condi­tions, Em­ma­nuel Ma­cron a ga­gné une ba­taille, mais il lui reste à ga­gner la guerre. Pas les élections lé­gis­la­tives, même si cette échéance se­ra dé­li­cate à né­go­cier : le camp li­bé­ral-mon­dia­liste reste à uni­fier, les Ré­pu­bli­cains rêvent de re­vanche, croyant tou­jours à tort la droite tra­di­tion­nelle ma­jo­ri­taire en France. La vé­ri­table épreuve de force in­ter­vien­dra en­suite, avec la ré­forme du mar­ché du tra­vail que Ma­cron en­tend faire vo­ter au pas de charge, par or­don­nances. Mélenchon et les siens vont hur­ler à la mort du mo­dèle fran­çais. Nul doute qu’ils ne re­cu­le­ront de­vant au­cun moyen – y com­pris la vio­lence – pour s’y op­po­ser.

Au ni­veau syn­di­cal, la CFDT vient de pas­ser de­vant la CGT. Dans les en­quêtes d’opi­nion, les Fran­çais plé­bis­citent dé­sor­mais l’en­tre­prise au dé­tri­ment de l’état. Mais trop de li­bé­ra­lisme tue­rait dans l’oeuf la ten­ta­tion li­bé­rale sur la­quelle Ma­cron a ha­bi­le­ment sur­fé. À lui de mon­trer que les ex­clus de la mon­dia­li­sa­tion, souf­frant au pre­mier chef d’un dé­fi­cit de créa­tions d’em­ploi, ont tout à ga­gner à da­van­tage de flexi­bi­li­té et moins de ri­gi­di­tés. Pour convaincre, Ma­cron de­vra avan­cer à pas aus­si ré­so­lus que… comp­tés. •

1. In Le Point du 27 no­vembre 2014.

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