MÉ­DIAS EN MARCHE, OU AU PAS ?

Ja­mais on n'avait connu, avant cette campagne, un tel in­ter­ven­tion­nisme des mé­dias pour ba­li­ser les thèmes de campagne et im­po­ser le choix du bon can­di­dat. Re­vue de dé­tail.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par In­grid Rio­creux

I «ls sont 3 000, dont un tiers de jour­na­listes, et ils at­tendent leur cham­pion. » Da­vid Pu­ja­das en­tend-il ce qu’il vient de dire, en cette soi­rée élec­to­rale du pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, alors qu’il com­mente les images dif­fu­sées en di­rect depuis le quar­tier gé­né­ral d’em­ma­nuel Ma­cron vers 22 h ? Pour le coup, il dit vrai : les jour­na­listes at­tendent Em­ma­nuel Ma­cron, ils at­tendent leur cham­pion. À l’heure où j’écris ces lignes, on ne connaît pas en­core l’is­sue de cette élec­tion. Mais elle ne fait guère de doute, sur­tout après que Ma­rine Le Pen a of­fert, lors du dé­bat du 3 mai, une per­for­mance af­fli­geante (le mot est faible) qui res­semble, ni plus ni moins, à un sui­cide politique. La vic­toire d’em­ma­nuel Ma­cron ne se­ra pas uni­que­ment celle du can­di­dat des geeks, des tra­ders et des start-up­peurs. Ce se­ra aus­si la vic­toire du can­di­dat des mé­dias, au terme d’une campagne élec­to­rale lar­ge­ment « dé­po­li­ti­sée », pour re­prendre le pa­ra­doxe énon­cé par le so­cio­logue Ma­thieu Bock-cô­té.

La bonne conscience ab­so­lue

Dans les écoles de jour­na­lisme, les étu­diants ap­prennent et ré­citent sa­ge­ment que la presse a no­tam­ment une fonc­tion politique (dé­fendre la dé­mo­cra­tie) et une fonc­tion ci­vique (of­frir un champ d’ex­pres­sion au dé­bat pu­blic). À ces deux fonc­tions, les mé­dias do­mi­nants - j’en­tends par là les mé­dias d’in­for­ma­tion na­tio­naux, dans leurs ver­sions élec­tro­nique, au­dio­vi­suelle et im­pri­mée - semblent avoir re­non­cé. Ils y ont re­non­cé avec la bonne conscience qui est tou­jours la leur quand ils s’af­fran­chissent de toute exi­gence d’ob­jec­ti­vi­té au nom de leur sa­cro-saint, et bien pra­tique, « prin­cipe de res­pon­sa­bi­li­té », que l’on peut ré­su­mer comme le fit un jour pour moi un journaliste, avec une to­tale can­deur : « On ne peut quand même pas lais­ser les gens avoir des pen­sées hor­ribles. » C’est cette bonne conscience qui en­va­hit le cer­veau de la journaliste Au­drey Pul­var lors­qu’elle signe une pé­ti­tion contre le Front na­tio­nal. À mon sens, cette ini­tia­tive n’au­rait qu’un ca­rac­tère très anec­do­tique si elle avait été re­çue comme on eut été en droit de l’at­tendre dans la dé­mo­cra­tie qu’il s’agit, pa­raît-il, à l’heure où je ré­dige cet ar­ticle, de sau­ver. C’est-à-dire, si la mise à l’écart tem­po­raire d’au­drey Pul­var par la di­rec­tion de la chaîne, à la suite de sa prise de po­si­tion of­fi­cielle, n’avait pas sus­ci­té tant d’in­di­gna­tion. Après tout, le pro­blème ré­si­dait seule­ment dans le fait qu’elle eût fran­chi pu­bli­que­ment la fron­tière qui sé­pare jour­na­lisme d’in­for­ma­tion et jour­na­lisme d’opi­nion. Une dis­tinc­tion qui échappe ma­ni­fes­te­ment à Gé­rald Dar­ma­nin, le­quel com­men­ta, of­fus­qué : « Ce qui im­porte, chez un journaliste, c’est son pro­fes­sion­na­lisme. Pas son opi­nion. » Tan­dis que Ber­nard-henri Lé­vy écri­vait sans scru­pule qu’« en état d’ur­gence politique, on com­prend que les règles de neu­tra­li­té soient mo­men­ta­né­ment ou­bliées ». Si leur concep­tion du mé­tier de journaliste est sur­pre­nante, il est vrai que ni Dar­ma­nin ni BHL ne l’exercent. Ce qui est in­quié­tant, c’est que la plu­part des mé­dias semblent la par­ta­ger, comme en té­moigne la cer­ti­tude de bien faire qui af­fleure der­rière le ton agres­sif des ques­tions quand elles s’adressent à cer­taines per­sonnes, tan­dis que d’autres passent des oraux plu­tôt confor­tables

Com­ment attaquer le FN : fas­cisme ou fi­nan­ce­ment des re­traites ?

Au concept de neu­tra­li­té est at­ta­ché ce­lui, ré­ci­proque, d’in­dé­pen­dance : je ne prends par­ti pour per­sonne donc per­sonne, théo­ri­que­ment, ne peut m’uti­li­ser. Cette campagne nous a confir­mé que les jour­na­listes, qui dé­noncent vo­lon­tiers la main­mise des grands ac­tion­naires, ne dé­fendent guère cette in­dé­pen­dance. Ils ont ain­si ac­cep­té sans ré­sis­tance d’être com­plices d’un hold-up élec­to­ral ré­dui­sant l’élec­tion pré­si­den­tielle à un choix pour ou contre le fas­cisme, le can­di­dat éti­que­té « sau­veur de la dé­mo­cra­tie » étant donc la seule op­tion pos­sible, se­lon une lo­gique tout sauf dé­mo­cra­tique. Mais nos mé­dias ont pei­né à te­nir la ligne et il n’est pas ano­din que ce soit Em­ma­nuel Ma­cron lui-même qui, dans la der­nière ligne droite, ait dû prendre en main la pro­pa­gande la plus épaisse. Sur les pla­teaux, la can­di­date qui me­na­çait les li­ber­tés pu­bliques et s’ap­prê­tait, sans au­cun doute, à ré­ta­blir les lois ra­ciales, était, étran­ge­ment, mise en cause presque uni­que­ment sur son pro­jet de sor­tie de l’eu­ro ! De même, on peut se de­man­der s’il n’était pas étrange de de­man­der à la bête im­monde, sans ja­mais re­mettre en cause son sta­tut of­fi­ciel de bête im­monde : « Com­ment comp­tez-vous fi­nan­cer la re­va­lo­ri­sa­tion des re­traites ? » Ce­la tra­his­sait le dé­ca­lage entre le dis­cours obli­gé, nour­ri de fan­tasmes utiles, et la réa­li­té des griefs im­pu­tés au pro­gramme fron­tiste. Ne trou­vant pas prise au scan­dale et crai­gnant de mettre Ma­rine Le Pen en pos­ture fa­vo­rable s’ils lui of­fraient l’oc­ca­sion d’une dia­tribe contre les élites mon­dia­listes, les jour­na­listes se ra­bat­taient, faute de mieux, sur un pro­cès en in­com­pé­tence. La can­di­date au­rait pu pro­fi­ter du dé­bat fi­nal pour faire un sort à cette ac­cu­sa­tion. Elle pré­fé­ra la va­li­der de la pire des ma­nières et, ce fai­sant, s’en­ter­ra. Évi­dem­ment, toute idée, toute gran­deur avaient dé­ser­té la campagne dès ses pre­mières se­maines. Je veux, bien en­ten­du, par­ler du trai­te­ment des af­faires. La place qu’elles ont oc­cu­pée tient di­rec­te­ment à des dé­ci­sions édi­to­riales re­le­vant de la hié­rar­chi­sa­tion de l’in­for­ma­tion. Et l’on a choi­si de leur faire oc­cu­per le de­vant de la scène, des mois du­rant. Le mot ma­gique, ici, c’est « com­plo­tisme ». Les jour­na­listes au­raient dû être les pre­miers à s’éton­ner du sur­gis­se­ment ex­trê­me­ment op­por­tun de toutes ces ré­vé­la­tions. Non seule­ment ils ne s’en sont pas éton­nés, mais ils ont éga­le­ment in­ter­dit qu’on s’in­ter­ro­geât, taxant de com­plo­tisme qui­conque s’y ris­quait. Le com­plo­tisme est une at­ti­tude de l’es­prit qui consiste à ex­pli­quer a prio­ri tout phé­no­mène sur­pre­nant par la thèse d’un com­plot.

Ex­pri­mer sa sur­prise et sa mé­fiance face à une sé­rie de coïn­ci­dences trou­blantes ne re­lève en rien du com­plo­tisme. Que les jour­na­listes s’in­ter­disent d’en­quê­ter sur l’ori­gine des ru­meurs et ac­cu­sa­tions si­gni­fie que, po­ten­tiel­le­ment, ils ac­ceptent d’être ins­tru­men­ta­li­sés. Du mo­ment qu’on les nour­rit en scoops, ils se fe­ront les com­plices consen­tants de tous les as­sas­si­nats po­li­tiques. Ils se­ront de tous les lyn­chages s’ils peuvent se don­ner l’im­pres­sion de te­nir un nou­veau Wa­ter­gate. De fait, le lexique mé­dia­tique ré­vé­la à lui seul cet ef­fet boule de neige en ver­tu du­quel une af­faire enfle, non point par la quan­ti­té des ré­vé­la­tions mais par l’am­pleur du dis­cours qu’elle sus­cite ; plus on en parle, plus on en parle. D’abord « ac­cu­sé de » (ce qui laisse en­tendre que « des gens » l’ac­cusent, et peut-être à tort), Fran­çois Fillon fut ra­pi­de­ment « soup­çon­né de » (c’est-à-dire sus­pect, sus­ci­tant le soup­çon, donc pro­ba­ble­ment cou­pable), le clou sur le cer­cueil étant l’adop­tion gé­né­ra­li­sée du mot « Pe­ne­lo­pe­gate ».

Ma­cron épar­gné

Em­ma­nuel Ma­cron, quant à lui, de­meu­ra « ac­cu­sé de ». En ce qui le concerne, nos mé­dias ont scru­pu­leu­se­ment en­quê­té sur l’ori­gine des ru­meurs. Et le ver­dict est tom­bé : der­rière toutes ces im­pu­ta­tions mal­veillantes se ca­chaient les mé­dias russes. Le can­di­dat d’en Marche ! ma­noeu­vra sub­ti­le­ment. Il choi­sit la ru­meur la moins in­té­res­sante, la moins politique, et fit son pe­tit sketch. Tous tom­bèrent dans le piège et ti­trèrent una­ni­me­ment « Em­ma­nuel Ma­cron dé­ment, avec hu­mour, avoir une liai­son avec Ma­thieu Gal­let. » C’était une di­ver­sion.

Alors que l’ac­cu­sa­tion de dé­tour­ne­ment de fonds pu­blics vi­sant Fran­çois Fillon por­tait sur des faits da­tant de plus de trente ans, une dé­non­cia­tion du même type pla­nait au-des­sus de la tête d’em­ma­nuel Ma­cron et elle ne ve­nait pas de mé­dias russes mais de deux jour­na­listes fran­çais. Et elle avait trait, pré­ci­sé­ment, au fi­nan­ce­ment de sa campagne pré­si­den­tielle. Il y avait de quoi faire de la mousse. Pour­tant, pas la moindre goutte n’écla­bous­sa le pro­bable vain­queur. Là en­core, vic­times ou com­plices, les mé­dias ont étran­ge­ment épar­gné le can­di­dat d’en Marche !.

Une étrange concep­tion du trai­te­ment des af­faires

C’est Jean-mi­chel Apha­tie qui four­nit la clef de com­pré­hen­sion du trai­te­ment des af­faires. « Il est inu­tile, af­firme-t-il sur BFMTV, de par­ler des af­faires du FN, ce­la ne fe­ra pas bou­ger une voix. C’est une perte de temps. » Le journaliste qui anime la dis­cus­sion, Fran­çois Ga­pi­han, rec­ti­fie : « Vous vou­lez dire que trai­ter de l’af­faire Le Pen ne fe­ra pas bou­ger le vote. » Lui rai­sonne, en ob­ser­va­teur, se­lon un rap­port de cause à ef­fet (ou non-ef­fet, en l’oc­cur­rence). Tan­dis qu’apha­tie en­tre­tient avec l’in­for­ma­tion un rap­port uti­li­taire : on parle des af­faires afin d’in­fluer sur le scru­tin.

Que nos jour­na­listes ne s’étonnent pas en­suite d’être si mal ai­més. Ils chouinent. Ils parlent de la liberté de la presse, de leur in­dé­pen­dance, de leur beau mé­tier. Ils dé­noncent la mon­tée en puis­sance d’un dis­cours an­ti­mé­dias, qu’ils tentent de dis­cré­di­ter en le met­tant sur le compte de l’ac­ti­visme des « po­pu­lismes », de la stu­pi­di­té des go­beurs de fake news, ou d’une bê­tise conspi­ra­tion­niste gé­né­ra­li­sée. Bref, ils s’exo­nèrent de toute res­pon­sa­bi­li­té de­vant →

l’am­pleur de cette dé­fiance. Ils ré­pètent que lors­qu’on met en cause les mé­dias, c’est la dé­mo­cra­tie qui est en dan­ger. Mais, on le voit, le dis­cours de Jean-mi­chel Apha­tie té­moigne d’une vo­lon­té claire d’in­fluer sur le choix dé­mo­cra­tique.

La fonc­tion ré­créa­tive

La fo­ca­li­sa­tion sur les af­faires et la dé­ser­tion du champ des idées se sont faites au pro­fit de deux phé­no­mènes co­rol­laires. La per­son­na­li­sa­tion des en­jeux et l’hy­per-tech­ni­ci­sa­tion des dé­bats. Deux as­pects qui avan­ta­geaient clai­re­ment Em­ma­nuel Ma­cron.

Com­men­çons par ce qui est peut-être, à tout prendre, le moins grave : l’in­va­sion de la fonc­tion ré­créa­tive. C’est in­du­bi­ta­ble­ment Ka­rine Le Mar­chand qui rem­porte la palme de l’émis­sion la plus nu­nuche de cette pré­si­den­tielle, mais ceux qui l’ont tour­née en ri­di­cule n’ont pas été les der­niers à don­ner dans ces tra­vers : la dra­ma­ti­sa­tion ar­ti­fi­cielle, la ve­det­ti­sa­tion, la per­son­na­li­sa­tion des en­jeux.

Dès le dé­but, nous nous sommes ac­cou­tu­més aux in­ter­views po­li­tiques qui consacrent un tiers de leur temps à ce type de ques­tions : « En cas de se­cond tour Bi­dule-truc, à la pré­si­den­tielle qui au­ra lieu dans quatre mois, pour qui ap­pel­le­rez-vous à vo­ter ? » ; ou bien à ce genre d’échanges : « Ma­chin fe­rait-il un bon por­te­pa­role pour Chose ? — Je ne sais pas et ce n’est pas à moi de le dire. — Vous avez bien une idée quand même. — Non, ce n’est pas à moi de dé­ci­der qui fe­rait un bon porte-pa­role pour Chose. — C’est pour­tant votre can­di­dat, vous n’ai­me­riez pas qu’il prenne Ma­chin comme porte-pa­role ? » Mais que voi­là du jour­na­lisme pro­fes­sion­nel ! Mais que ces ques­tions sont in­té­res­santes ! Le ton de ro­quet et l’agres­si­vi­té fac­tice adop­tés par les jour­na­listes qui mènent ce genre d’en­tre­tien donnent l’im­pres­sion que nous sommes en pré­sence de spé­cia­listes à qui on ne la fait pas. Tout de­vient af­faire de per­sonnes, et de la per­son­na­li­sa­tion des en­jeux à la sta­ri­sa­tion du fa­vo­ri il n’y a qu’un pas : au soir du pre­mier tour, en voyant Em­ma­nuel Ma­cron mon­ter sur scène en te­nant la main de sa « Bri-gitte ! », Léa Sa­la­mé com­mente : « Cette élec­tion, c’est aus­si l’aventure d’un couple. » Ah bon.

Des grilles de lec­ture à géo­mé­trie va­riable

Dès la pri­maire de la droite, la confron­ta­tion des idées est pas­sée à l’ar­rière-plan, éclip­sée par les anec­dotes per­son­nelles (le mi­nis­tère ja­dis re­fu­sé par Fillon à NKM parce qu’elle était en­ceinte), les pe­tites phrases qui donnent tant à par­ler (« Je les em­merde ») et les

ini­mi­tiés entre les can­di­dats ou entre leurs sou­tiens. Les jour­na­listes, qui s’étaient fo­ca­li­sés sur l’af­fron­te­ment Sar­ko­zy-jup­pé et avaient dé­cré­té qu’il y avait « peu de dif­fé­rences » entre les can­di­dats, voire qu’ils avaient des « pro­grammes ju­meaux » (France Soir), ce qui au­to­ri­sait à se concen­trer avec dé­lec­ta­tion sur l’anec­do­tique, se trou­vèrent fort dé­pour­vus au soir du pre­mier tour. Du jour au len­de­main, on dé­cou­vrit tout plein de dif­fé­rences entre les pro­grammes des deux fi­na­listes : « deux vi­sions » (Le Monde) de la so­cié­té, de la san­té, de l’édu­ca­tion, de l’éco­no­mie, de la fa­mille, etc. Et les mé­dias mirent en scène une ré­pé­ti­tion gé­né­rale du se­cond tour de la pré­si­den­tielle : il fal­lait faire bar­rage à la droite ré­ac­tion­naire. Les pe­tits mots lour­de­ment orien­tés mais en ap­pa­rence neutres et ob­jec­tifs furent dis­sé­mi­nés dans les com­men­taires sur Jup­pé : « pro­gres­sisme », « ou­ver­ture », « ave­nir », « mo­dé­ré », « pro-eu­ro­péen ». Et leurs an­to­nymes fleu­rirent dans les ar­ticles consa­crés à Fran­çois Fillon. On donne l’illu­sion de li­vrer une ana­lyse politique mais en réa­li­té, on dis­cri­mine abu­si­ve­ment entre un bon et un mau­vais, un gen­til et un mé­chant. Le ju­ge­ment n’est pas politique, il est éthique. De fait, il fal­lait sou­dain confé­rer à une op­po­si­tion que per­sonne n’avait vue au­pa­ra­vant l’illu­sion de l’évi­dence. Et cette évi­dence de­vait tou­cher jus­qu’au ver­dict des urnes, en quoi ce fut un échec ; pré­ci­sé­ment en rai­son de la dé­fiance que sus­cite tout dis­cours obli­gé.

Des dé­bats de chiffres

Les dé­bats té­lé­vi­sés aux­quels nous avons as­sis­té pourraient se ré­su­mer à des chiffres. Il y a ceux qui dé­filent (sur les énormes chro­no­mètres) et ceux qu’on aligne dans des dis­cours qui de­viennent des opé­ra­tions de cal­cul sans fin. Pour nos jour­na­listes, un dé­bat « de bonne te­nue » est un dé­bat où l’on se bat à coups de nombres. Ce sont des dé­bats de tech­no­crates et non des dé­bats d’idées. Ce sont donc des dé­bats ca­li­brés pour Em­ma­nuel Ma­cron (« on ré­pète tout le temps que je suis ban­quier : eh bien, je sais comp­ter ! » lan­çait-il au cours d’un jour­nal té­lé­vi­sé). Ja­mais on n’y prend de hau­teur et sur­tout, ja­mais on ne se ré­fère au pas­sé dans la pers­pec­tive du temps long, sans quoi le cou­pe­ret jour­na­lis­tique tombe : « On ne va pas re­faire l’his­toire : on est en 2017, là. »

Peut-être fau­drait-il le rap­pe­ler : élire le pré­sident de la Ré­pu­blique, ce n’est pas vo­ter pour le meilleur mi­nistre de l’éco­no­mie mais choi­sir la per­sonne qui in­car­ne­ra l’es­prit des lois du­rant les cinq an­nées à ve­nir. La sé­lec­tion de­vrait donc prendre pour cri­tère une culture et une vi­sion bien plus, sans l’ex­clure, qu’une com­pé­tence ma­thé­ma­tique. Ce n’est tou­te­fois pas ain­si que sont conçus les dé­bats et cette campagne a, plus que ja­mais, don­né l’an­gois­sante im­pres­sion qu’il ne s’agis­sait guère, en fin de compte, que de choi­sir un nou­veau gé­rant. Et comme nous ne sommes pas ha­bi­li­tés à éva­luer les ap­ti­tudes des uns et des autres en éco­no­mie, nous nous sommes fiés au CV. Il res­sort de ces dé­bats une im­pres­sion de ten­sion per­ma­nente, due bien plus à la me­nace constante de l’in­ter­rup­tion pour cause de temps écou­lé qu’à la na­ture même des échanges.

Un sen­ti­ment per­ma­nent de dé­jà-en­ten­du

La politique n’étant, pour nos jour­na­listes, qu’une simple af­faire de stra­té­gie pour par­ve­nir au pou­voir (Un­tel dit ce­ci pour que Truc dise ce­la, ce qui va faire ré­agir Ma­chin, etc.), il ne faut pas s’éton­ner qu’ils re­noncent à com­men­ter le pré­sent, ce qui est pour­tant à peu près la seule chose qu’on leur de­mande, pour s’oc­cu­per de pré­dire l’ave­nir : les élec­teurs de Truc se re­por­te­ront-ils sur Bi­dule ? L’at­ten­tat des Champ­sé­ly­sées pour­rait-il chan­ger la donne dans les urnes ? Cette ques­tion, mal­séante car po­sée trop hâ­ti­ve­ment après les faits, avait vo­ca­tion à nous ra­me­ner tout de suite à la lu­ci­di­té et à l’in­sen­si­bi­li­té né­ces­saires afin que cet as­sas­si­nat ne fît point « le jeu de ». Pa­ren­thèse. Ce fut pire en­core, entre les deux tours, lorsque des anar­chistes s’at­ta­quèrent aux forces de l’ordre, le 1er mai. La pho­to­gra­phie re­pré­sen­tant le CRS en­flam­mé par un cock­tail Mo­lo­tov fit la une de tous les grands jour­naux du monde. Sauf en France, où l’on se concen­tra sur la di­vi­sion syn­di­cale, cette dis­per­sion, comme d’ailleurs toute vo­lon­té d’abs­ten­tion, étant trai­tée sur le mode du com­ment osent-ils : « Peut-on vrai­ment par­ler de la loi El Khom­ri quand le FN est au se­cond tour ? » de­mande un journaliste de France In­fo. Fer­mons la pa­ren­thèse.

Cette ob­ses­sion de la pré­dic­tion donne l’im­pres­sion, sans cesse, que le réel est dé­jà ad­ve­nu. On re­garde le dé­bat pour dé­cou­vrir ce que l’on sait dé­jà parce que, par­mi les titres, le matin même, on nous a dit : les pu­pitres se­ront de telle forme, le dé­cor de telle cou­leur, un­tel va cher­cher à attaquer alors que tel autre can­di­dat se­ra sur la dé­fen­sive, ce­lui-ci fe­ra va­loir tel ar­gu­ment tan­dis que ce­lui-là es­saie­ra de ne pas s’écrou­ler sous le poids de la po­lé­mique sus­ci­tée par ses ré­cents propos, etc. Les son­dages, qui ne se trompent pas tant que ce­la, donnent, quant à eux, le ré­sul­tat du scru­tin alors que les urnes sont en­core vides. Le seul sus­pense de­vient donc : non pas « que va-t-il se pas­ser ? » mais « se se­ront-ils trom­pés ? ». Et l’im­pres­sion que tout est joué d’avance s’en trouve ren­for­cée.

Cette campagne tout en­tière au­ra été lour­de­ment scé­na­ri­sée par nos mé­dias. Jus­qu’à la ca­ri­ca­ture, au­tre­ment dit jus­qu’à ce mo­ment in­croyable où les deux can­di­dats fi­na­listes ont ac­cep­té de se ca­ri­ca­tu­rer eux-mêmes : la dé­ma­gogue ex­ci­tée et gro­tesque contre le froid et ar­ro­gant tech­no­crate. De bout en bout, les mé­dias au­ront fait de ce grand pro­ces­sus d’ex­pres­sion po­pu­laire une pan­to­mime ri­di­cule, trop bien ba­li­sée, fade, mal­adroi­te­ment amé­ri­ca­ni­sée, et au­ront ain­si don­né toute la force de sa vé­ri­té à ce mot de Toc­que­ville : « Le suf­frage uni­ver­sel ne me fait pas peur, les gens vo­te­ront comme on leur di­ra. »

Fran­çois Fillon sur le pla­teau de L'émis­sion politique (France 2), 23 mars 2017.

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