COUR­RIER D'UN PI­CARD

Pen­dant deux se­maines, sous cou­vert d'an­ti­fas­cisme, les nan­tis pa­ri­siens ont ago­ni d'in­jures les meur­tris de la mon­dia­li­sa­tion, cou­pables de ne pas être sa­tis­faits de leur sort et de vo­ter en con­sé­quence.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Jean-sé­bas­tien Hongre

Bien sûr, le di­manche 7 mai, je n’ai pas vo­té blanc, bien sûr j’ai vo­té Ma­cron comme il le « fal­lait » et pour­tant… Pour­tant qu’est-ce qu’ils m’ont fa­ti­gué les « cu­rés », les don­neurs de le­çons, les mo­ra­listes étri­qués du camp du Bien ! Ils m’au­raient presque fait dou­ter tant ils man­quaient de doute, de cu­rio­si­té et d’em­pa­thie. Moi, j’avais en­vie de nuance.

Au fond, j’au­rais dû leur ra­con­ter l’his­toire d’une ville comme il en existe beau­coup en France. Elle s’ap­pelle Chau­ny, pour­rait s’ap­pe­ler Laon aus­si, ou Sois­sons. Il y a trente ans, depuis mon pe­tit vil­lage de Pi­car­die, ju­ché sur ma Mo­by­lette 103 SP (pour les connais­seurs), j’al­lais y re­trou­ver mes amis, la plu­part fils d’ou­vriers. C’était une ville heu­reuse, « la petite mai­son dans la prai­rie » ver­sion 20 000 ha­bi­tants : un centre-ville vi­vant, des couples et des en­fants aux sou­rires par­ta­gés, la sim­pli­ci­té d’exis­tences ré­glées par les 3x8 des usines qui fai­saient res­pi­rer l’éco­no­mie de la ville et vivre le pe­tit com­merce. Une mai­son, un jar­din, deux voi­tures, les couples d’ou­vriers croyaient en l’ave­nir. Le par­ti com­mu­niste de l’époque ac­com­pa­gnait ces fa­milles vers l’éman­ci­pa­tion par les études et la culture.

Seule­ment voi­là, à par­tir des an­nées 1990, les usines, l’une après l’autre, ont dé­po­sé le bi­lan ou été dé­lo­ca­li­sées. Nexans, Saint-go­bain, Ato­chem ont dis­pa­ru du pay­sage. Il n’en reste plus une seule à Chau­ny. De plans so­ciaux en ré­duc­tions d’ef­fec­tifs, les ou­vriers ont été bal­lo­tés, pré­ca­ri­sés, chaque foyer per­dant un puis deux em­plois. Ne sont res­tés que quelques dis­tri­bu­teurs low cost et grandes sur­faces de hard-discount pour consom­ma­teurs sub­ven­tion­nés par la dette d’un État obèse.

Au­jourd’hui, dans le centre his­to­rique de Laon, un ma­ga­sin sur deux est en vente ou à louer. À Chau­ny, mon oncle mé­de­cin ne voit plus un seul pa­tient à fiche de paye. Seuls de­meurent les CMU, les RSA et les sans-rien. Cha­cun compte. À 30 eu­ros près, le bud­get du mois dé­raille. On gratte le sol, on piste les pro­mo­tions, on re­porte les achats, on tente de faire pous­ser des lé­gumes, on grap­pille, on troque. On prie pour que l’hi­ver ne soit pas trop ri­gou­reux. Ici, on vit en réel le concept de « dé­crois­sance » cher aux en­fants de bour­geois qui étu­dient la so­cio dans des facs proches du Quar­tier la­tin. Une panne de voi­ture met dans le rouge. Une chau­dière en panne et c’est le drame. La mi­sère, le gris et le déses­poir suintent des rues tra­ver­sées ici et là par des ombres cour­bées, hon­teuses d’être in­utiles. Des gens fu­rieux d’avoir été tra­his par les dé­lires de la gauche (35 heures, alour­dis­se­ment des charges so­ciales…) ou par une CGT jus­qu’au-bou­tiste qui a sou­vent ac­cé­lé­ré le dé­sastre. Des gens conscients d’avoir aus­si été aban­don­nés par une droite adepte du libre-échan­gisme naïf avec la Chine et rê­vant d’une éco­no­mie ba­sée uni­que­ment sur les ser­vices.

La plu­part de ceux-là votent Front na­tio­nal. C’est pour­quoi, après cette campagne élec­to­rale, je ne peux ca­cher ma gêne de­vant le dé­fer­le­ment de rage qu’ils ont su­bi, une rage de per­sonnes ou de mé­dias pro­té­gés par les mu­railles du pé­ri­phé­rique pa­ri­sien. Que d’in­dé­cence dans ces le­çons de mo­rale as­sé­nées par les vain­queurs de la mon­dia­li­sa­tion à ses vic­times. Qu’on me com­prenne bien, je ne nie pas l’exis­tence d’un noyau dur d’ex­trême droite dans ce par­ti et je le com­bat­trai tou­jours de toutes

mes forces. Mais je ne confonds pas la co­lère des po­pu­la­tions ou­vrières aban­don­nées et le dan­ger fas­ciste. Je n’ose ima­gi­ner ce qu’elles ont res­sen­ti quand elles ont en­ten­du cer­tains édi­to­ria­listes, des people nan­tis et autres « co­mi­co-cu­rés » qui, bien au chaud der­rière leurs in­vi­sibles fron­tières cultu­relles, les trai­taient im­pli­ci­te­ment de na­zis ou au mieux de dé­biles ou de beaufs.

Qui­conque se re­ven­dique de l’hu­ma­nisme, de la com­pas­sion et du dé­sir d’hon­nê­te­té in­tel­lec­tuelle me com­pren­dra. Voi­là, si j’ai vo­té Ma­cron di­manche, c’est parce que le pro­gramme du FN est tout sim­ple­ment une ca­tas­trophe. Mais main­te­nant, il va fal­loir en­tendre la dou­leur de ces terres sa­cri­fiées et dé­ployer toute son éner­gie pour les sor­tir de la mi­sère so­ciale, mais aus­si de l’aban­don cultu­rel. Si­non, dans cinq ans, le pays bas­cu­le­ra dans l’aventure qu’il a re­fu­sée au­jourd’hui.

Ai­der les vic­times et « en même temps », ces­ser de les ca­ri­ca­tu­rer pour ne pas avoir à les en­tendre. Si cette his­toire a une mo­rale, c’est bien la né­ces­si­té de re­trou­ver dans les dé­bats le goût de la nuance et de l’écoute, toutes choses qui semblent avoir dis­pa­ru des ra­dars, des posts Fa­ce­book et des pos­tures. Tout comme l’éga­li­té de trai­te­ment. Il semble qu’il y ait en France des haines ac­cep­tables (celles contre un élec­teur du FN) et d’autres qui ne le sont pas, des in­di­gna­tions lé­gi­times, ap­prou­vées par tout ce que Pa­ris compte de consciences mo­rales (pour le jeune Théo par exemple) et des co­lères que l’on prie de ne pas faire trop de bruit (pour les po­li­ciers brû­lés vifs dans leur voi­ture…). Il y a les ra­cailles des ci­tés que les belles âmes s’éver­tuent à ex­cu­ser, et là-bas dans la cam­brousse pau­mée, ces « beaufs » qui votent pour le « re­pli sur soi » aux­quels on ap­pose l’éti­quette fas­ciste sans ja­mais se po­ser de ques­tion.

Mais en vé­ri­té, qui sont les nou­veaux beaufs ? Les ou­vriers dé­clas­sés et aban­don­nés ? Ou bien les ca­dors des clips de rap dans les­quels la femme est un bout de chair à dis­po­si­tion, la bou­teille de Jack Da­niel’s un pro­lon­ge­ment du bras, la vio­lence un art de vivre et la li­mou­sine le nec plus ul­tra de la réus­site so­ciale ? La réa­li­té est tou­jours plus com­plexe que ce que les ré­seaux so­ciaux dé­versent pour nous dres­ser les uns contre les autres. En­core faut-il se mettre d’ac­cord sur le ré­cit pour que le réel soit le même pour tous. C’est loin d’être ga­gné.

Ouf, la campagne est fi­nie. Je vais en­fin pou­voir pos­ter sur Fa­ce­book des pho­tos de chats, de chiens et de chutes en ska­te­board. •

Des ou­vriers de Whirl­pool in­ter­pellent Em­ma­nuel Ma­cron lors de sa vi­site de l'usine, Amiens, 26 avril 2017.

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