L'EN­FANT ROI

Usé par quinze siècles d'his­toire, donc de drames, notre vieux pays ou­blie ses mal­heurs en fai­sant ri­sette à un jo­li bam­bin.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Vincent Cas­ta­gno

Àson su­jet, on au­ra tout en­ten­du : ban­quier et po­li­ti­cien cy­nique, pu­bli­ci­taire do­ré sur tranche et trop bien coif­fé, dau­phin hys­té­rique de Hol­lande Ier, Hol­lande II, Bru­tus et Al­ci­biade, pro­duit ma­nu­fac­tu­ré tout droit sor­ti de l’usine mé­dia­ti­co­po­li­tique, té­lé­van­gé­liste à la solde de la fi­nance mon­diale et du grand ca­pi­tal... En­fin non, pas tout, et pas l’es­sen­tiel. Car notre pré­sident est bien autre chose. En lui co­ha­bitent un dra­pier flo­ren­tin du Quat­tro­cen­to et un pro­fes­seur de gym­nas­tique. C’est une fi­celle, un ca­nif, un cou­peongles, une al­lu­mette, un ar­chet de viole de gambe, une ci­ga­rette après l’amour, une toux sèche, un par­fum ai­gu, un fé­mur, un faon, une be­lette, une mu­sa­raigne.

Le lec­teur pen­se­ra que je di­vague. Il au­ra rai­son. Le lec­teur sait tout, et d’abord que notre pré­sident est un puits. Un puits de science, un puits d’une pro­fon­deur de puits sans fond, mais que l’on ne pour­rait ob­ser­ver que depuis son som­met, as­sis sur la mar­gelle, un puits où l’on au­rait je­té tout un tas d’ob­jets d’un prix consi­dé­rable, et qui, tom­bant dans les pro­fon­deurs, au­raient aus­si­tôt dis­pa­ru de la sur­face ma­cro­nienne pour l’éter­ni­té. C’est pour­quoi plus on connaît Em­ma­nuel Ma­cron, moins on trouve qu’il res­semble à quoi il de­vrait res­sem­bler. Il a re­çu le pre­mier prix de pia­no au Conser­va­toire d’amiens. An­cien as­sis­tant éditorial de Paul Ri­coeur, c’est un grand lec­teur qui a lu, entre autres et dans le dé­sordre, Re­né Char, Car­los Fuentes, An­dré Gide, Pas­cal Qui­gnard, Vic­tor Hu­go, Jorge Luis Borges, Fran­çois Villon. Il au­rait écrit plu­sieurs ro­mans. De ce glo­rieux ba­gage, l’on au­rait peine à re­trou­ver la trace en lui, dans les aléas de sa syn­taxe, la pla­ti­tude de son vo­ca­bu­laire ou le rayon sans as­pé­ri­té de son vi­sage. Ce vi­sage, c’est un vi­sage où rien ne pèse, où rien n’a ja­mais pe­sé et ne pè­se­ra ja­mais, c’est le vi­sage de l’homme qui n’a pas eu de vie an­té­rieure, sans ran­cune, sans joie vraie, sans re­mords, où l’on cher­che­rait en vain l’écho d’un rire nais­sant ou d’une larme ancienne. C’est un vi­sage qui porte un sou­rire d’en­fant d’avant le pé­ché ori­gi­nel, mais re­cons­ti­tué après qu’il fut com­mis par des mains trans­hu­maines dans le monde d’ici et main­te­nant. Un vi­sage qui des­cend du sou­rire de Sé­go­lène Royal à la fa­çon dont les tra­ders des­cendent des as­cen­seurs des tours de la Dé­fense.

Sous son masque en bi­seau de com­mer­cial sans éclat, il se dé­gage d’em­ma­nuel Ma­cron une grâce dif­fuse, comme im­pal­pable, lé­gère comme un re­nard des sables, qui le place au-de­là de la mo­rale, l’en dis­pense, obs­cur­cit les fron­tières du Bien et du Mal par la lu­mière étrange qu’elle pro­page. L’épi­sode de La Ro­tonde l’a mon­tré, qui ne fut pas un scan­dale en rai­son du prix des me­nus et, du reste, ne fut pas un scan­dale du tout. Au soir du 23 avril, l’on a vu Em­ma­nuel Ma­cron s’y rendre pour fê­ter sa qua­li­fi­ca­tion pour le se­cond tour comme s’il ve­nait de rem­por­ter l’élec­tion pré­si­den­tielle. Et l’on n’en fut pas cho­qué. Toute élec­tion, c’est en­ten­du, est le viol consen­ti d’une par­tie de l’élec­to­rat par l’autre. Le vain­queur se doit d’en­dos­ser le rôle

du vio­leur, et c’est un rôle qu’en gé­né­ral il joue avec so­brié­té pour ne pas hu­mi­lier sa vic­time, une fois l’élec­tion ga­gnée pour de bon. Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas eu à faire preuve de cette pré­ve­nance, car elle ne lui pa­rut pas né­ces­saire. Ayant com­pris que la vic­toire au se­cond tour lui était ac­quise dès le pre­mier, il a as­su­mé aus­si­tôt le rôle du vio­leur avec sim­pli­ci­té, sans gour­man­dise ni feinte in­no­cence ; sans nier le viol non plus, le com­met­tant comme on com­met un acte ir­ré­pro­chable, avec tant de na­tu­rel que la vic­time ne dou­ta plus qu’il fût dans l’ordre des choses et qu’elle se de­man­da si, après tout, le viol n’était pas le fon­de­ment de tout amour cour­tois.

Em­ma­nuel Ma­cron est un rayon d’an­goisse qui ras­sé­rène, im­per­cep­ti­ble­ment. C’est un trouble dis­cret qui dé­noue l’ho­ri­zon, le rem­plit de bal­lons roses et bleus qui montent en sym­biose vers des ga­laxies sans nuages. Si la France est mon­tée dans le vais­seau Ma­cron, ce n’est pas qu’elle est de­ve­nue mon­dia­liste – à tort ou à rai­son, elle l’est as­sez peu. Ce n’est pas non plus qu’elle rêve d’eu­rope, de mé­tis­sage et de bulles de sa­von stan­dar­di­sés. Les ondes émises par la na­celle En Marche !, ses chants de messe lyo­phi­li­sés l’ont sim­ple­ment hap­pée, peu à peu, car elle est fa­ti­guée.

La France est une très vieille dame qui, dans les plis de sa robe de soie râ­pée par les siècles et dou­blée d’her­mine, traîne des châ­teaux forts, des gar­gouilles, des croix, des alexan­drins, des fu­mées mon­tant d’an­tiques bû­chers, des notes de Ma­chaut et de De­bus­sy, des che­mises de sans-cu­lottes, des trai­tés, des consti­tu­tions, deux em­pires, cinq ré­pu­bliques, des grands mots et des flèches amères. Un mil­lé­naire et de­mi d’his­toire lui a usé le sang et les os. Après les at­ten­tats qui la meur­trirent, en 2015 et 2016, on eut pu croire qu’elle se ré­vol­te­rait. Ex­té­nuée par ces scènes de crime, elle a dé­ci­dé au contraire de mon­ter vers des cieux où ou­blier ses deuils. Fi­nis les ma­tins gris comme des cou­teaux de cui­sine. Elle a pris l’échelle qui conduit au temple des ma­gi­ciens, ce­lui où, même lorsque l’on est plu­ri-cen­te­naire, on peut en­core ac­cou­cher. En choi­sis­sant Em­ma­nuel Ma­cron, la France a choi­si l’ou­bli par l’en­fan­te­ment. Elle a vou­lu un nou­veau-né qui l’égaye­rait. Un nou­veau-né : une île aux di­men­sions in­con­nues, un mille-pattes in­dé­chif­frable, une pro­messe d’in­cer­ti­tude dans un monde où son ave­nir, sombre, est de plus en plus cer­tain.

Oui, la France a choi­si le can­di­dat de l’ou­bli. Non pas de l’ou­bli vo­lon­taire ou idéo­lo­gique. Plu­tôt le can­di­dat de l’ou­bli de con­fort et peut-être de sur­vie psy­cho­lo­gique. La France n’est pas sui­ci­daire. Au contraire. Pour­tant, si elle ne veut pas mourir, elle ne meurt pas d’en­vie de vivre. Elle vou­drait sim­ple­ment ou­blier qu’elle va mourir. •

Em­ma­nuel Ma­cron à Ber­cy, sep­tembre 2014.

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