JÉ­RÔME FOUR­QUET MA­CRON A IN­CAR­NÉ LE « DEGAGISME SOFT »

Le pré­sident élu a su faire fruc­ti­fier l'as­pi­ra­tion au re­nou­vel­le­ment et l'es­poir d'un re­tour à une cer­taine uni­té na­tio­nale. Mais il au­rait tort d'ou­blier les in­quié­tudes iden­ti­taires des Fran­çais.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Propos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Cau­seur. Depuis plu­sieurs an­nées, vous ob­ser­vez la droi­ti­sa­tion de la so­cié­té fran­çaise. Or les scores cu­mu­lés de Ma­rine Le Pen, Fran­çois Fillon et Ni­co­las Du­pont-ai­gnan at­teignent à peine 45 % au pre­mier tour…

Jé­rôme Four­quet. Si par droi­ti­sa­tion on dé­signe une de­mande d’au­to­ri­té crois­sante, le phé­no­mène d’opi­nion que j’ai dé­crit se pour­suit. Plus de 60 % de Fran­çais pensent qu’il y a trop d’im­mi­grés, 70 % se disent fa­vo­rables à l’in­ter­ne­ment pré­ven­tif des fi­chés S, et une ma­jo­ri­té vou­drait ren­for­cer l’état d’ur­gence. Alors que les Amé­ri­cains hé­sitent sur la ques­tion des exé­cu­tions ex­tra­ju­di­ciaires de leurs conci­toyens dji­ha­distes sur les terres de l’état is­la­mique, 80 % des Fran­çais plé­bis­citent cette mé­thode ex­pé­di­tive. Mal­gré tout, la so­cié­té fran­çaise s’est mon­trée très ré­si­liente après la salve d’at­ten­tats qu’elle a tra­ver­sée en 2015-2016.

Qu'en­ten­dez-vous par là ?

Au­cune ra­ton­nade ne s’est pro­duite en re­pré­sailles, pas même à Nice ou Ma­gnan­ville, deux ter­ri­toires mar­qués par une très forte sé­gré­ga­tion eth­no­cul­tu­relle avec un vote FN qui peut va­rier du simple au triple d’un quar­tier à l’autre, à quelques cen­taines de mètres d’écart. Le contre­poids de cette bonne te­nue du corps so­cial fran­çais peut s’ex­pri­mer ain­si : « On ne se fait pas jus­tice nous-mêmes, mais, comme le dit Max We­ber, l’état a le mo­no­pole de la vio­lence lé­gi­time, il faut donc que l’état soit in­trai­table et que sa main ne tremble pas. » C’est sans doute le mes­sage qu’avait com­pris Hol­lande au len­de­main du 13 no­vembre 2015, quand il a pro­po­sé

la dé­chéance de na­tio­na­li­té. Même Ma­cron, très si­len­cieux sur la ques­tion iden­ti­taire, a pris Le Drian dans ses ba­gages pour ras­su­rer sur le plan sé­cu­ri­taire.

Mal­gré cette forte de­mande d'au­to­ri­té, Ma­rine Le Pen a réa­li­sé une per­for­mance en de­mi-teinte. Faut-il l'im­pu­ter à sa stra­té­gie gau­chi­sante ?

Ma­rine Le Pen a pâ­ti des af­faires ju­di­ciaires qui ont frei­né sa dy­na­mique et l’ont pla­cée sur la dé­fen­sive, mais aus­si de ses hé­si­ta­tions sur la ligne idéo­lo­gique. Son tro­pisme per­son­nel lui fait ma­ni­fes­te­ment ap­prou­ver la ligne Phi­lip­pot à tra­vers l’ac­cent mis sur le so­cial et l’eu­ro. Or l’es­sen­tiel des marges de pro­gres­sion du FN se trouve sur la droite. Le cli­mat gé­né­ral a aus­si pe­sé dans la ba­lance. Alors qu’au mo­ment des ré­gio­nales de 2015 la ques­tion du ter­ro­risme était pre­mière, loin de­vant les pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques et so­ciales, à la pré­si­den­tielle le chô­mage a lé­gè­re­ment pris le pas sur l’en­jeu sé­cu­ri­taire. Ce­la a no­tam­ment pro­fi­té à Jean-luc Mélenchon. Autre élé­ment in­dé­pen­dant de la vo­lon­té de Ma­rine Le Pen, l’offre élec­to­rale qu’elle avait en face d’elle. En l’oc­cur­rence, Fran­çois Fillon qui a don­né toute une sé­rie de gages sur le ter­ro­risme, l’is­lam et l’im­mi­gra­tion, avec son in­sis­tance sur les chré­tiens d’orient, qui si­gni­fiait en sous-texte le re­fus de la dhim­mi­tude dans notre propre pays.

Pas­sons au tra­cé de la carte élec­to­rale. Pour être élu, notre nou­veau pré­sident n'a pas sé­duit que des tra­ders…

Quels que soient les couches so­ciales et les ter­ri­toires, Em­ma­nuel Ma­cron a bé­né­fi­cié d’un ma­te­las mi­ni­mum d’à peu près 15 % par­tout au pre­mier tour, avec des pointes beau­coup plus éle­vées dans les seg­ments ac­quis. Ce­la tient au fait que ce vote s’est ap­puyé sur des res­sorts très pré­sents et as­sez consen­suels dans la so­cié­té fran­çaise. On a ain­si un can­di­dat qui se po­si­tionne comme l’in­car­na­tion du re­nou­vel­le­ment. Dans un es­prit de « dé­ga­gisme soft », il s’agis­sait avant tout de vi­rer toutes les vieilles ba­dernes. Deuxième élé­ment, les en­quêtes d’opi­nion montrent depuis long­temps qu’il y a une très forte as­pi­ra­tion à ce que tous les hu­ma­nistes de bonne vo­lon­té se donnent la main et forment une grande coa­li­tion à l’al­le­mande pour sor­tir le pays de l’or­nière. Grâce au ral­lie­ment de so­cia­listes, de cen­tristes, de li­bé­raux, Ma­cron a alors in­car­né ce que Bay­rou n’avait pas réus­si à faire par le pas­sé. Troisième élé­ment : il a été le seul can­di­dat à bran­dir le dra­peau eu­ro­péen. Ce n’est pas quelque chose qui est très à la mode au­jourd’hui, mais il reste une frange consé­quente de la po­pu­la­tion at­ta­chée à l’idéal eu­ro­péen.

Y com­pris au sein de la France pé­ri­phé­rique, que Ch­ris­tophe Guilluy (cf. p. 58-61) es­time très hos­tile à L'UE ?

Cer­tai­ne­ment. Même à Vier­zon, certes dans des pro­por­tions moindres qu’à Pa­ris, on ren­contre des profs qui ont fait Eras­mus et trouvent ça gé­nial. Là où je me dis­tingue un peu de Ch­ris­tophe Guilluy, dont la grille d’ana­lyste reste ce­pen­dant plei­ne­ment opé­rante, c’est que les chiffres que je re­cueille ne s’ins­crivent pas to­ta­le­ment dans une lo­gique de sys­tème. Quand on re­garde en dé­tail les ré­sul­tats élec­to­raux, on a ra­re­ment du 90 %-10 % mais plu­tôt du 60 %-40 % ou 70 %-30 %. Même dans la France pé­ri­phé­rique, il y a tou­jours un « ré­si­du » au sens sta­tis­tique du terme. 50 % des Fran­çais pensent que l’ave­nir du pays est sombre quand 50 % sont op­ti­mistes. Or on re­trouve des op­ti­mistes par­tout même s’ils sont net­te­ment moins nom­breux dans la France pé­ri­phé­rique qu’au coeur de Pa­ris. Au sein de l’élec­to­rat de Ma­rine Le Pen, la part des pes­si­mistes monte à 70 %, l’exact in­verse des ma­cro­niens, à 70 % op­ti­mistes. Les cartes des votes Ma­cron et Le Pen au pre­mier tour sont le né­ga­tif l’une de l’autre au sens pho­to­gra­phique du terme, et ce­la s’est ac­cen­tué au se­cond tour. On re­trouve là le théo­rème au­tri­chien.

C'est-à-dire ?

La pré­si­den­tielle au­tri­chienne res­sem­blait fu­rieu­se­ment à la nôtre, avec un can­di­dat d’ex­trême droite (qui a ob­te­nu au pre­mier et au se­cond tour un score beau­coup plus éle­vé que Ma­rine Le Pen) face à un can­di­dat hors par­ti – sou­te­nu par les éco­lo­gistes mais qui dé­bar­quait de nulle part –, et les deux grands par­tis de gou­ver­ne­ment éli­mi­nés. On a éga­le­ment ob­ser­vé un cli­vage so­cio­lo­gique très mar­qué. Les ca­té­go­ries po­pu­laires ont mas­si­ve­ment sou­te­nu l’ex­trême droite, les cadres et les bo­bos vo­tant pour le can­di­dat éco­lo, et ce phé­no­mène s’est am­pli­fié au se­cond tour. Les deux élec­to­rats éli­mi­nés (chré­tiens-dé­mo­crates et so­ciaux-dé­mo­crates) se sont frac­tu­rés so­cio­lo­gi­que­ment et cultu­rel­le­ment, si bien que les re­ports sur les deux fi­na­listes se sont opé­rés sur cette ligne de par­tage des eaux. Chez nous, Ma­rine Le Pen a ras­sem­blé 40 % des ou­vriers au pre­mier tour et 60 % au se­cond…

Les lé­gis­la­tives ar­rivent. En marche ! et le pré­sident Ma­cron au­ront-ils une ma­jo­ri­té ?

À mon avis, il n’y au­ra pas de ma­jo­ri­té claire. Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas vrai­ment été élu sur son pro­gramme, et le front ré­pu­bli­cain a beau­coup joué dans sa large vic­toire. L’inconnue est d’au­tant plus grande que pour la pre­mière fois la loi sur le non-cu­mul va s’ap­pli­quer aux dé­pu­tés, li­bé­rant une grande par­tie des sièges du pa­lais Bour­bon. Dans ces condi­tions, com­bien y au­ra-til de tri­an­gu­laires ? Ce­la pour­rait don­ner un ré­sul­tat très écla­té avec 150 à 200 dé­pu­tés En Marche !, flan­qués de 20 bay­rouistes, 20 vall­sistes, 20 jup­péistes en­trant dans une ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle face à une droite cam­pant dans l’op­po­si­tion, le FN à 20 ou 30 sièges, un PS très af­fai­bli et La France in­sou­mise en guerre contre le par­ti com­mu­niste. Bref, re­tour vers la IVE Ré­pu­blique ! •

Jé­rôme Four­quet est di­rec­teur du dé­par­te­ment Opi­nion pu­blique à l'ifop. Der­nier es­sai : La Nou­velle Ques­tion corse (L'aube, 2017).

Jé­rôme Four­quet, La Nou­velle Ques­tion corse, L'aube, 2017.

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