ALAIN FINKIELKRAUT LE SOU­LA­GE­MENT ET L'ABATTEMENT

Em­ma­nuel Ma­cron ne veut pas re­con­qué­rir les ter­ri­toires per­dus de la na­tion, il veut les sé­duire. Avec son élec­tion, le dé­sastre nous a sau­vés de la ca­tas­trophe.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Propos recueillis par Éli­sa­beth Lé­vy

Cau­seur. Le 1er avril, vous dé­cla­riez dans Le Fi­ga­ro que « ja­mais une at­mo­sphère aus­si lour­de­ment pres­crip­tive n’avait pe­sé sur une élec­tion pré­si­den­tielle ». Comme pré­vu, nous avons va­li­dé le scé­na­rio qui, se­lon vous, était écrit pour nous : « Éli­mi­ner au pre­mier tour le can­di­dat de la droite et du centre dis­cré­di­té par les af­faires, puis élire au se­cond le can­di­dat d’en Marche ! pour faire bar­rage au Front na­tio­nal. » Et si, comme vous le lan­ciez en conclu­sion, « il ne s’agit plus, en vo­tant, de choi­sir, mais d’obéir », eh bien vous avez obéi, puisque vous avez vo­té pour Em­ma­nuel Ma­cron. Com­ment avez-vous vé­cu l'is­sue de ce scru­tin ? Alain Finkielkraut. Lorsque j’ai vu s’af­fi­cher les ré­sul­tats, j’ai éprou­vé un double sen­ti­ment de sou­la­ge­ment et d’abattement. Sou­la­ge­ment parce que l’élec­tion, certes très im­pro­bable de Ma­rine Le Pen, au­rait été une vé­ri­table ca­tas­trophe. Elle nous au­rait plon­gés dans le chaos et dans la guerre ci­vile. Le dé­bat de l’entre-deux tours a levé tous les doutes : par son mé­lange de hargne et d’in­com­pé­tence, Ma­rine Le Pen a mon­tré qu’elle n’était pas taillée pour la fonc­tion. Vous se­riez-vous trom­pé en pa­riant sur une cer­taine ba­na­li­sa­tion du Front na­tio­nal et sur une rup­ture entre le père et la fille ? Non, car ce n’était pas la bête im­monde, mais la fai­blesse in­signe de la bête. En « cas­sant tous les codes », elle n’a pas dé­mas­qué son pé­tai­nisme, elle a vou­lu don­ner une forme trum­piste à un dis­cours mé­len­cho­nien. C’était gro­tesque et in­sup­por­table. Il fal­lait la sanc­tion­ner. Je l’ai fait, sans la moindre hé­si­ta­tion. Mais l’abattement do­mine en moi car avec la double crise de la trans­mis­sion et de l’in­té­gra­tion, le pro­blème de la France est d’ordre ci­vi­li­sa­tion­nel. Tout, dans le com­por­te­ment et dans les pro­po­si­tions d’em­ma­nuel Ma­cron, tend à me faire pen­ser qu’il n’est pas l’homme de la si­tua­tion. En êtes-vous cer­tain ? N'exa­gé­rez-vous pas le dan­ger qu'il re­pré­sente ? Vous me di­rez sans doute que je suis trop at­ta­ché aux sym­boles. Mais Em­ma­nuel Ma­cron chante La Mar­seillaise les yeux fer­més, la main sur le coeur, comme s’il vou­lait va­li­der le diag­nos­tic de Ré­gis De­bray et, au mo­ment même de pré­si­der aux des­ti­nées de la France, ma­ni­fes­ter ur­bi et or­bi, que nous sommes de­ve­nus amé­ri­cains. C'est un peu lé­ger comme preuve ! Vous sur­in­ter­pré­tez ce qui n'est peut-être qu'une faute de goût. Je sur­in­ter­prète, dites-vous, mais j’ai en­core à l’oreille le dis­cours qu’a te­nu Em­ma­nuel Ma­cron dans ce que les jour­na­listes aiment à ap­pe­ler, pour évi­ter les ré­pé­ti­tions, la ci­té pho­céenne. « Quand je re­garde Mar­seille, je vois les Ar­mé­niens, les Co­mo­riens, les Ita­liens, les Al­gé­riens, les Ma­ro­cains, les Tu­ni­siens, je vois les Ma­liens, les Sé­né­ga­lais, les Ivoi­riens, j’en vois des tas d’autres que je n’ai pas ci­tés, et je vois quoi ? Des Mar­seillais ! Je vois quoi ? Des Fran­çais ! Elle est là, l’éner­gie de la France ! Ils n’ont rien com­pris, rien ! » Si, dans la France ré­pu­bli­caine du xxe siècle, un can­di­dat à une élec­tion avait dit, re­gar­dant Mar­seille ou n’im­porte quelle ville de France : « Je vois les Ita­liens, je vois les Es­pa­gnols, je vois les Por­tu­gais, je vois les Rou­mains, je vois les Po­lo­nais, je vois les Russes, je vois les Bul­gares, je vois les Juifs d’eu­rope cen­trale ou orien­tale, mais je vois quoi ? Des Fran­çais ! », les des­ti­na­taires de ce dis­cours se se­raient de­man­dé, in­ter­lo­qués : « Mais on est où ? » Ve­nus en tant que ci­toyens, ils s’at­ten­daient à ce que l’ora­teur s’adresse à des ci­toyens sans dis­tinc­tion de race et d’ori­gine. Ils n’au­raient pas du tout été flat­tés, mais sur­pris, em­bar­ras­sés, scan­da­li­sés même, de l’en­tendre dire que la France était tout en­tière consti­tuée par l’ad­di­tion de leurs iden­ti­tés et de leurs éner­gies. La France, c’était un « dé­jà-là » où leurs an­cêtres n’étaient pour rien. Ce « dé­jà-là », ils ne lui vouaient pas tous le même culte, mais ils au­raient trou­vé in­con­ve­nant qu’on le fît dis­pa­raître pour leur per­mettre de se sen­tir com­plè­te­ment chez eux. Bref, ces im­mi­grés n’étaient pas la France, ils la re­joi­gnaient. In­té­rio­ri­sant les lois im­mé­mo­riales de l’hos­pi­ta­li­té, ils ne met­taient pas sur le même plan ce­lui qui re­çoit et ce­lui qui est re­çu. Ils s’in­té­graient dans une langue, dans une his­toire, dans une culture, et ils as­pi­raient à y prendre leur part, non à prendre sa place. Ils avaient des droits égaux, ils y te­naient comme à la pru­nelle de leurs yeux, mais ils ne confon­daient pas l’hôte et l’hôte, les Fran­çais de fraîche date qu’ils étaient, avec les Fran­çais d’ori­gine fran­çaise, qui n’ap­pa­raissent même pas dans l’énu­mé­ra­tion en­thou­siaste d’em­ma­nuel Ma­cron. Avec lui, l’hôte ne se dis­tingue plus de →

l’hôte et le concept de vivre-en­semble signe l’ef­fa­ce­ment de cette dis­tinc­tion. On a beau­coup re­pro­ché au nou­veau pré­sident de dire tout et son contraire, mais cette plas­ti­ci­té ne peut-elle pas être un atout ? Après tout, Ma­cron, c'est une cuillère pour Steve Jobs, une cuillère pour Jeanne d'arc. Ex­cluez-vous d'être, comme disent les Suisses, dé­çu en bien ? Je n’ex­clus rien, tout est pos­sible, mais dans le même dis­cours, Em­ma­nuel Ma­cron a dit, dans la langue très ap­proxi­ma­tive qui tend à de­ve­nir sa marque de fa­brique : « I AM a sup­por­té cette culture fran­çaise aus­si, n’en dé­plaise à cer­tains qui les met­taient de cô­té. La culture, c’est la lutte contre cette as­si­gna­tion à ré­si­dence, qui fait que ce se­rait I AM pour les uns et Gio­no pour les autres. » Le hui­tième pré­sident de la Ve Ré­pu­blique nous dit très clai­re­ment que, la culture, c’est tout pour tout le monde : pas de hié­rar­chie, pas d’an­té­rio­ri­té mais l’in­dif­fé­ren­cia­tion au nom du droit à la dif­fé­rence. Et quand Mar­wan Mu­ham­mad, le très ac­tif porte-pa­role du Co­mi­té contre l’is­la­mo­pho­bie en France, af­firme : « Nous sommes nés ici et nous dé­fi­nis­sons l’iden­ti­té fran­çaise comme n’im­porte qui d’autre. Cette iden­ti­té n’est ni mo­no­li­thique ni fi­gée. L’is­lam est une re­li­gion fran­çaise, le voile fait par­tie des te­nues fran­çaises et Mo­ha­med est un pré­nom fran­çais », Em­ma­nuel Ma­cron ne voit pas le pro­blème. Mais ne nous sommes-nous pas trom­pés en pen­sant que ce pays était tra­vaillé par la peur de dis­pa­raître ? Si les ques­tions iden­ti­taires ont si peu oc­cu­pé la campagne, c'est peu­têtre parce qu'elles n'in­té­ressent pas tant les Fran­çais que ce­la. Vous avez rai­son, les pro­grès de la dé­cul­tu­ra­tion sont spec­ta­cu­laires. Celle-ci af­fecte même les in­tel­lec­tuels qui, ayant ou­blié les hu­ma­ni­tés au seul pro­fit des sciences so­ciales, ne trouvent ab­so­lu­ment rien à re­dire à l’af­fir­ma­tion se­lon la­quelle il n’y a pas de culture fran­çaise. Même pour eux, du moins pour la plu­part d’entre eux, la France n’est plus une pa­trie lit­té­raire, c’est le pays de Bour­dieu. Et il faut avoir l’es­prit très mal tour­né pour souf­frir de voir des rap­peurs cé­lé­brer la vic­toire de­vant la py­ra­mide du Louvre. Il n’en reste pas moins que le vivre-en­semble est un leurre et que, comme l’a écrit Éli­sa­beth Ba­din­ter dans la pré­face d’une France sou­mise, « une se­conde so­cié­té tente de s’im­po­ser in­si­dieu­se­ment au sein de notre Ré­pu­blique, tour­nant le dos à celle-ci, vi­sant ex­pli­ci­te­ment le sé­pa­ra­tisme, voire la sé­ces­sion ». Em­ma­nuel Ma­cron ne veut pas re­con­qué­rir les ter­ri­toires per­dus de la na­tion, il veut les sé­duire. Avec son élec­tion, le dé­sastre nous a sau­vés de la ca­tas­trophe. Je suis d’au­tant plus at­ta­ché à la com­po­sante fran­çaise de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne que ce qui lui suc­cède est très in­quié­tant. Mal­heu­reu­se­ment, au­cun par­ti politique ne se sou­cie de la sur­vie de cette ci­vi­li­sa­tion. Et quand le FN y pré­tend, il la ca­ri­ca­ture. Si sa vic­toire a été sa­luée dans nombre de ca­pi­tales eu­ro­péennes, c'est peut-être que, à dé­faut d'in­car­ner comme vous le vou­driez la ci­vi­li­sa­tion fran­çaise, il in­carne les ver­tus réelles de la so­cié­té li­bé­rale. Ce que Ma­cron in­carne à mer­veille, c’est la pla­né­ta­ri­sa­tion. Le pro­blème, c'est que si le par­ti de l'in­quié­tude est ma­jo­ri­taire en France, il est beau­coup moins ho­mo­gène, dans ses re­pré­sen­ta­tions et dans ses in­té­rêts, que le bloc central que Ma­cron tente de fé­dé­rer. De Mélenchon à Ma­rine Le Pen, en pas­sant par Alain Finkielkraut, ce­la fait peut-être une sé­rie de re­fus, pas une vi­sion du monde al­ter­na­tive à celle que pro­pose En Marche ! Je ne suis pas sûr que les élec­teurs de Ma­cron dé­fendent seule­ment leurs in­té­rêts. Pour eux, le FN reste un re­pous­soir. Ils vivent hors sol et ils voient, dans ce dé­ra­ci­ne­ment qui n’est qu’un en­ra­ci­ne­ment dans la tech­nique, une su­pé­rio­ri­té mo­rale et politique sur toute forme d’au­toch­to­nie. Ils ont donc fiè­re­ment mis dans l’urne un bul­le­tin an­ti­fas­ciste. Mais ce qui me frappe aus­si, dans l’op­po­si­tion que ren­contre Ma­cron, c’est sa vio­lence. J’ai cru que Nuit de­bout n’était qu’un feu de paille. Je me suis trom­pé. Ceux qui se sont ins­tal­lés place de la Ré­pu­blique pour la­ver la tache du 11 jan­vier et sub­sti­tuer la guerre de classes à la dé­fense de la na­tion sont plus vi­vants que ja­mais, ils forment le coeur de La France in­sou­mise. Leur haine me fait peur et l’une des rai­sons pour les­quelles j’ai vo­té Ma­cron au lieu de m’abs­te­nir, c’est que je ne vou­lais en au­cun cas être confon­du avec eux. Mais ces gens qui font du ca­pi­ta­lisme un en­ne­mi plus dan­ge­reux que l’is­la­misme ont quelque chose de com­mun avec le nou­veau pré­sident : pour eux comme pour lui, l’éco­no­mie est dé­ter­mi­nante en der­nière ins­tance. Face à l’aveu­gle­ment des uns et des autres, vous avez rai­son : on se sent un peu seul. En tout cas, quand Em­ma­nuel Ma­cron dit qu'il veut dy­na­mi­ter le cli­vage droite-gauche et ras­sem­bler les pro­gres­sistes, ce­la a au moins le mé­rite de la co­hé­rence. De plus, en dé­pit de la ca­ri­ca­ture que font de vous vos ad­ver­saires, vous êtes cer­tai­ne­ment fa­vo­rable à l'édi­fi­ca­tion de so­cié­tés plus justes. En­core faut-il, pour que cette so­cié­té soit plus juste et plus vi­vable, se don­ner les moyens de ré­sis­ter au pro­ces­sus qui nous em­porte. Tout va de plus en plus vite, tout de­vient fa­bri­cable, mal­léable, mo­bile et fluide. Cette grande li­qui­da­tion, Ma­cron l’ap­pelle pro­grès. Quand l’ur­gence est à la dé­cé­lé­ra­tion, à la dé­con­nexion, à la sau­ve­garde de la langue, des pay­sages, de la ci­vi­li­sa­tion même, il veut rem­pla­cer le vieux cli­vage droi­te­gauche par la pim­pante op­po­si­tion des pro­gres­sistes et des conser­va­teurs. Oc­ta­vio Paz di­sait jus­te­ment que « les seuls obs­cu­ran­tistes au­jourd’hui sont ceux qui ont la su­per­sti­tion du pro­grès ». Ma­cron est l’in­car­na­tion sou­riante de cet obs­cu­ran­tisme.

Le 30 avril, les re­pré­sen­tants de toutes les ins­tances juives se pres­saient au mé­mo­rial de la Shoah au­tour du can­di­dat Ma­cron. Cette ini­tia­tive vous a mis dans une co­lère noire, vous le fils de dé­por­té. Et cette co­lère elle-même a sus­ci­té de nom­breuses ré­ac­tions, per­plexes ou fran­che­ment hos­tiles. C’est pré­ci­sé­ment parce que je suis fils de dé­por­té que je n’ai pas sup­por­té la sé­quence mé­mo­rielle Ora­dour­mé­mo­rial de la Shoah-hom­mage à Bra­him Bouar­ram. La Shoah ne sau­rait être un ar­gu­ment élec­to­ral. Je l’ai dit, je le ré­pète, les morts, mes morts ne sont pas à dis­po­si­tion. Le devoir de mé­moire consiste à veiller sur l’in­dis­po­ni­bi­li­té des morts. Et ce qui ag­grave le scan­dale à mes yeux, c’est que, quelques jours avant d’inau­gu­rer cette sé­quence, Em­ma­nuel Ma­cron est al­lé, tout sou­rire, cé­lé­brer le vivre-en­semble dans la di­ver­si­té à Sar­celles, com­mune trau­ma­ti­sée par une vio­lence an­ti­sé­mite où le FN n’a au­cune part. Si on ne peut pas en­sei­gner l’his­toire de la Shoah dans de nom­breux col­lèges et ly­cées fran­çais, ce n’est pas la faute de ce par­ti. Mo­bi­li­ser la mé­moire d’au­sch­witz pour ga­gner les élections, tout en fai­sant l’im­passe sur la réa­li­té ac­tuelle de l’an­ti­sé­mi­tisme et du né­ga­tion­nisme, voi­là ce que je trouve im­par­don­nable. Et j’ai peur que les Juifs soient, au bout du compte, les din­dons de la farce an­ti­fas­ciste qui s’est jouée sous nos yeux, car Em­ma­nuel Ma­cron prô­nant une politique éco­no­mique plu­tôt li­bé­rale, il risque de faire de la com­plai­sance en­vers les ban­lieues et du laxisme en ma­tière mi­gra­toire, ses mar­queurs de gauche. Vous n'avez pas évo­qué sa jeu­nesse, sa­luée avec émer­veille­ment de toutes parts, sur­tout par ceux de ses sou­tiens qui ont l'âge d'être son grand-père. Y voyez-vous un atout ? Ceux pour qui la jeu­nesse du nou­veau pré­sident est son atout maître consi­dèrent le pas­sé comme un poids et non comme une res­source. Je ne par­tage pas cet avis. Je pense, à l’in­verse, que la prin­ci­pale qua­li­té de l’homme d’état est la sa­gesse pra­tique et que cel­le­ci de­mande de l’ex­pé­rience. Em­ma­nuel Ma­cron en manque. Peut-être sau­ra-t-il com­pen­ser cette la­cune, mais elle ne de­vrait pas nous ré­jouir. Qui, à part lui, dit à son pu­blic « je vous aime fa­rou­che­ment » ? Jus­tin Bie­ber. Es­pé­rons donc qu’il vieilli­ra vite. •

Je pense, que la prin­ci­pale qua­li­té de l'homme d'état est la sa­gesse pra­tique et que celle-ci de­mande de l'ex­pé­rience. Em­ma­nuel Ma­cron en manque.

Ma­rine Le Pen et Em­ma­nuel Ma­cron avant le dé­bat té­lé­vi­sé de l'entre-deux tours, 3 mai 2017.

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