LA FÊTE EST DÉ­JÀ FI­NIE

Tous les mi­lieux d'af­faires de la pla­nète ont sa­lué l'élec­tion d'em­ma­nuel Ma­cron. Mais cette eu­pho­rie ne du­re­ra pas, trop de ca­tas­trophes se pro­filent. La crise ita­lienne me­nace la zone eu­ro, la Chine va bien­tôt plon­ger et l'al­gé­rie s'ap­prête à ex­plo­ser…

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Jean-luc Gréau

Dé­men­tant le diag­nos­tic d’un bon es­prit qui pen­sait que le quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande scel­le­rait « l’ago­nie du men­songe mit­ter­ran­dien1 », un concours de cir­cons­tances in­ouï a per­mis l’élec­tion d’un hé­ri­tier du pré­sident qui a pla­cé la France dans la double sou­ri­cière de l’eu­ro et de l’eu­rope : le mit­ter­ran­disme a sur­vé­cu, quelque temps en­core, à son men­songe et à sa faillite.

L’élec­tion du 7 mai confirme le pro­nos­tic que j’avais ha­sar­dé dans ces co­lonnes, pen­sant que la France se­rait en­core une fois à contre-cou­rant2. En 1981, elle avait dé­si­gné un pré­sident ap­puyé sur un pro­gramme à de­mi mar­xiste, à re­bours de l’an­gle­terre de Mar­ga­ret That­cher et de l’amé­rique de Ro­nald Rea­gan. Au­jourd’hui, elle ins­talle un homme ap­puyé par les mi­lieux d’af­faires de Wall Street et de la Ci­ty avec l’es­poir qu’il pour­ra contre­car­rer les pro­jets de Do­nald Trump et sur­tout ceux de The­re­sa May.

Je laisse le soin aux meilleurs plumes po­li­tiques de Cau­seur d’ex­pli­ci­ter le scé­na­rio qui a conduit au scru­tin du 7 mai. Deux points me sont ap­pa­rus ce­pen­dant avec force du­rant la campagne : pre­miè­re­ment, les vé­ri­tables élections pri­maires sont mé­dia­tiques, deuxiè­me­ment, la France vit dans le pas­sé.

Ce sont les mé­dias ral­liés dès le pre­mier tour en pro­por­tion de neuf sur dix à la can­di­da­ture d’em­ma­nuel Ma­cron, qui ont por­té sur le pa­vois un homme étroi­te­ment as­so­cié à la ges­tion du pré­sident sor­tant, avant de le sou­te­nir au se­cond tour dans une pro­por­tion qui frise les cent pour cent. Les can­di­dats is­sus des pri­maires ré­pu­bli­caines ont été soit flin­gués à mort par leurs soins, soit en­ter­rés avec le par­ti so­cia­liste dis­qua­li­fié par cinq an­nées de pou­voir. « How to do much about no­thing », « beau­coup de bruit pour rien » au­rait dit Sha­kes­peare de l’épi­sode des pri­maires. Mais sur­tout que reste-t-il réel­le­ment de la dé­mo­cra­tie dont les mé­dias se veulent la garde pré­to­rienne si le plu­ra­lisme a ces­sé d’être ?

La France vit dans le pas­sé. Le pas­sé du Front po­pu­laire de 1936 : « No pa­sarán. » Ce­lui du trai­té de Rome dont le 60e an­ni­ver­saire vient d’être com­mé­mo­ré : « L’eu­rope est notre des­tin. » Ce­lui du pro­gramme com­mun de 1972 res­sus­ci­té par Ha­mon et Mélenchon pour les be­soins de leur campagne. Ce­lui du big bang that­ché­rien de 1978 : « There is no al­ter­na­tive. » Ce­lui de l’an­ti­ra­cisme mi­li­tant des an­nées 1980 : « Touche pas à mon pote. » Ce­lui du trai­té de Maas­tricht ra­ti­fié en 1992 : « L’eu­ro est notre bou­clier. » Le vote du 7 mai, qui a confir­mé un per­son­nage dont les grands sou­tiens af­fichent une moyenne d’âge de 70 ans, se trouve au confluent de ces ana­chro­nismes et de ces illu­sions.

Reste que le nou­veau pré­sident s’ins­talle dans une France, une Eu­rope et un monde où les dé­fis se sont mul­ti­pliés depuis la chute pro­vi­den­tielle du mur de Ber­lin. Lais­sant de cô­té les ques­tions géo­po­li­tiques, la Co­rée du Nord, le monde arabe en convul­sion, le ter­ro­risme is­la­mique, je m’en tien­drai à trois crises ins­crites en fi­li­grane à l’agen­da pré­si­den­tiel : la crise ita­lienne, la crise chi­noise et la crise al­gé­rienne.

La crise ita­lienne

Qu’on ne m’ac­cuse pas d’être en­core et tou­jours l’oi­seau de mau­vais au­gure de l’idéal eu­ro­péen. Le mo­ral des par­ti­sans de l’eu­ro et de l’eu­rope est au plus bas. On peut en­fin lire, sous leur plume, des tri­bunes sur la crise exis­ten­tielle de la construc­tion eu­ro­péenne et des mises en garde contre les fra­gi­li­tés ré­vé­lées par l’ex­pé­rience de la mon­naie unique. Ils ima­ginent une Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, ils font l’hypothèse d’une autre Eu­rope qui ré­con­ci­lie­rait les conti­nen­taux et les An­glais, ils avancent en­core l’idée d’une mu­tua­li­sa­tion des dettes des pays pauvres et des pays riches. Ils tablent sur une al­liance sa­crée entre Ma­cron et Schulz pour re­don­ner du lustre au bâ­ti­ment dé­fraî­chi de la construc­tion eu­ro­péenne.

Leurs exer­cices de fu­tu­ro­lo­gie à la mie de pain ou­blient l’es­sen­tiel. N’y a-t-il pas de nou­veaux risques prêts à se ma­ni­fes­ter dans un proche ave­nir ? Si fait, un risque ban­caire et un risque politique.

L’agence char­gée de la su­per­vi­sion des banques de la zone eu­ro éva­lue à mille mil­liards d’eu­ros le mon­tant to­tal des prêts fra­giles gar­dés dans leurs comptes. Des prêts très in­éga­le­ment ré­par­tis : les pro­por­tions sont de 47 % pour la Grèce3, 16 % pour l’ita­lie, 14 % pour l’ir­lande, mal­gré le sau­ve­tage mas­sif des banques ir­lan­daises me­né en 2011, 6 % pour l’es­pagne4. La na­ture par­ti­cu­lière du sys­tème fait qu’on ne peut can­ton­ner une crise à son pays d’ori­gine. Or, pour l’ins­tant, c’est l’ita­lie qui pré­sente le risque ma­jeur pour la zone eu­ro et le reste du monde. Une so­lu­tion im­pli­quant l’in­ter­ven­tion de ses par­te­naires semble avoir été re­pous­sée au-de­là des grandes échéances po­li­tiques fran­çaise et al­le­mande. Elle im­plique en ef­fet de nou­velles in­jec­tions de fonds pu­blics qui contre­di­raient les règles de la nou­velle Union ban­caire eu­ro­péenne.

Le risque politique dé­coule de la mon­tée en puis­sance en Ita­lie de la gauche de la gauche, le Mou­ve­ment 5 étoiles, et de la droite de la droite, la Ligue du →

L'agence char­gée de la su­per­vi­sion des banques de la zone eu­ro éva­lue à mille mil­liards d'eu­ros le mon­tant to­tal des prêts fra­giles gar­dés dans leurs comptes.

Nord, qui ont rom­pu avec l’eu­ro et l’eu­rope. Il se si­tue dans un contexte de désa­mour des Ita­liens pour l’ex­pé­rience eu­ro­péenne qu’ils ne sont plus qu’une petite moi­tié à ap­prou­ver, contre 80 % il y a dix ans, et plus en­core, de scep­ti­cisme du pa­tro­nat ita­lien, de moins en moins convain­cu des bien­faits de la mon­naie unique. Le scru­tin lé­gis­la­tif pro­je­té en 2018 di­ra si les Ita­liens sont prêts à sau­ter le pas qui les sé­pare d’un re­tour à la sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire.

Les dettes pour­ries des en­tre­prises chi­noises

La crise chi­noise n’en fi­nit pas de se faire at­tendre. Ce­la fait cinq ans au moins que les si­gnaux d’alarme ont com­men­cé à ré­son­ner, d’abord à bas bruit, puis sur un mode plus in­sis­tant. Le sché­ma de cette crise est des plus simples à com­prendre. Il est un sy­mé­trique et in­verse de ce­lui de la crise amé­ri­caine de 2008. Le séisme amé­ri­cain a pro­cé­dé d’une sur­con­som­ma­tion et d’un sur­en­det­te­ment des mé­nages sur un ter­ri­toire al­lant de la Flo­ride jus­qu’à la Ca­li­for­nie. Ce­lui que nous pro­met la Chine prend sa source dans un su­rin­ves­tis­se­ment et un sur­en­det­te­ment des en­tre­prises chi­noises.

Cer­tains s’en éton­ne­ront. Ne dit-on pas, ici et là, que la Chine est en train de pas­ser d’un mo­dèle ba­sé sur l’in­ves­tis­se­ment à un mo­dèle fon­dé sur la consom­ma­tion ? Les chiffres nous disent au contraire que l’in­ves­tis­se­ment reste dis­pro­por­tion­né, pour ne pas dire ex­tra­va­gant : il re­pré­sente 45 % du PIB contre 34 % en 2000. Son mo­teur est l’ef­fort mas­sif d’in­fra­struc­tures : les Chi­nois construisent chaque an­née plus de routes, d’au­to­routes, de lignes de TGV, d’aé­ro­ports.

À ce stade, il y a trois choses à com­prendre. Pre­miè­re­ment : le su­rin­ves­tis­se­ment in­duit une consom­ma­tion ad­di­tion­nelle – chose constam­ment ou­bliée par les éco­no­mistes du FMI ou de L’OCDE, et bien d’autres – qui en masque la dis­pro­por­tion. Deuxiè­me­ment : il s’ap­puie sur un en­det­te­ment mas­sif des en­tre­prises qui y contri­buent di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment : 170 % du PIB (à titre de com­pa­rai­son, en 2008, la dette des mé­nages amé­ri­cains re­pré­sen­tait 100 % du PIB). Troi­siè­me­ment : les di­ri­geants po­li­tiques sont pris au piège : le seul fait de sta­bi­li­ser les dé­penses d’in­fra­struc­tures à leur ni­veau ac­tuel au­rait pour ef­fet de pro­vo­quer une ré­ces­sion, par ses ef­fets se­con­daires sur l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises et la consom­ma­tion. Les au­to­ri­tés fi­nan­cières chi­noises en sont conscientes. Le pré­sident de l’au­to­ri­té de ré­gu­la­tion ban­caire, Guo Shu­qing – re­te­nez son nom –, a ti­ré le si­gnal d’alarme contre le « chaos qui me­nace », al­lant jus­qu’à mettre sa tête sur le billot. « Si je ne pré­viens pas le chaos, je dé­mis­sion­ne­rai. » Il n’est donc pas sûr que la ques­tion des dettes pour­ries puisse at­tendre le 19e congrès du PC chi­nois, pro­gram­mé en no­vembre pro­chain, qui doit re­con­duire le pré­sident Xi. En toute hypothèse, le chaos fi­nan­cier dont parle Guo Shu­qing ébran­le­rait une nou­velle fois la mon­dia­li­sa­tion après la grande se­cousse de 2008.

La crise al­gé­rienne

Vos quo­ti­diens se gardent bien de le dire. L’al­gé­rie a ra­té son in­dé­pen­dance. Sur le plan politique : ce pays, plus sou­ve­rain ju­ri­di­que­ment que la France en­gluée dans l’eu­rope, est aux mains d’une no­menk­la­tu­ra mi­li­taire et ci­vile. Sur le ter­rain éco­no­mique et fi­nan­cier, sa sur­vie dé­pend chaque an­née un peu plus de sa pro­duc­tion de pé­trole et de gaz – troisième pro­duc­tion mon­diale après la Rus­sie et l’iran. Les hy­dro­car­bures re­pré­sentent 98 % des ex­por­ta­tions.

Mais c’est au­jourd’hui un pays de 40 mil­lions d’ha­bi­tants dont une ma­jo­ri­té de jeunes qui n’ont d’autres pers­pec­tives que des pe­tits bou­lots liés à la consom­ma­tion, les pré­bendes ou si­né­cures pro­cu­rées par le ré­gime ou l’émi­gra­tion vers la France. Les cer­veaux des jeunes Al­gé­riens sont han­tés par l’image des vi­sas qui per­met­traient de bas­cu­ler de l’autre cô­té de la Mé­di­ter­ra­née5. En ef­fet, mal in­for­més par leurs com­pa­triotes ins­tal­lés chez nous, ils pensent que la France, do­tée de la pro­tec­tion so­ciale la plus coû­teuse de la pla­nète, a les moyens de les ac­cueillir par mil­lions.

Le pro­chain quin­quen­nat ver­ra la dis­pa­ri­tion d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka. Alors, ou bien une per­son­na­li­té pro­vi­den­tielle ap­pa­raî­tra qui fe­ra ce qu’au­raient dû faire ses pré­dé­ces­seurs, pur­ger l’ad­mi­nis­tra­tion et l’ar­mée, et don­ner le pou­voir éco­no­mique aux en­tre­pre­neurs pri­vés, tout en ap­pe­lant à la res­tric­tion des nais­sances, contre les ho­mé­lies des imams, ou bien le chaos s’ins­tal­le­ra et, à sa fa­veur, une nou­velle op­po­si­tion is­la­miste ten­te­ra de s’im­po­ser à Al­ger la Blanche. Des côtes al­gé­riennes pourraient alors s’élan­cer des mil­liers d’em­bar­ca­tions de nou­veaux mi­grants.

Com­ment le pré­sident pour­rait-il s’op­po­ser à leur ar­ri­vée ? L’oc­ca­sion se­ra ve­nue d’ex­pier les fautes de la co­lo­ni­sa­tion, en ac­cueillant des po­pu­la­tions dont on a op­pri­mé les aïeux. Les mé­dias y veille­ront jour et nuit.

Quos vult per­dere Ju­pi­ter de­men­tat, « ceux que Ju­pi­ter veut perdre, il les aveugle » Le propos concerne au pre­mier chef Ma­rine Le Pen. Après un par­cours sans faute qui avait conduit son par­ti, ré­or­ga­ni­sé sous sa di­rec­tion, au rang de pre­mier par­ti de France, elle a ac­cu­mu­lé les fautes ma­jeures

Les dé­penses d'in­ves­tis­se­ment chi­noises restent dis­pro­por­tion­nées, pour ne pas dire ex­tra­va­gantes : elles re­pré­sentent ac­tuel­le­ment 45 % du PIB contre 34 % en 2000.

du­rant sa campagne. D’abord en in­ven­tant une priorité à l’em­ploi des na­tio­naux, inu­tile et in­con­grue, qui l’ex­po­sait un peu plus à l’in­cri­mi­na­tion de xé­no­pho­bie. En­suite en lou­voyant sur la ques­tion de la mon­naie unique, avec l’idée d’une mon­naie com­mune sur­ajou­tée à la mon­naie na­tio­nale res­tau­rée, dans le but d’ac­cueillir Ni­co­las Du­pont-ai­gnan et d’adou­cir les cri­tiques de la presse bour­geoise de droite. En­fin, en af­fi­chant une vio­lence ver­bale dont elle n’est pas cou­tu­mière, à l’oc­ca­sion du dé­bat du 3 mai, alors que Ma­cron avait de­man­dé le re­jet de sa can­di­da­ture au nom d’une vio­lence pré­su­mée du FN qu’on n’a guère vue dans les com­munes ad­mi­nis­trées par lui. Trois fautes qu’il lui se­ra dif­fi­cile de ra­che­ter.

Il concerne aus­si son ri­val vic­to­rieux. L’in­di­vi­du ne doute de rien. Une chance in­so­lente l’a ac­com­pa­gné, le por­tant en quelques an­nées d’un sta­tut de ser­vi­teur de la banque Roth­schild à ce­lui de chef d’un État vieux de huit siècles. Quand on est glo­ri­fié par neuf mé­dias hexa­go­naux sur dix, par le New York Times, le Wall Street Jour­nal, le Guar­dian et bien d’autres en­core, quand on a été ral­lié par toute la no­menk­la­tu­ra politique et éco­no­mique de ces qua­rante der­nières an­nées, d’alain Ma­de­lin à Cohn-ben­dit en pas­sant par Pierre Gat­taz, peut-on en­core gar­der les pieds sur terre ?

Pour faire face au dé­rè­gle­ment de l’es­prit qui le me­nace, il au­rait be­soin de s’ap­puyer sur une culture his­to­rique ou lit­té­raire. Mais ses dis­cours ré­vèlent le creux abys­sal du per­son­nage là où les dif­fi­cul­tés du temps vou­draient qu’ap­pa­raisse un Bo­na­parte éco­no­mique et politique. Où ira la France sous la fé­rule d’em­ma­nuel Ma­cron ? Les te­nants du sys­tème nous ont mis en garde après le 23 avril : « Ma­cron ou le chaos. » Et si c’était « Ma­cron et le chaos » ? •

1. Mar­cel Gau­chet, Com­prendre le mal­heur fran­çais, p. 157, édi­tions Stock, 2016. 2. Voir Cau­seur n° 44, mars 2017, « Can­di­dat des mil­liar­daires, et des sous-pro­lé­taires ». 3. La faillite consom­mée des banques grecques est trai­tée dans le cadre des aides pé­rio­diques re­çues par l'état grec au titre de son plan de sau­ve­tage. 4. Le gros des risques est concen­tré dans la 3e banque du pays, Ban­co Po­pu­lar. 5. Par quoi nous voyons le ca­rac­tère pro­vo­ca­teur et gro­tesque de la pos­ture d'em­ma­nuel Ma­cron quand il a im­pu­té à la France « un crime contre l'hu­ma­ni­té com­mis en Al­gé­rie ».

Em­ma­nuel Ma­cron cé­lèbre sa vic­toire au Louvre, 7 mai 2017.

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