CU­BA SOUS LES SO­VIETS DES TRO­PIQUES

Au royaume en­chan­té des ré­vo­lu­tion­naires, on évoque sans cesse le blo­cus amé­ri­cain pour jus­ti­fier ce qui ne marche pas, c'est-à-dire presque tout. On ne peut pas re­ve­nir so­cia­liste de La Ha­vane.

Causeur - - Sommaire N° 46 – Mai 2017 - Par Alain Neu­rohr

J'ai in­ven­té le voyage de l’éponge. C’est peu fa­ti­gant et idéal pour un homme dont la jeu­nesse s’est éloi­gnée. Je m’es­sore vi­gou­reu­se­ment de moi-même, j’ou­blie au­tant que pos­sible qui je suis, et je me dé­pose pour deux mois dans une ville loin­taine. L’éponge se rem­plit peu à peu des em­bruns du front de mer, de la ru­meur des trot­toirs, de l’es­pa­gnol des conver­sa­tions, que je com­prends même quand elles ne me sont pas des­ti­nées. Le vrai voyage est d’abord une ex­cur­sion hors de soi­même. À la ques­tion par­tout po­sée : « Where are you from ? », je ré­ponds d’un air aga­cé : « Soy ha­ba­ne­ro », et en gé­né­ral on s’abs­tient de rire. Ce pour­rait être vrai, dans la plu­part des pays d’amé­rique tous les types phy­siques co­ha­bitent et n’im­porte qui peut se ré­vé­ler un in­di­gène. Il est d’au­tant plus fa­cile de de­ve­nir un Cu­bain pro­vi­soire que le ré­gime au­to­rise les par­ti­cu­liers à louer quelques chambres de leur ap­par­te­ment à des tou­ristes et à les nour­rir au pe­tit dé­jeu­ner et au dî­ner. C’est le sys­tème des ca­sas par­ti­cu­lares, pro­fi­table aux pro­prié­taires et très bon mar­ché pour les voya­geurs. On peut ain­si s’in­té­grer à la vie d’une fa­mille cu­baine, sur­tout si on est seul et qu’on parle es­pa­gnol. La mienne était nom­breuse, cha­leu­reuse, bruyante, gros­sie par des foules d’amis et de clients étran­gers. Les soi­rées étaient pleines d’éclats de voix, de chan­sons de Jo­sé Fe­li­cia­no ou de son cu­bain à plein tube en­tre­cou­pé par les rires tu­mul­tueux du maître de mai­son. Amou­reux du si­lence s’abs­te­nir. Les ca­sas par­ti­cu­lares sont l’une des mi­nus­cules en­torses à la pro­prié­té col­lec­tive que to­lère le ré­gime. On per­met aux per­sonnes les plus dy­na­miques d’épui­ser leur éner­gie à s’en­ri­chir, mais un tout pe­tit peu, car on taxe du­re­ment le moindre pro­fit. La pau­vre­té est obli­ga­toire et gé­né­rale, mais je re­con­nais qu’elle reste digne et presque élé­gante. Sous les tro­piques, un tee-shirt neuf as­sor­ti à un short ou une mi­ni­jupe sexy suf­fit à don­ner de l’al­lure, et les Cu­bains, du type le plus es­pa­gnol au plus afri­cain en pas­sant par toutes les nuances de peau, ont sou­vent beau­coup d’al­lure. Les men­diants eux-mêmes ont une mise cor­recte et, comme les pros­ti­tuées, ils vous sol­li­citent dis­crè­te­ment, tout en je­tant alen­tour des re­gards mé­fiants : la po­lice est om­ni­pré­sente et très re­dou­tée. →

Le fonc­tion­ne­ment des res­tau­rants est une autre fa­çon de cas­trer les éner­gies in­di­vi­duelles, pro­cé­dé es­sen­tiel à tout so­cia­lisme. On voit dans le centre de La Ha­vane deux sortes de res­tau­rants : de grands éta­blis­se­ments vides, comme ce soi-di­sant res­tau­rant ita­lien au coin de Parque Central, le coeur de la ville, et de pe­tits res­tau­rants non seule­ment pleins, mais en­vi­ron­nés d’une file im­pres­sion­nante de clients qui at­tendent leur tour pen­dant des heures. Énigme fa­cile à ré­soudre : les pre­miers sont des res­tau­rants d’état où tout le monde est fonc­tion­naire (payé des clo­pi­nettes) et où l’on ne risque pas d’être ren­voyé pour avoir re­con­ge­lé un pou­let dé­con­ge­lé ou ver­sé la sauce sur la robe d’une cliente. Les se­conds sont des res­tau­rants pri­vés dont le nombre de chaises est li­mi­té par l’ad­mi­nis­tra­tion. Le pa­tron de ma ca­sa par­ti­cu­lar, Al­men­dros (le pré­nom a été chan­gé, comme on dit dans les re­por­tages sur la ban­lieue), a te­nu l’un de ces res­tau­rants. La foule ac­cou­rait chaque soir, mais l’ad­mi­nis­tra­tion l’a fait fer­mer, parce qu’à ses 16 chaises of­fi­cielles il avait ajou­té 4 chaises clan­des­tines. La ja­lou­sie so­ciale n’existe pas à Cu­ba, tout le monde y étant main­te­nu au ras des pâ­que­rettes. Je n’ai ja­mais vu de jeune femme ou de jeune homme dont l’élé­gance ta­pa­geuse ou les ma­nières ar­ro­gantes tra­hi­raient l’exis­tence d’une jeu­nesse do­rée. La no­menk­la­tu­ra existe, mais elle sait ca­cher ses pri­vi­lèges. Peut-être n’ai-je pas as­sez ar­pen­té les jo­lis quar­tiers où elle vit, Ve­da­do et Mi­ra­mar, le long de la mer à l’ouest de La Ha­vane. Pro­prié­té col­lec­tive : un des jeunes em­ployés de la ca­sa me ra­conte qu’il a été gar­dien de vaches à son ar­ri­vée dans la ré­gion de La Ha­vane. Je lui de­mande à qui ap­par­te­naient ces vaches. « C’étaient les vaches de l’état », ré­pond-il. Je me sou­viens alors d’un épi­sode de la col­lec­ti­vi­sa­tion de l’agri­cul­ture en URSS sous Sta­line, dans les an­nées 1930. On or­donne aux pay­sans si­bé­riens d’ame­ner leurs vaches dans les en­clos de l’état. Ceux­ci s’exé­cutent la mort dans l’âme et re­com­mandent aux gar­diens de leur construire vite des han­gars. Rien n’est construit, et l’hi­ver sui­vant tout le bé­tail si­bé­rien meurt de froid. Cer­tains ne croient pas en Dieu, moi je ne crois pas aux vaches d’état. La vie sous le so­cia­lisme ac­com­pli est ra­len­tie, le temps so­cia­liste est un long fleuve ma­ré­ca­geux qui s’écoule avec peine. C’est bien nor­mal puisque time is mo­ney est un adage ca­pi­ta­liste. Les Cu­bains font des queues in­ter­mi­nables pour tout : pour avoir le té­lé­phone, pour ob­te­nir un sand­wich dans une bou­tique, pour as­sis­ter aux spec­tacles du Bal­let na­tio­nal de Cu­ba d’ali­cia Alon­so. Ex­cellent, ce corps de bal­let. J’ai pu voir une re­pré­sen­ta­tion de Casse-noi­sette sans faire la queue. Le ser­vice d’ordre m’a orien­té vers la caisse ex­press des étran­gers pos­sé­dant des pe­sos conver­tibles. On m’a fait dou­bler la file des Cu­bains at­ten­dant pour payer (beau­coup moins cher, j’y re­vien­drai) leur en­trée en mo­ne­da na­cio­nal, mon­naie de singe ré­ser­vée aux lo­caux. J’avais honte à mon gui­chet de pri­vi­lé­gié. La file d’at­tente om­ni­pré­sente est le signe d’une éco­no­mie res­tée so­vié­tique, qui re­pousse fer­me­ment le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment chi­nois. Le ré­gime vole aux Cu­bains la moi­tié de leur vie à pa­tien­ter dans les rues, mais ils le font avec un calme dont je ne sais s’il est dû à la sa­gesse ou à la peur. Ra­len­tie aus­si est la vie des gar­diens des in­nom­brables mu­sées de la vieille Ha­vane. La ville ancienne est une ma­gni­fique ci­té es­pa­gnole bâ­tie entre le xvie et le xixe siècle, et res­tau­rée grâce à l’aide in­ter­na­tio­nale. Dès qu’on s’éloigne des quar­tiers les plus vi­si­tés, les fa­çades de­viennent lé­preuses, les trous et les bosses font de la chaus­sée une piste in­cer­taine, et au rez-de-chaus­sée des im­meubles, de vastes en­tre­pôts vides et lé­preux eux aus­si ex­posent en vente deux ou trois bou­teilles de rhum, ou bien logent une fa­mille dont les meubles pauvres flottent dans un es­pace trop vaste. Le dé­cor est tout dif­fé­rent dans La Ha­vane res­tau­rée. Les rues, les hô­tels par­ti­cu­liers, les im­menses ma­ga­sins cé­lèbrent l’ef­fi­ca­ci­té du com­merce le plus pingre, du ca­pi­ta­lisme le plus fé­roce et sans doute aus­si des pra­tiques in­hu­maines qui fai­saient tra­vailler dans les cam­pagnes tout un peuple afri­cain nour­ri à coups de fouet. Que faire de ce genre de bâ­ti­ments en ré­gime so­cia­liste ? Des mu­sées, bien sûr ! Alors il y a dans la vieille Ha­vane des mu­sées de tout, mu­sée de la Vie co­lo­niale, mu­sée de l’im­pri­me­rie, trois mu­sées de la Phar­ma­cie ins­tal­lés dans d’an­ciens com­merces pleins de pots en faïence ma­gni­fiques (pour avoir les mé­di­ca­ments d’au­jourd’hui, c’est plus com­pli­qué et il faut faire la queue cou­ra­geu­se­ment), un mu­sée Vic­tor Hu­go, je ne sais plus pour quelle rai­son. Une ancienne vi­tre­rie a été trans­for­mée en mu­sée de la Vi­tre­rie, toutes les ac­ti­vi­tés sont de­ve­nues les fan­tômes de leur propre ab­sence. Je me suis conten­té de vi­si­ter le mu­sée de la Vie co­lo­niale, qui me pa­rais­sait le plus ap­pro­prié et dont on vante avec rai­son l’ameu­ble­ment ma­gni­fique. Une foule de gar­diennes et de gar­diens (l’em­ploi pu­blic est le plus éten­du pos­sible, et pour­tant il y a des chô­meurs) mène une vie lente et som­no­lente en at­ten­dant le vi­si­teur. Ce­lui-ci com­prend-il l’es­pa­gnol ? On lui donne gen­ti­ment des ex­pli­ca­tions sur tel mi­roir bi­seau­té, sur telle cré­dence à pla­cage d’aca­jou, et puis on lui de­mande ti­mi­de­ment un pour­boire, avant d’al­ler se ras­seoir jus­qu’à la pro­chaine au­baine. On at­tend en foule le long des trot­toirs lorsque la jour­née de « tra­vail » est ter­mi­née (« Nous fai­sons sem­blant de tra­vailler, ils font sem­blant de nous payer » était un pro­verbe so­vié­tique). C’est ce qui m’a frap­pé dès mon ar­ri­vée, le long des rues cam­pa­gnardes qui vont de l’aé­ro­port à la ville : des foules de pié­tons at­ten­dant des bus, des taxis col­lec­tifs ou fai­sant du stop pour ar­rê­ter les rares vé­hi­cules qui passent sur la chaus­sée. Moi­même, j’ai beau­coup at­ten­du le bus qui le soir ra­mène les tou­ristes des plages de l’est à la ville. Une fois, le chauf­feur et sa contrô­leuse avaient dû ou­blier de re­gar­der leur montre pen­dant les tour­nées d’apé­ro au rhum qui de­vaient se faire à l’ex­tré­mi­té de la ligne. La nuit ve­nait et nous étions une tren­taine à at­tendre, Cu­bains et étran­gers, dans la plai­sante campagne qui en­vi­ronne

La Ha­vane. Je res­tais aus­si calme que les autres, preuve que je de­ve­nais vrai­ment un Ha­ba­ne­ro. Tout de même, pour tuer le temps, je ti­tille mon voi­sin de trot­toir, un jeune père de fa­mille cu­bain ma­rié à une Russe : « Le bus est sans doute re­te­nu par le blo­cus ? » Ce que le ré­gime ap­pelle blo­queo est en fait un em­bar­go ; il n’y a pas de flotte de guerre amé­ri­caine qui en­toure l’île. Seul le com­merce avec les États-unis est en­tra­vé, et il y a de nom­breux trous dans cet em­bar­go. Le blo­queo sert d’ex­cuse com­mode à tout ce qui ne fonc­tionne pas. Le jeune père de fa­mille plai­sante avec moi sur ce thème le temps de quelques phrases, mais peu à peu son ton change et voi­là qu’il se met à me dé­bi­ter les thèses of­fi­cielles : « Oui, notre éco­no­mie est blo­quée... » J’opine de la tête et ne ra­joute rien. Je ne vois pas pour­quoi je mé­pri­se­rais cet homme, je ne sais pas com­ment je me com­por­te­rais si je vi­vais dans un État po­li­cier. So­vié­tique aus­si, l’étroi­tesse des li­ber­tés in­di­vi­duelles. Pas de liberté de ré­si­dence : les pro­vin­ciaux, sauf ceux des ré­gions en­tou­rant La Ha­vane, n’ont pas le droit de s’ins­tal­ler dans la ca­pi­tale. Beau­coup de Ras­ti­gnac y montent tout de même et vivent dans la clan­des­ti­ni­té. Pas de liberté d’in­for­ma­tion : il est illé­gal de re­gar­der les té­lé­vi­sions étran­gères, et par­ti­cu­liè­re­ment les chaînes his­pa­no­phones de Mia­mi. Celles-ci dé­testent le ré­gime Cas­tro et étalent sans com­plexe l’abon­dance et la vul­ga­ri­té de la so­cié­té de consom­ma­tion. On a l’im­pres­sion que Mia­mi et La Ha­vane sont sur des pla­nètes dif­fé­rentes, plan­tées à des an­nées-lu­mière l’une de l’autre, et pour­tant le bras de mer qui les sé­pare n’a que 370 km. Pas de jour­naux étran­gers à Cu­ba, de vieux mes­sieurs dont c’est le gagne-pain vendent par­fois les quelques feuillets du quo­ti­dien Gran­ma (dont la quo­ti­dien­ne­té me pa­raît épi­so­dique) et l’heb­do­ma­daire Ju­ven­tud Re­belde qui fe­rait mieux de s’ap­pe­ler Vieillesse confor­miste. L’ac­cès à in­ter­net est ré­duit au mi­ni­mum, dis­po­ser chez soi du wifi coûte une for­tune, et j’al­lais me bran­cher dans les quelques hô­tels chics qui vendent des codes d’ac­cès d’une heure moyen­nant cinq pe­sos conver­tibles, soit cinq dol­lars. Une grosse somme pour les Cu­bains Mais ins­trui­sons aus­si à dé­charge. Les seuls points forts me pa­raissent être la san­té pu­blique, l’édu­ca­tion et le bas prix des biens cultu­rels. J’ai en­ten­du trois té­moi­gnages de per­sonnes dont un proche était ef­fi­ca­ce­ment soi­gné dans un hô­pi­tal pu­blic. Par exemple une can­cé­reuse af­fli­gée d’un can­cer rare avait été ex­traite avec son fils de sa loin­taine pro­vince pour être lo­gée près de La Ha­vane et soi­gnée dans un hô­pi­tal spé­cia­li­sé. On voit par­tout des écoles dans les rues de La Ha­vane, avec les in­évi­tables gar­diennes et gar­diens qui sa­vourent le temps qui dure sur le pas des portes. Le fils tren­te­naire du pa­tron de ma ca­sa a fait d’ex­cel­lentes études d’in­gé­nieur des ci­ments mais s’est re­trou­vé dans un bu­reau où on le payait au lan­ce­pierre. Il gagne beau­coup mieux sa vie en pous­sant le ba­lai et la ser­pillière chez son père. À La Ha­vane, les livres neufs des li­brai­ries de la né­vral­gique calle Obis­po valent au­tour d’un eu­ro tan­dis que les vieux livres du mar­ché aux puces de la pla­za de Ar­mas en coûtent une ving­taine. Je me se­rais vo­lon­tiers fait pour un prix dé­ri­soire une bi­blio­thèque de clas­siques his­pa­no­phones, mais les ou­vrages ont des pages mal im­pri­mées. J’ai été au ci­né­ma pour huit cen­times d’eu­ros. Quand j’étais étu­diant à Stras­bourg, les co­pains ger­ma­nistes or­ga­ni­saient des vi­rées à Ber­lin-est pour s’ache­ter de pleins car­tons de clas­siques al­le­mands de la lit­té­ra­ture et du disque. Bi­lan glo­ba­le­ment né­ga­tif de soixante ans de ré­gime min­ceur que les Cas­tro im­posent au pays. On ne peut pas re­ve­nir so­cia­liste de La Ha­vane en 2017. Cu­ba est l’abou­tis­se­ment d’un pro­ces­sus d’au­to­des­truc­tion dont on voit clai­re­ment les pré­mices dans la France d’au­jourd’hui : éga­li­ta­risme for­ce­né, in­fan­ti­li­sa­tion idéo­lo­gique, triomphe d’un fonc­tion­na­riat pauvre et pous­sif. Mais on en re­vient tou­ché par la di­gni­té, la grâce et l’ex­trême gen­tillesse du peuple cu­bain, son achar­ne­ment à vivre et à être heu­reux. Bien sûr, la vi­brante et om­ni­pré­sente mu­sique cu­baine est l’opium du peuple, et tant mieux pour lui. Comme au Qué­bec et comme dans le reste de l’amé­rique de langue es­pa­gnole, on vous tu­toie dès la deuxième phrase, le us­ted main­te­nu leur pa­raît froid et gros­sier. L’étran­ger en tire une im­pres­sion de fra­ter­ni­té im­mé­diate qui est très émou­vante. J’ai quit­té l’île avec sou­la­ge­ment, et pour­tant je crois que je re­vien­drai un jour goû­ter aux charmes de cet en­fer sym­pa­thique. •

L'es­pla­nade du Ca­pi­tole à La Ha­vane, Cu­ba.

Bar dans une rue de la vieille Ha­vane.

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