TU N'INVOQUERAS PAS LE JUDAÏSME EN VAIN

Causeur - - L'éditorial D'élisabeth Lévy -

Tout juif doit avoir deux sy­na­gogues dans sa vie : celle où il va prier et celle où il ne met­tra ja­mais les pieds. J’ai pen­sé à cette blague, dans la ma­ti­née du ven­dre­di 5 mai, en voyant ar­ri­ver un cour­rier élec­tro­nique in­ti­tu­lé : « Au nom du Judaïsme et de la Ré­pu­blique » Ma­zette ! Quelle cause pou­vait bien jus­ti­fier que l’on convo­quât de si hautes ins­tances, quelques heures avant la clô­ture de la campagne élec­to­rale ? Les si­gna­taires, qui exercent des res­pon­sa­bi­li­tés au sein d’ins­ti­tu­tions com­mu­nau­taires ou cultu­relles (ce qui, ap­pa­rem­ment, au­to­rise à s’ex­pri­mer au nom du Judaïsme), en­ten­daient « rap­pe­ler à tous les juifs de France meur­tris par la vio­lence an­ti­sé­mite is­la­miste que l’in­quié­tude pour leur ave­nir ne de­vait pas les conduire à cé­der à la ten­ta­tion du pire ». Sans doute avaient-ils dé­cou­vert avec ef­froi qu’une frac­tion, certes ré­duite mais en crois­sance, de la jeu­nesse juive, bra­vant leurs in­ter­dits mo­raux, avait re­joint l’élec­to­rat du FN, par­ti qu’elle consi­dère comme plus à même de contre­car­rer la pro­gres­sion de l’is­la­misme. À lire leurs ex­hor­ta­tions, on avait l’im­pres­sion que vo­ter Ma­cron était de­ve­nu le 11e com­man­de­ment (et le faire sa­voir le 12e). Le plus mar­rant, c’est qu’au même mo­ment, l’église de France re­fu­sait de prendre po­si­tion, ce qui, comme l’a fi­ne­ment ob­ser­vé Eu­gé­nie Bas­tié, de­vait lui va­loir des ser­mons éner­vés des cu­rés du Monde et de Li­bé.

Certes, il n’était nul­le­ment scan­da­leux de vo­ler au se­cours d’une vic­toire lar­ge­ment ac­quise au soir du 23 avril – et peu de gens s’en sont pri­vés. Ain­si put-on as­sis­ter à un dé­so­pi­lant dé­fi­lé de cor­po­ra­tions, d’as­so­cia­tions et de dé­lé­ga­tions ap­por­tant au jeune mes­sie, tels les Rois mages, leurs pré­cieux votes, en­ru­ban­nés de jo­lies consi­dé­ra­tions mo­rales. Dé­ci­dé­ment, rien ne sur­passe dans le ri­di­cule la bonne conscience ré­sis­tante, quand les ré­sis­tants, ma­jo­ri­taires, contrôlent les forces de l’ordre – et que les na­zis, quoique sou­vent mal em­bou­chés, sont res­pec­tueux des lois (bien sûr, si le FN était un par­ti na­zi, il se­rait du devoir de tout le monde de le com­battre). Quoi qu’il en soit, on ne sau­rait in­ter­dire à qui­conque d’ex­po­ser ses nobles sen­ti­ments et de pro­cla­mer cou­ra­geu­se­ment à la face du monde qu’il aime l’ou­ver­ture et pas la fer­me­ture.

Si cet ap­pel au vote juif – que je dois être l’une des rares à avoir lu – m’a au­tant chif­fon­née, c’est à cause de la double vo­lon­té, d’em­bri­ga­de­ment et d’os­ten­ta­tion, qu’il ma­ni­feste. T’es juif, tu votes Ma­cron et tu le portes en ban­dou­lière. Ça ne se dis­cute pas. Cinq mille ans de cou­page de che­veux en quatre, de dis­putes entre rab­bins, de que­relle heu­ris­tique et on vou­drait que le peuple juif res­semble à une ar­mée ou au par­ti com­mu­niste so­vié­tique (au­quel il a par ailleurs for­te­ment contri­bué) ? Dé­so­lée, je ne marche pas. Ce qui m’en­chante dans la pen­sée juive – ou dans le peu que j’en connais –, c’est qu’elle en­cou­rage le goût de la po­lé­mique, l’art de la contra­dic­tion et le sens du plu­ra­lisme, dont j’aime bien me ra­con­ter qu’avec l’hu­mour, ils font par­tie des bien­faits que les juifs ont ap­por­tés au monde. À chaque fois que 1 000 mar­teaux mé­dia­tiques se mettent à ta­per en choeur sur le même clou – c’est-à-dire très ré­gu­liè­re­ment –, ce­la m’évoque cette règle édic­tée par des rab­bins, en ver­tu de la­quelle un pré­ve­nu condam­né à mort à l’una­ni­mi­té des 70 juges de­vait être re­lâ­ché. Les or­ga­ni­sa­teurs des raouts an­ti­fas­cistes de la fin de campagne de­vraient mé­di­ter cet ap­pel à te­nir l’una­ni­misme en sus­pi­cion.

Ce­pen­dant, je n’au­rais sans doute pas prê­té at­ten­tion à la mo­bi­li­sa­tion du monde of­fi­ciel juif sans la po­lé­mique sus­ci­tée, les jours pré­cé­dents, par la vi­site d’em­ma­nuel Ma­cron au mé­mo­rial de la Shoah, ou, plus pré­ci­sé­ment, par la cri­tique sans conces­sion qu’alain Finkielkraut – et, après lui Bar­ba­ra Le­febvre et Gilles-william Gold­na­del – avait osé faire de cette vi­site (voir l’en­tre­tien avec Alain Finkielkraut, p. 42-45). La « sé­quence mé­mo­rielle » d’em­ma­nuel Ma­cron vi­sait ex­pli­ci­te­ment à l’éri­ger en rem­part contre un na­zisme ris­quant de re­ve­nir par où vous sa­vez. Sauf que, comme l’a no­té Finkielkraut, pas­sa­ble­ment en co­lère, ce n’est pas dans les réunions du FN que des juifs sont me­na­cés mais dans des villes comme Sar­celles où Ma­cron était al­lé faire des sel­fies quelques jours plus tôt. Aus­si, la re­con­nais­sance éna­mou­rée que le judaïsme of­fi­ciel a pro­di­gué au jeune chef de l’état était-elle peut-être un brin ex­ces­sive.

On peut, bien sûr, être en désac­cord avec rab­bi Finkielkraut (et avec votre ser­vante) sur cet épi­sode. Mais pour un cer­tain nombre de per­son­na­li­tés, on n’a pas le droit de pen­ser ce­la. Ain­si, tan­dis que des res­pon­sables com­mu­nau­taires et une par­tie de la ju­déo­sphère ma­ni­fes­taient leur cour­roux, Jacques-alain Miller, iné­nar­rable dans le re­gistre « Mao un jour, Mao tou­jours », c’est-à-dire ve­ni­meux et men­son­ger, s’est fen­du, sur le site de La règle du jeu, d’un sal­mi­gon­dis truf­fé d’in­sultes et de ré­fé­rences pré­ten­tieuses dont il croit tou­jours, depuis les an­nées 1970, qu’elles épatent le bour­geois. En somme, il suf­fit qu’un can­di­dat se dé­clare contre le na­zisme d’hier et d’au­jourd’hui pour que l’es­prit cri­tique soit abo­li et que l’on soit som­mé de se pros­ter­ner. Au nom du Judaïsme. Mi­sère. Je ne fré­quente guère la sy­na­gogue, mais per­sonne ne me fe­ra vivre dans un monde où il y en a une seule. •

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