ÉVAN­GÉ­LI­SER LES MU­SUL­MANS ? TOU­LON, TERRE DE MIS­SION

À Tou­lon, la com­mu­nau­té des Mis­sion­naires de la mi­sé­ri­corde di­vine s'ef­force de conver­tir les mu­sul­mans à la foi ca­tho­lique. Une ga­geure à l'heure où l'is­lam ne cesse de ga­gner du ter­rain, y com­pris chez les Fran­çais de souche. Re­por­tage.

Causeur - - Som­maire N° 46 – Mai 2017 - Par Daoud Bou­ghe­za­la

Bien­ve­nue au bar pa­rois­sial Le Graal ! « Ici, pen­dant trente ans, c’était un bar gay tra­di­tion­nel », s’amuse le maître de céans Fabrice Loi­seau, 50 ans, cu­ré de l’église tou­lon­naise Saint-fran­çois-de-paule si­tuée à quelques pas de là. C’est avec ju­bi­la­tion que l’ab­bé à la barbe poivre et sel m’ex­plique comment sa so­cié­té re­li­gieuse a ra­che­té les lo­caux du Texas Bar au prin­temps 2015. Par une ruse de l’his­toire, le prêtre a été mis sur la piste de cette bonne af­faire par… le pro­prié­taire de la plus grande dis­co­thèque gay de Tou­lon, ho­mo­sexuel un tan­ti­net ré­ac, très op­po­sé au ma­riage pour tous. Grâce à son in­ter­ces­sion, l’ab­bé s’est re­trou­vé en salle des ventes « le jour de la mé­daille mi­ra­cu­leuse. J’ai dit à Marie : “Écou­tez, si vous le vou­lez pour vous, il faut ar­rê­ter main­te­nant parce que je ne peux plus sur­en­ché­rir !” Du coup, l’autre en­ché­ris­seur s’est ar­rê­té net en dé­cla­rant : “J’ai vu que l’ab­bé priait, il y te­nait, je lui laisse.” » Fu­rieuses, des ligues de ver­tu LGBT crient au sa­cri­lège et tentent de faire an­nu­ler la vente au pré­texte que l’ab­bé… au­rait fait ap­pel à des forces sur­na­tu­relles ! Dans le quar­tier du port, aux trois quarts magh­ré­bin, les ri­ve­rains de l’église et du pub ca­tho-cel­tique ac­cueillent en re­vanche cette di­vine sur­prise d’un bon oeil. « Ouais, tu nous as dé­ga­gé les pé­dés ! » lancent même quelques zy­vas au cu­ré.

Moyen­nant quelques tra­vaux et une bé­né­dic­tion en bonne et due forme, Le Graal est inau­gu­ré par l’évêque en mai 2015 pour en faire un lieu consa­cré à la mi­sé­ri­corde et à l’évan­gé­li­sa­tion, no­tam­ment di­ri­gée vers les mu­sul­mans. Bien que la li­cence III du bar as­so­cia­tif re­bute de nom­breux fi­dèles d’al­lah, la so­cié­té des Mis­sion­naires de la mi­sé­ri­corde di­vine, fon­dée par l’ab­bé Loi­seau voi­là douze ans, y pour­suit sa mis­sion évan­gé­li­sa­trice. En bur­nous blanc ceint d’une cein­ture noire et cou­ron­né d’une croix, les membres de la com­mu­nau­té, éga­le­ment ac­tive à Marseille et Dra­gui­gnan, se si­tuent dans la conti­nui­té des Pères blancs que le car­di­nal La­vi­ge­rie ins­ti­tua au xixe siècle pour évan­gé­li­ser les po­pu­la­tions in­di­gènes (cf. en­ca­dré p. 21). →

Cent cin­quante ans et quelques évé­ne­ments plus tard, « abor­der » les mu­sul­mans afin de les ame­ner à la conver­sion n’est guère plus ai­sé qu’au temps hon­ni des co­lo­nies. Dans le quar­tier du port, long­temps ap­pe­lé Chi­ca­go en rai­son de sa triste ré­pu­ta­tion, les 19 mis­sion­naires de la com­mu­nau­té prêchent sur une terre de mis­sion où le chris­tia­nisme est mi­no­ri­taire. Outre les quelques bap­ti­sés qui ont échap­pé au dé­ter­mi­nisme eth­no-re­li­gieux, une di­zaine d’an­ciens mu­sul­mans tou­lon­nais « che­minent » ac­tuel­le­ment vers le Ch­rist.

Vous connais­sez la blague ? Comme Al­ger la blanche, Tou­lon pos­sède un beau quar­tier eu­ro­péen en marge de la Cas­bah... Pour le na­tif de Tu­nis, la to­po­ny­mie tou­lon­naise a quelque chose de fa­mi­lier : les sa­lons de coif­fure Si­di Bou Saïd voi­sinent avec les ca­fés Bi­zerte et Car­thage. La ville de Rai­mu, an­cien fief du le­pé­nisme mu­ni­ci­pal, où Ma­rine Le Pen a at­teint 44 % des voix au se­cond tour, a quelque chose de la bi­gar­rure mar­seillaise, dé­les­tée de la sa­le­té des rues. C’est dans ce mi­cro­cosme mul­ti­cul­tu­rel que la pe­tite église ba­roque Saint­fran­çois-de-paule or­ga­nise des messes tra­dis de rite tri­den­tin, avec chants en la­tin, com­mu­nion à ge­noux et prêtre of­fi­ciant face à l’au­tel. Une forme ex­tra­or­di­naire ré­ha­bi­li­tée par Be­noît XVI.

En face du port, la quête du Graal ré­serve quelques sur­prises. Au comp­toir, un Magh­ré­bin entre deux âges dé­bite une drôle de ti­rade : « Au nom de Dieu le clé­ment, je vote pour Ma­rine Le Pen même si elle me dé­teste. Elle est na­tio­na­liste comme son père que j’es­time beau­coup ! » Ap­pâ­té, je flaire le conver­ti. Ga­gné. Augustin, de son nom de bap­tême, est « né il y a un an à la pa­roisse Saint-fran­çois-de-paule » à Pâques 2016. Lé­gè­re­ment gri­sé par sa bière blonde, il dé­crit par le me­nu toutes les sta­tions du long che­min de croix qui l’a conduit à Tou­lon. Un cas d’école du nou­vel évan­gé­lisme pra­ti­qué au bled. Ado­les­cent dans un col­lège al­gé­rois à la fin des an­nées 1970, Augustin a dé­cou­vert

Bérangère, pa­rois­sienne : « Les mu­sul­mans qui se conver­tissent sont beau­coup plus sou­vent dans une dé­marche sen­sible qu'in­tel­lec­tuelle. »

des tracts… pro­tes­tants dis­sé­mi­nés par terre. « Jé­sus, conçu du Saint-es­prit, pas de la Vierge Marie », la formule a in­tri­gué ce mu­sul­man qui « li[t] le Co­ran de A àz ». Du ‘Is­sa co­ra­nique au Jé­sus chré­tien fils de Dieu, il y a loin. Aus­si Augustin a-t-il cho­qué ses co­re­li­gion­naires (« is­la­mistes com­pris, qui re­fusent d’en par­ler ») en les ques­tion­nant sur le mys­tère de la Tri­ni­té, ce Dieu unique in­car­né en trois per­sonnes, dans le­quel le dogme is­la­mique dé­nonce une dé­viance as­so­cia­tion­niste (shirk). Ce n’est qu’en 2002, près de vingt-cinq ans après ses pre­miers ti­raille­ments, qu’augustin a fi­ni par ren­con­trer des évan­gé­liques pro­tes­tants très ac­tifs en Ka­by­lie (cf. en­ca­dré p. 22). « Ce qui marche dans les églises pro­tes­tantes, c’est l’ex­pé­rience d’une com­mu­nion fra­ter­nelle qui touche les gens. Le “Voyez comme ils s’aiment” des pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes s’ac­tua­lise dans leur ma­nière de vivre la grâce di­vine », m’in­dique Mgr Rey, évêque de Fré­jus-tou­lon. Une fa­mille de sub­sti­tu­tion, c’est un peu ce qu’a trou­vé Augustin dans le pro­tes­tan­tisme évan­gé­lique, puisque à la no­table ex­cep­tion de sa femme mu­sul­mane son en­tou­rage l’a re­nié dès qu’il a ces­sé d’al­ler à la mos­quée.

Au bout de dix ans de bri­mades et per­sé­cu­tions en tous genres, souf­frant de troubles psy­chiques, Augustin a ob­te­nu un bon de sor­tie vers la France en 2014. Re­be­lote dans la pe­tite ville de pro­vince où l’ac­cueille son frère as­sis­té so­cial de­puis vingt ans. Quatre mois de co­ha­bi­ta­tion hou­leuse se sont sol­dés par des me­naces de mort s’il n’ab­ju­rait pas. Peine per­due. Tel le héros du film L’apôtre (cf. en­ca­dré p. 23), Augustin n’en a pas dé­mor­du. Après un dé­pôt de plainte clas­sé sans suite « soi-di­sant faute de preuves » contre son frère qui « boit mais ne sup­porte pas qu’on doute de l’is­lam », la pré­fec­ture l’a pla­cé dans un lo­ge­ment tou­lon­nais pour de­man­deurs d’asile. Dès le len­de­main de son ar­ri­vée, « une force [l]’a pous­sé droit vers le stade Mayol et l’église Saint­fran­çois-de-paule », où le jeune vi­caire Du­brule lui a don­né « l’im­pres­sion que toutes les portes du Ciel s’ou­vraient ». Par la suite, il se rend à la messe, « dif­fi­cile parce qu’en la­tin » et de­vient un ca­té­chu­mène presque or­di­naire. Augustin doit à la gé­né­ro­si­té d’une fi­dèle son hé­ber­ge­ment gra­cieux dans une vil­la tou­lon­naise. Sa femme, qu’il « ai­me­rai[t] tou­jours même si elle était res­tée mu­sul­mane », a eu des dif­fi­cul­tés à de­ve­nir chré­tienne, no­tam­ment parce qu’elle maî­trise mal le fran­çais. C’est à la suite d’un songe que la ré­vé­la­tion chris­tique lui est ve­nue, en­traî­nant son bap­tême en même temps que ce­lui d’augustin et de leurs trois en­fants.

Comme l’ob­serve Bérangère, une jeune pa­rois­sienne qui a re­dé­cou­vert la foi adulte par la lecture de Léon Bloy, « les mu­sul­mans qui se conver­tissent sont beau­coup plus sou­vent dans une dé­marche sen­sible qu’in­tel­lec­tuelle ». L’ab­bé Loi­seau me le confirme, 40 % des conver­sions de mu­sul­mans se pro­duisent à la suite de phé­no­mènes mi­ra­cu­leux (vi­sions, rêves, gué­ri­son su­bite). Dans leur im­meuble du 104, cours La­fayette, à quelques mètres de l’église, les Mis­sion­naires de la mi­sé­ri­corde com­parent ces néo­chré­tiens aux pre­miers apôtres tou­chés par la grâce. Le sé­mi­na­riste Mé­dé­ric a en tête plu­sieurs cas d’ex-mu­sul­mans « sen­sibles à un ré­cit. Pour eux, Dieu agit sur leur vie, les dé­fend, les soigne » là où l’oc­ci­den­tal moyen, fût-il bap­ti­sé, sous­trait toute trans­cen­dance de sa vie. A contra­rio, « les mu­sul­mans nous aident à ré­in­ves­tir la sphère de l’exis­ten­tiel dans un monde car­té­sien pro­fon­dé­ment athée », se ré­jouit Mé­dé­ric. Com­bien de mu­sul­mans se sont émus de­vant l’évan­gile un peu frois­sé qu’il range dans sa poche in­té­rieure, tant ces zé­lotes fé­ti­chisent le texte sa­cré et son sup­port pa­pier ?...

Au cours de son apos­to­lat, Mé­dé­ric a pré­pa­ré au bap­tême une jeune pué­ri­cul­trice d’ori­gine so­ma­lienne. Si comme nombre de conver­tis, la rayon­nante Fa­rha, 28 ans, a eu quelque mal à lier foi et rai­son, sa joie de vivre et de prier comme une chré­tienne saute aux yeux. La jeune fille a at­ten­du les der­nières Pâques pour se faire bap­ti­ser après maintes hé­si­ta­tions dues aux pres­sions fa­mi­liales. Fille d’un mi­nistre so­ma­lien, Fa­rha a gran­di dans un mi­lieu pri­vi­lé­gié qui l’a me­née de Mo­ga­dis­cio à la vieille Eu­rope en pas­sant par Abu Dha­bi. Loin des cli­chés mi­sé­ra­bi­listes de la chan­son « Li­ly ». C’est peu dire que sa mère, pieuse et voi­lée, ain­si que sa nom­breuse fra­trie épar­pillée aux quatre coins de l’eu­rope n’ont pas ap­pré­cié sa sor­tie de l’is­lam. Certes, Fa­rha n’a ja­mais ma­ni­fes­té de fer­veur par­ti­cu­lière, à l’image de ses soeurs « qui ne pra­tiquent pas grand-chose » mais mangent ha­lal →

par ha­bi­tus iden­ti­taire. Pour au­tant, le jour où elle a eu vent de ses échanges avec l’ab­bé, sa mère ex­pa­triée en Al­le­magne « a pé­té un câble » et ri­va­li­sé d’in­di­gna­tion avec le cou­sin qui ha­bi­tait alors avec Fa­rha. Mots bles­sants (« Tu iras en enfer », « J’au­rais pré­fé­ré que tu meures avant de naître ! ») et in­com­pré­hen­sion mu­tuelle lui ont fait cou­per les ponts avec toute sa pa­ren­tèle, à l’ex­cep­tion d’une cou­sine. « C’était dur au dé­but, au­tant que de choi­sir entre son père et sa mère : j’aime ma fa­mille, j’aime Jé­sus », glisse la fu­ture bap­ti­sée Te­re­sa. Comme l’épouse d’augustin, Fa­rha a eu la pre­mière ré­vé­la­tion sous forme de rêve. Deux ap­pa­ri­tions de Jé­sus en songe, à trois ans de dis­tance, l’ont convain­cue d’em­bras­ser la foi ca­tho­lique, de même que la ren­contre avec un mis­sion­naire de la mi­sé­ri­corde alors sé­mi­na­riste. L’un de ses ser­mons à l’église Saint-fran­çois a ébloui la jeune So­ma­lienne. « Dieu aime les ma­lades, les pauvres, les pros­ti­tuées. Dieu est bon. Je n’ai ja­mais en­ten­du ça chez les mu­sul­mans. Quand un imam parle, je trouve son dis­cours sou­vent agres­sif et me­na­çant », me confie-t-elle non sans gêne. Vieille cri­tique chré­tienne de l’is­lam que celle du Dieu ven­geur et cour­rou­cé.

La contro­verse se pour­suit du­rant le sa­me­di des Ra­meaux. L’après-mi­di, les Mis­sion­naires en­gagent une mis­sion pour por­ter la bonne pa­role aux Tou­lon­nais. Sous une toile de tente, quelques tables or­nées de bibles bi­lingues fran­çais-arabe, un por­trait de Jé­sus et… un ba­by-foot sont dis­po­sés de­vant l’église. Les prêtres, sé­mi­na­ristes et simples pa­rois­siens se scindent en deux équipes, l’une dis­po­sée de­vant le par­vis, l’autre s’égaille faire du porte-àporte. Des beurs s’ap­prochent du ba­by-foot, moins ten­tés par l’aven­ture mys­tique qu’ab­sor­bés par la pe­tite boule ronde. De son épis­co­pat, l’évêque de Tou­lon Mgr Rey ap­prouve : « Jé­sus n’a pas évan­gé­li­sé en sur­plomb, il a par­ta­gé la condi­tion humaine, les moeurs et cou­tumes de son temps. En même temps, l’an­nonce, pour ne pas vi­rer au dia­logue dia­lo­gueux, ap­pelle un té­moi­gnage de foi. » Aux yeux des ri­ve­rains, l’ha­bit fait le moine. Vê­tu de sa sou­tane aux faux airs de djel­la­ba, l’ab­bé Loi­seau noue un dia­logue franc et di­rect de croyant à croyant. N’était l’ex­cuse du ba­by-foot, peu de Fran­co-magh­ré­bins iraient d’eux-mêmes vers les mis­sion­naires tant le contrôle so­cial du groupe reste fort. Au sein de la com­mu­nau­té magh­ré­bine du cours La­fayette, il n’est pas de bon ton d’ap­pro­cher un prêtre ca­tho­lique et de s’as­si­mi­ler aux « Fran­çais ». Chez bien des voi­sins de l’église, comme dans les pro­pos ve­ni­meux des frères et soeurs d’augustin et Fa­rha, l’is­lam sub­siste sous une forme dé­spi­ri­tua­li­sée mais fort te­nace. Même les plus dé­viants, bu­veurs ou fu­meurs de shit, « se sentent pé­cheurs car en dé­ca­lage par rap­port à Dieu » et souffrent d’« une tor­ture in­croyable entre leur at­ti­tude et leur sur­moi », com­mente Mé­dé­ric. Ceux que le so­cio­logue Ta­rik Yil­diz1 ap­pelle les « mu­sul­mans su­per­fi­ciels » n’en­tendent pas re­mi­ser leur is­la­mi­té au pla­card. Ain­si que l’a no­té Vincent, di­rec­teur du camp d’évan­gé­li­sa­tion Spes l’été sur les plages : « Un mu­sul­man te­nant une bière à la main m’a dé­jà af­fir­mé qu’il se­rait “ha­ram” pour lui d’en­trer dans une église ! »

Face à des prêtres connais­sant le Co­ran sur le bout des doigts, sou­rates vio­lentes com­prises, les jeunes se trouvent vite à court d’ar­gu­ments. « Les plus in­tel­lec­tuels disent que c’est une ques­tion d’in­ter­pré­ta­tion. Mais du beur au sa­la­fiste, si je les pro­voque un peu, l’agression ver­bale ar­rive vite », ra­conte l’ab­bé Loi­seau avec le sou­rire. Dans leur es­prit ac­cou­tu­mé à la doxa re­pen­tante fran­çaise, il est in­ha­bi­tuel qu’un « Gau­lois » leur tienne tête. Rien de tel chez les Mis­sion­naires de la mi­sé­ri­corde. Cha­cune de leurs mis­sions obéit à un ri­tuel im­muable : les ca­tho­liques parlent de Dieu et de spi­ri­tua­li­té avant que leurs in­ter­lo­cu­teurs mu­sul­mans ne les as­saillent de questions jus­qu’à ten­ter de

Un bar­bu à l'ab­bé Loi­seau : « N'ou­blie pas qu'on est en terre mu­sul­mane, ici ! »

les conver­tir… à l’is­lam ! Comme l’ab­bé ne re­pré­sente au­cune au­to­ri­té éta­tique, les jeunes lui parlent « cash » : « Même s’ils ne sont pas pro-ben La­den, de nom­breux mu­sul­mans voient dans le 11 sep­tembre le signe de l’ef­fon­dre­ment d’une ci­vi­li­sa­tion. Cer­tains trouvent le dji­had ar­mé un peu gros­sier mais pensent que l’oc­ci­dent va s’ef­fon­drer et l’is­lam ga­gner. » Ain­si, les pa­rents par­fai­te­ment in­té­grés d’un jeune mu­sul­man conver­ti par le biais du scou­tisme au­raient-ils lâ­ché après l’at­ten­tat de Nice : « Les Fran­çais n’ont eu que ce qu’ils mé­ritent ! »

En haut du cours La­fayette, le quar­tier de la Vi­si­ta­tion, riche en lo­ge­ments so­ciaux bâ­tis sur un an­cien couvent, est de­ve­nu un « pe­tit monde mu­sul­man », se­lon l’ex­pres­sion du cu­ré. Près de la mos­quée te­nue par un vieil imam dé­pas­sé par sa base, les plus ra­di­caux ont ou­vert une librairie sa­la­fiste. En dix ans, le nombre de femmes voi­lées – mu­sul­manes de souche ou conver­ties – et de com­merces ha­lal s’est mul­ti­plié au point que cer­tains se sentent pous­ser des ailes. Il y a quelques mois, un bar­bu a même in­vec­ti­vé l’ab­bé Loi­seau : « N’ou­blie pas qu’on est en terre mu­sul­mane, ici ! »

Non moins ac­ca­blante, l’his­toire de Ha­kim illustre les li­mites de l’évan­gé­li­sa­tion. En quête de spi­ri­tua­li­té, cet ex­cellent dan­seur, connu comme le meilleur so­sie lo­cal de Mi­chael Jack­son, a échan­gé quatre ans du­rant avec l’ab­bé Loi­seau. À 22 ans, il s’in­té­res­sait à l’éso­té­risme tout en s’in­ter­ro­geant sur la fi­gure de Jé­sus. Avec un père ab­sent et une mère fra­gile, hu­mi­lié par son échec dans le man­ne­qui­nat, Ha­kim avait tout de la proie idéale. En quatre se­maines, l’ab­bé l’a re­trou­vé mé­ta­mor­pho­sé, sa­la­fi­sé en djel­la­ba, trai­tant les ca­tho­liques de « mé­créants ». C’est après plu­sieurs échecs à re­joindre la Sy­rie, via une connais­sance de ly­cée de­ve­nue dji­ha­diste, que Ha­kim a ten­té de com­mettre l’ir­ré­pa­rable. À l’au­tomne 2015, quelques jours avant le Ba­ta­clan, l’im­pré­ca­teur avait com­man­dé sur ebay un cou­teau de com­bat afin d’égor­ger des ma­rins sur la rade. Heu­reu­se­ment, le co­lis a été ou­vert dans le centre qui l’hé­ber­geait et la po­lice pré­ve­nue. Bi­lan des courses : cinq ans de pri­son. À ce jour, l’ab­bé n’a pu ob­te­nir de droit de vi­site.

Fin d’après-mi­di au Graal. Les mis­sion­naires « dé­briefent » leur jour­née. Vincent sou­ligne l’hos­pi­ta­li­té des fa­milles mu­sul­manes qui, contrai­re­ment aux bo­bos, ouvrent qua­si sys­té­ma­ti­que­ment la porte aux prêtres. S’en­suivent gé­né­ra­le­ment de longues conver­sa­tions théo­lo­giques au­tour d’un thé à la menthe et de pâ­tis­se­ries orien­tales. « Je prie pour tom­ber sur des mu­sul­mans », s’en­thou­siasme le sé­mi­na­riste. Au comp­toir, un pa­rois­sien af­fiche une moue du­bi­ta­tive. « Ca­tho­lique et iden­ti­taire » se­lon ses propres mots, Ju­lien re­la­ti­vise : « Un bon ac­cueil n’est pas gage de trans­pa­rence. L’is­lam a im­pré­gné en eux une cul­ture de la ta­qiya, c’est-à-dire de la dis­si­mu­la­tion. » Quoique fort droi­tier, Ju­lien voit d’un bon oeil cet élan mis­sion­naire : « Le jour de la Pen­te­côte à Jé­ru­sa­lem, il y avait aus­si des Arabes par­mi la foule ve­nue écou­ter les Apôtres. » D’ailleurs, Augustin « n’ou­blie­ra ja­mais que Ju­lien a été le pre­mier à [lui] of­frir ses clés le jour où l’ab­bé a lan­cé un ap­pel à [l’]hé­ber­ger ».

Mal­gré la so­li­da­ri­té de leurs nou­veaux frères en re­li­gion, le che­min de Da­mas des conver­tis se ré­vèle pa­vé d’épines. Tant les dé­chi­re­ments iden­ti­taires de Fa­rha (« Le jour où tu mour­ras, où on t’en­ter­re­ra ? » l’a ques­tion­née une cou­sine) que l’iso­le­ment fa­mi­lial d’augustin montrent qu’is­lam de France rime ra­re­ment avec li­ber­té de conscience. Du reste, Scor­sese filme ma­gis­tra­le­ment dans son der­nier chef-d’oeuvre, Si­lence, la dif­fi­cul­té d’in­té­grer une cul­ture re­li­gieuse. L’échec des jé­suites por­tu­gais à plan­ter l’arbre de la chré­tien­té dans le ma­ré­cage nip­pon au xviie siècle, tel qu’il ap­pa­raît dans son film, sug­gère l’ir­ré­duc­ti­bi­li­té de cer­tains traits cultu­rels. En clin d’oeil à leur iden­ti­té ré­si­liente, c’est en arabe que les néo­phytes Augustin et Fa­rha s’en­quièrent l’un de l’autre au sor­tir de la messe des Ra­meaux. Entre « apos­tats », on se com­prend.• 1. En­tre­tien avec Cau­seur, n° 42, jan­vier 2017.

Pro­ces­sion des Ra­meaux sur le port de Tou­lon, avril 2017.

Mis­sion sur le cours La­fayette : l'ab­bé Loi­seau aborde une jeune conver­tie à l'is­lam, avril 2017.

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