DOR­LÉANS LE MA­GNI­FIQUE

Seul un snob in­té­gral pou­vait nous ra­con­ter ce que furent le sno­bisme et l'ère des hap­py few. Il était donc de la plus haute ur­gence d'al­ler à la ren­contre de Fran­cis Dor­léans.

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Pa­trick Man­don

Quelques-uns eurent du gé­nie, presque tous furent mal­heu­reux dans des pro­por­tions qu’au­to­ri­sait leur pros­pé­ri­té fi­nan­cière. Dans Snob So­cie­ty (Flam­ma­rion, 2009), Fran­cis Dor­léans les suit de loin et les exa­mine de près. Il met à cette oc­cu­pa­tion l’évi­dente fé­ro­ci­té d’un cé­lèbre mé­mo­ria­liste ver­saillais à la cour de Louis XIV, ré­vé­lant, au-de­là de ses gra­vures à l’acide, la pa­rade flam­boyante d’une mon­da­ni­té en­fuie et, avec elle, d’une so­cié­té au­da­cieuse, sou­vent raf­fi­née, qu’un dé­li­cieux poi­son de dé­ca­dence vis­con­tienne me­nait à sa perte.

Voi­ci Na­tha­lie Pa­ley, prin­cesse de la mai­son Ro­ma­nov, d’une beau­té an­dro­gyne, ini­tiée à la drogue par Jean Coc­teau. Il laisse en­tendre qu’elle est en­ceinte de ses oeuvres. Na­tha­lie n’en­cou­rage guère à le croire, qui dé­clare long­temps après cet épi­sode : « Il vou­lait un fils, mais il était avec moi aus­si ef­fi­cace que peut l’être un ho­mo­sexuel bour­ré d’hé­roïne » ! En­ga­gée puis dé­çue par Hol­ly­wood, elle se re­tire du monde et vit en re­cluse, muette et désen­chan­tée. Bien dif­fé­rente est Louise de Vil­mo­rin : vive, cu­rieuse quoique dé­fi­ni­ti­ve­ment « in­con­so­lable1 », elle cultive une tendre ami­tié amou­reuse avec Duff Coo­per, qui fut le pre­mier am­bas­sa­deur d’an­gle­terre à Pa­ris après la Se­conde Guerre, et avec la­dy Dia­na, l’épouse de ce der­nier. « Lou­lou » est conviée, avec les ve­ry hap­py few, au « bal du siècle » par Charles de Beis­te­gui, le 3 sep­tembre 1951. Ce­lui-ci est as­sez riche pour igno­rer le mon­tant de ses dé­penses. Il a sau­vé de la ruine le pa­lais La­bia, à Ve­nise, res­tau­ré les fresques de Tie­po­lo, l’a dé­co­ré avec faste, puis a convié tous ses amis. Ils viennent, ils sont éblouis. L’évé­ne­ment entre dans la lé­gende. L’écri­vain amé­ri­cain Tru­man Ca­pote n’en fut pas. Il or­ga­nise, lui aus­si, un bal mé­mo­rable, à New York, le 28 no­vembre 1966, après le triomphe de son ré­cit De sang-froid. Se pré­ci­pi­tèrent au Pla­za, mas­qués, Frank Si­na­tra et Mia Far­row, Phi­lip Roth, Rose Ken­ne­dy, Tal­lu­lah Ban­khead, Gre­ta Gar­bo, Niar­chos, An­dy Wa­rhol, Ce­cil Bea­ton… Pour­tant, après la pu­bli­ca­tion par le ma­ga­zine Es­quire en oc­tobre 1975 de « La Côte basque, 1965 », cha­pitre de son pro­chain livre an­non­cé, tout ce beau monde se dé­tourne avec dé­goût du « va­ni­teux din­don » (dixit lui-même). Sa pein­ture vi­trio­lée de la haute so­cié­té lui vaut une dé­tes­ta­tion gé­né­rale. Il n’écri­ra plus. Le ro­man an­non­cé par la pré­pu­bli­ca­tion dans Es­quire de­meu­re­ra in­ache­vé ; il pa­raî­tra en 1987, après sa mort (1984), sous le titre Prières exau­cées…

Cau­seur. Avez-vous connu quelques-uns des per­son­nages que vous évo­quez dans votre livre ? Fran­cis Dor­léans. Non, au­cun, même pas Sal­va­dor Dalí. Peu de gens l’ont vrai­ment fré­quen­té ; Fran­çoisMa­rie Ba­nier, bien sûr, mais il al­lait par­tout, était re­çu et fê­té dans le « monde », il était pré­coce, ce qui n’a ja­mais été mon cas. À 18 ans, je fré­quen­tais des gens de mon âge. Je n’avais pas le dé­sir, sou­vent par­ta­gé par les ho­mos, de connaître des per­sonnes plus âgées, cé­lèbres, ni ce­lui de suivre des en­ter­re­ments…

À ce propos, croyez-vous que l'ho­mo­sexua­li­té ait joué un rôle dans cette mon­da­ni­té, dans sa fan­tai­sie comme dans son pres­tige ? As­su­ré­ment. Ils avaient une au­ra, étaient en­tou­rés d’un cer­tain mys­tère. Ceux qui ren­daient pu­blique leur ho­mo­sexua­li­té étaient les plus « lan­cés », les plus beaux, les plus élé­gants. Ils agré­geaient au­tour d’eux une so­cié­té brillante, parce qu’ils étaient brillants eux-mêmes. Les choses ont évi­dem­ment chan­gé, le sta­tut des ho­mos a évo­lué, c’est heu­reux, bien sûr, mais ce­la les a ba­na­li­sés, aus­si. Mais ho­mos ou non, tous ces gens évo­luaient dans un pe­tit univers, qui était loin d’être en ex­pan­sion. Mal­gré ses fron­tières for­mées par l’ar­gent, l’ori­gine so­ciale, le ta­lent, la réus­site, la re­nom­mée, il fut ba­layé.

Vous êtes le mé­mo­ria­liste des « heu­reux

d'un monde » per­du2, des gens riches et cé­lèbres ani­més du sou­ci de plaire, de te­nir leur rang dans la rude et na­vrante com­pé­ti­tion du pa­raître qui les op­po­sait en per­ma­nence. J’avais en tête le mou­ve­ment de la ronde, qui a ins­pi­ré le film de Max Ophuls3 ; leurs cou­che­ries fai­saient un lien entre nombre d’entre eux. Le théâtre de l’amour, dans leur mi­lieu, ne fait ja­mais re­lâche.

Vos por­traits sont cruels, ce­pen­dant vous ne les pri­vez pas de leur hu­ma­ni­té. Pre­nons le cas de Por­fi­rio Ru­bi­ro­sa, play-boy par ex­cel­lence dans les an­nées 1950, vestes blanc cas­sé, po­lo de Ba­ga­telle, che­veux lus­trés ; son pal­ma­rès de sé­duc­teur do­mi­ni­cain (de la Ré­pu­blique do­mi­ni­caine et non de l'ordre re­li­gieux) est im­pres­sion­nant : Ma­ri­lyn Mon­roe, Ava Gard­ner, Zsa Zsa Ga­bor, qui vient de mourir ! Elle avait 99 ans : quelle vie que la sienne ! Neuf ma­ris et des amants, dont Ru­bi­ro­sa, donc, qui croi­sa sa route alors qu'elle était la femme lé­gi­time de l'ac­teur George San­ders4. Ru­bi­ro­sa avait un cô­té un peu beauf, à la vé­ri­té, mais sa mort pos­sède quelque chose de tou­chant. Son temps est ré­vo­lu, il le sait, d’autres hommes ar­rivent, ha­billés, coif­fés dif­fé­rem­ment, pleins d’une éner­gie qui com­mence à lui faire dé­faut. Il s’offre une der­nière soi­rée, pour fê­ter sa vic­toire au po­lo, il erre de bars en boîtes de nuit, s’al­coo­lise au point de perdre l’équi­libre. Il monte dans son au­to­mo­bile…

… Une Fer­ra­ri 250 GT ; nous sommes au pe­tit matin du 5 juillet 1965, il tra­verse le bois de Bou­logne, vous écri­vez : « Cu­rieux dé­tour pour un homme pres­sé de ren­trer chez lui.

Avec ses 170 km au comp­teur, on pou­vait pen­ser qu’il était pres­sé. Pres­sé d’en fi­nir, peut-être ? On n’en au­ra ja­mais la cer­ti­tude. Pas de pi­tié pour les play-boys. Avec une pré­ci­sion éton­nante, il s’écra­sa de plein fouet contre un pla­tane, et mou­rut sur le coup. Le coup du la­pin : les cer­vi­cales. Comme Ali Khan. » Vous lais­sez en­tendre qu'il a pré­fé­ré sor­tir du jeu. On peut l’ima­gi­ner, d’ailleurs je l’ai ima­gi­né. Vous sa­vez, pour ce livre, j’ai énor­mé­ment tra­vaillé, j’ai cher­ché les in­for­ma­tions, je me suis éga­le­ment don­né une part d’in­ven­tion. Le play-boy à la fa­çon de « Ru­bi » (comme di­saient les dames) n’avait plus d’ave­nir dans un dé­cor, où ses ri­vaux, les mi­nets aux vestes cin­trées, ra­jeu­nis­saient consi­dé­ra­ble­ment la concur­rence.

Nous re­par­le­rons des mi­nets. Pour ce qui est de Por­fi­rio, si l'on en croit une anec­dote, la na­ture l'avait gé­né­reu­se­ment pour­vu. Il est vrai que, dans cer­tains grands res­tau­rants, on nom­mait Ru­bi­ro­sa « le mou­lin à poivre grand for­mat » !

On ne peut par­ler de lui sans pen­ser à l'une de ses femmes, Bar­ba­ra Hut­ton5. La pauvre Bar­ba­ra !

« Pauvre petite fille riche ! » : c'est ain­si qu'on l'a dé­si­gnée. Ah ! ri­chis­sime ! Le pu­blic pen­sait qu’une hé­ri­tière aus­si bien do­tée, jo­lie de sur­croît, au moins dans sa jeu­nesse, ne pou­vait que connaître le bon­heur. Mais ses ad­dic­tions à l’al­cool et à la drogue, son ma­laise fon­da­men­tal ont fait de sa vie un che­min de croix. Son ma­riage avec Ru­bi­ro­sa n’a du­ré que quelques se­maines.

Pa­me­la Har­ri­man, an­glaise d'ori­gine, am­bas­sa­drice des États-unis d'amé­rique, au­tre­fois ma­riée au fils de Wins­ton Chur­chill, meurt des suites d'une crise car­diaque à Pa­ris, alors qu'elle na­geait dans la pis­cine du Ritz. Avec Pa­me­la non plus, vous n'êtes pas d'une ten­dresse ex­ces­sive… Elle doit son poste d’am­bas­sa­drice des États-unis d’amé­rique à Bill Clin­ton. C’était un ren­voi d’as­cen­seur, elle n’avait me­su­ré ni ses dons fi­nan­ciers ni ses ef­forts en sa fa­veur lors de la campagne pré­si­den­tielle. Elle sa­vait choi­sir ses hommes. J’es­saie de res­ti­tuer, avec elle comme avec les autres, l’état d’es­prit d’une cer­taine élite à une époque don­née. Je crois que la com­pa­rai­son avec les mil­liar­daires d’au­jourd’hui ne lui se­rait pas dé­fa­vo­rable. Nombre de ses re­pré­sen­tants avaient de la classe. De nos jours, les très riches, be­don­nants, né­gli­gés, chaussent des tongs et se pro­mènent en short !

Vous pas­sez en re­vue une cer­taine fri­vo­li­té, or ce mot est au­jourd'hui uti­li­sé avec plus qu'une nuance de mé­pris. Et c’est in­juste ! Au­jourd’hui, nous sommes mo­roses, en­vieux : peut-être sommes-nous trop nom­breux ? J’avoue que je suis fri­vole, et si je ne l’étais pas, je se­rais mal­heu­reux, je flat­te­rais mon mal­heur : ma fri­vo­li­té me sauve, grâce à elle je m’en suis tou­jours sor­ti.

In­té­res­sante, cette idée de la fri­vo­li­té comme re­mède à la dé­pres­sion ! La fri­vo­li­té a to­ta­le­ment dis­pa­ru. Elle n’a pas sa place dans une so­cié­té que le simple sa­voir-vivre a dé­ser­té. Les choses se dé­font, les gens ne jouent plus le jeu. L’er­satz de mon­da­ni­té qu’on ap­pelle les people ne peut pré­tendre se sub­sti­tuer à l’ancienne !

Vous êtes connu, à Pa­ris, pour votre al­lure et pour votre élé­gance. À vous voir ha­billé, au­jourd'hui, dans un style qu'on qua­li­fiait na­guère de sports­man, on dé­duit que vous veillez à la coupe, bien sûr, mais en­core à la qua­li­té des étoffes, des ma­té­riaux. Ain­si vos chaus­sures… … Elles viennent de chez Her­mès. Je les ai ac­quises voi­là plus de vingt ans. Elles ont vé­cu, mais elles me portent en­core très confor­ta­ble­ment, et je se­rai bien em­bê­té lors­qu’elles me lâ­che­ront dé­fi­ni­ti­ve­ment, ce qui ne sau­rait tar­der, mal­gré les res­se­me­lages. J’achète peu, mais je conserve et j’en­tre­tiens. J’ap­porte un grand soin à chaque pièce de mes vê­te­ments, chaus­sures, cein­tures, pan­ta­lons, vestes, cra­vates. Je les cire, je les brosse, je les tiens à l’abri de la lu­mière et de la pous­sière. Le soin et la qua­li­té rendent les choses in­tem­po­relles. Vous sa­vez, je suis un an­cien mi­net. Au dé­but des an­nées 1960, je fré­quen­tais le drug­store des Champs-ély­sées, où se réunis­sait la jeu­nesse dite do­rée. Nous co­piions les An­glais, plus pré­ci­sé­ment les mods6, qui étaient nos maîtres. Notre al­lure était un peu pré­cieuse, un peu pré­ten­tieuse, mais elle nous « obli­geait ». S’ha­biller est une forme de po­li­tesse. •

1. Je suis née in­con­so­lable, Louise de Vil­mo­rin, 1902-1969, Fran­çoise Wa­ge­ner, édi­tions Al­bin Mi­chel. On li­ra avec plai­sir et pro­fit Cor­res­pon­dance à trois de Louise de Vil­mo­rin, Duff et Dia­na Coo­per, édi­tions Le Pro­me­neur. 2. Chez les heu­reux du monde, ro­man d'edith Whar­ton, The House of Mirth. 3. La Ronde, film de Max Ophuls (1950), d'après la pièce de théâtre du Vien­nois Ar­thur Sch­nitz­ler. 4. La lec­ture de son au­to­bio­gra­phie est vi­ve­ment re­com­man­dée : Mé­moires d'une fri­pouille, George San­ders, tra­duc­tion de Ro­main Slo­combe, Puf. S'adres­sant à son lec­teur, il lui donne cet ul­time en­cou­ra­ge­ment, comme une claque dans le dos ac­com­pa­gnée d'un rire sar­cas­tique : « Je vous aban­donne à vos sou­cis dans cette char­mante fosse d'ai­sance. Bon cou­rage ! » Il s'est sui­ci­dé dans la chambre d'un hô­tel mi­nable, en Es­pagne. 5. Bar­ba­ra Hut­ton (1912-1979) : ma­riée sept fois, hé­ri­tière d'une im­mense for­tune, fol­le­ment dé­pen­sière. 6. En An­gle­terre, la jeu­nesse se par­ta­geait entre mods et ro­ckers : les pre­miers s'ha­billaient comme des lords, les se­conds en vê­te­ments de cuir. À la ques­tion : « Are you a mod or a ro­cker ? », Rin­go Starr ré­pond : « I'm a Mo­cker. » (« A Hard Day's night » Quatre Gar­çons dans le vent, 1964, film réa­li­sé par Ri­chard Les­ter.

Louise de Vil­mo­rin (au centre), lors d'une ré­cep­tion dans son ma­noir de Ver­rières-le-buis­son à la­quelle as­siste son amant An­dré Mal­raux (à droite), fin des an­nées 1960.

Snob So­cie­ty, Fran­cis Dor­léans, Flam­ma­rion, 2009.

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