À la fin, c'est tou­jours Mer­kel qui gagne

En dé­pit de ses po­si­tions dé­con­cer­tantes sur les mi­grants, la chan­ce­lière sor­tante est lar­ge­ment fa­vo­rite pour les lé­gis­la­tives al­le­mandes du 24 sep­tembre. Et l'éco­no­mie n'ex­plique pas tout.

Causeur - - Sommaire N° 49 – Septembre 2017 - Luc de Ba­ro­chez

Un conte po­pu­laire al­le­mand des an­nées 1960 met en scène un Schein­riese, un « géant en trompe-l'oeil », per­son­nage ef­frayant vu de loin mais dont la taille ra­pe­tisse au fur et à me­sure qu'on l'ap­proche. An­ge­la Mer­kel, pour ses dé­trac­teurs dans les rangs conser­va­teurs, est un Schein­riese. Elle a l'air for­mi­dable vue de loin (« le der­nier dé­fen­seur de l’oc­ci­dent li­bé­ral », a osé le New York Times), mais plus on la connaît, plus on dé­couvre ses dé­fauts. Par­mi ceux­ci, un prag­ma­tisme qui confine à l'op­por­tu­nisme, un pen­chant pour l'éco­no­mie ad­mi­nis­trée plu­tôt que pour le libre jeu du mar­ché et, sur­tout, une ca­pa­ci­té in­so­lente à bou­le­ver­ser le cours de sa po­li­tique du jour au len­de­main. Comme lors­qu'elle dé­ci­da la sor­tie du nu­cléaire après la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma en 2011 ou qu'elle ou­vrit les fron­tières de l'al­le­magne aux ré­fu­giés du Proche-orient en 2015. Elle fit, à chaque fois, tan­guer la po­li­tique al­le­mande et va­ciller son pou­voir en pre­nant à re­brousse-poil ses élec­teurs et en ir­ri­tant les pays voi­sins. Et pour­tant, deux ans après la grande crise des ré­fu­giés qui a vu plus d'un mil­lion de mi­grants en­trer dans le pays sans guère de contrôle, neuf mois après l'at­ten­tat de Ber­lin où un is­la­miste tu­ni­sien au vo­lant d'un poids lourd a tué 12 per­sonnes dans un mar­ché de Noël, c'est bien An­ge­la Mer­kel qui, à l'ap­proche des lé­gis­la­tives du 24 sep­tembre, a toutes les cartes en main. Sor­tie du pur­ga­toire où ses mésa­ven­tures mi­gra­toires l'avaient conduite, la chan­ce­lière do­mine la cam­pagne de la tête et des épaules. De­puis trois mois, les son­dages d'opi­nion ne bougent plus. Ils donnent 38 à 40 % des in­ten­tions de vote à la CDU/CSU de Mer­kel et 22 à 25 % au SPD de Mar­tin Schulz. Si l'on en croit ces en­quêtes, non seule­ment An­ge­la Mer­kel pour­rait se main­te­nir à la chan­cel­le­rie, mais elle au­rait aus­si la li­ber­té de choi­sir son par­te­naire pour consti­tuer sa coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, entre le SPD so­cial-dé­mo­crate, comme au­jourd'hui, le FDP li­bé­ral, comme ce fut le cas de 2009 à 2013, ou en­core les Verts. Dé­fi vi­vant aux lois de l'usure du pou­voir – chan­ce­lière de­puis douze ans, elle a dé­jà tra­vaillé avec quatre pré­si­dents fran­çais, Chi­rac, Sar­ko­zy, Hol­lande puis Ma­cron – An­ge­la Mer­kel ca­pi­ta­lise sur la per­sis­tante vi­gueur de l'éco­no­mie al­le­mande. Le chô­mage a été éra­di­qué (3,8 % de la po­pu­la­tion ac­tive contre 9,6 % en France), la crois­sance est vi­gou­reuse, les ex­cé­dents dé­bordent de par­tout, les car­nets de com­mande sont rem­plis. La chan­ce­lière pro­met une baisse d'im­pôts de 15 mil­liards d'eu­ros pen­dant la pro­chaine lé­gis­la­ture. L'op­ti­misme règne dans la po­pu­la­tion. Mieux, la peur d'un dé­clas­se­ment, cet ali­ment si puis­sant du vote po­pu­liste, se dis­sipe. Se­lon une en­quête que vient de pu­blier l'ins­ti­tut de so­cio­lo­gie de l'uni­ver­si­té de Leip­zig, les Al­le­mands sont deux fois moins nom­breux qu'il y a dix ans à craindre une chute dans l'échelle so­ciale (33 %, contre 64 % en 2006). À elle seule, la san­té éco­no­mique n'ex­plique pas tout. C'est aus­si le contraste entre ce havre de sta­bi­li­té po­li­tique et de pros­pé­ri­té que consti­tue l'al­le­magne et l'état chao­tique et an­gois­sant du monde ex­té­rieur qui in­cite une grande part des élec­teurs à fa­vo­ri­ser le sta­tu quo à Ber­lin. Les pro­blèmes qui les pré­oc­cupent n'ont au­cune so­lu­tion par­ti­sane. Ce qui agite les es­prits en ce mo­ment, c'est le ter­ro­risme dji­ha­diste, l'arme ato­mique nord-co­réenne, le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la pres­sion dé­mo­gra­phique en Afrique, le cours er­ra­tique de l'amé­rique de Do­nald Trump ou en­core le Brexit, bien plus que la dé­cré­pi­tude des bâ­ti­ments sco­laires ou le re­tard pris par l'al­le­magne dans la tran­si­tion nu­mé­rique. Du coup, les contro­verses po­li­ti­ciennes ap­pa­raissent bien mes­quines, don­nant l'im­pres­sion que la cam­pagne évite les grands en­jeux. Ce­la ne veut pas dire que les ci­toyens n'iront pas vo­ter. Les ex­perts s'at­tendent à une par­ti­ci­pa­tion forte. Le nombre de par­tis en lice

aug­mente aus­si (42), ain­si que le nombre de can­di­dats à dé­par­ta­ger (4 828). En Al­le­magne, la po­li­tique est une va­leur en hausse ! Tou­te­fois, les jeux sont loin d'être faits. À un mois du scru­tin, le nombre d'in­dé­cis est bien su­pé­rieur à ce qu'il était lors des élec­tions pré­cé­dentes : 46 % des élec­teurs n'ont pas ar­rê­té dé­fi­ni­ti­ve­ment leur choix, se­lon l'ins­ti­tut de dé­mo­sco­pie Al­lens­bach. Les fronts peuvent bou­ger. Et il est à peu près cer­tain que l'al­le­magne se­ra plus com­pli­quée à gou­ver­ner : le nombre de par­tis re­pré­sen­tés au Bun­des­tag de­vrait pas­ser de quatre à six, avec l'en­trée pré­vue des po­pu­listes an­ti-im­mi­gra­tion de l'afd et le re­tour des li­bé­raux du FDP. La grande ques­tion, ce­pen­dant, est de sa­voir quelle for­ma­tion sor­ti­ra troi­sième du scru­tin, der­rière la CDU/CSU et le SPD. Si c'est le FDP, ce par­ti de­vien­dra alors un par­te­naire qua­si in­con­tour­nable pour Mer­kel, ré­orien­tant la po­li­tique gou­ver­ne­men­tale vers la droite – et vers moins de so­li­da­ri­té eu­ro­péenne. Si ce sont les Verts, la chan­ce­lière n'hé­si­te­ra sans doute pas à leur pro­po­ser un ac­cord de coa­li­tion. Si c'est l'afd, ce­la fe­ra l'ef­fet d'un coup de ton­nerre. Mais, de même que le par­ti de gauche ra­di­cale Die Linke, cette for­ma­tion se­ra à coup sûr écar­tée de toute coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale. Mar­tin Schulz peut-il en­core, pour sa part, re­mon­ter la pente ? L'an­cien pré­sident du Par­le­ment eu­ro­péen mul­ti­plie les pro­po­si­tions po­pu­laires, un brin dé­ma­go­giques. Mais sa dé­non­cia­tion des in­éga­li­tés, son plan d'in­ves­tis­se­ment gran­diose, ses charges pa­ci­fistes et an­ti-amé­ri­caines n'im­priment pas. De toute fa­çon, en Al­le­magne, un chal­len­ger n'est ja­mais élu grâce à son pro­gramme. Quand les élec­teurs pro­voquent un chan­ge­ment de chan­ce­lier, c'est qu'ils veulent se dé­bar­ras­ser du sor­tant. Ce fut le cas avec Hel­mut Kohl en 1998, puis avec Ge­rhard Schrö­der en 2005. Or, Mar­tin Schulz n'a pas su don­ner aux Al­le­mands une rai­son va­lable de cen­su­rer la chan­ce­lière. Le SPD peine à se po­ser en al­ter­na­tive cré­dible alors qu'il gou­verne avec elle à Ber­lin de­puis quatre ans au sein de la Grande Coa­li­tion. An­ge­la Mer­kel est peut-être un « géant en trompe-l'oeil », au mi­lieu de nains, elle reste la plus forte.

An­ge­la Mer­kel en cam­pagne pour les lé­gis­la­tives, Qued­lin­burg, 26 août 2017.

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