Ach­tung, la droite re­vient !

Outre l'op­po­si­tion ré­so­lue des po­pu­listes de l'afd, en­trés en force au Bun­des­tag, Mer­kel de­vra com­po­ser avec un Par­ti li­bé­ral de­ve­nu très eu­ros­cep­tique. Ce n'est pas seule­ment la chan­ce­lière qui sort af­fai­blie du scru­tin, c'est l'eu­rope idyl­lique du cou­pl

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Luc Ro­senz­weig

Re­cul de la CDU/CSU, dé­bâcle du SPD, en­trée en force de l'afd (droite po­pu­liste et an­ti-im­mi­gra­tion) au Bun­des­tag, et re­nais­sance des li­bé­raux du FDP en ver­sion na­tio­na­liste et eu­ros­cep­tique : telles sont les prin­ci­pales consé­quences du scru­tin lé­gis­la­tif du 24 sep­tembre en Al­le­magne. C'est une se­cousse, met­tons, de force 5,5 sur l'échelle de Rich­ter qui en­re­gistre les ef­fets de la tec­to­nique po­li­tique chez notre voi­sin d'outre-rhin : sans pro­vo­quer une crise de ré­gime dra­ma­tique, elle ébranle sé­rieu­se­ment le sys­tème en place de­puis l'uni­fi­ca­tion du pays en 1991. La mer­ke­lo­ma­nia qui sé­vis­sait en Eu­rope et même au-de­là de notre conti­nent par­mi les élites po­li­tiques et mé­dia­tiques avait fi­ni par im­po­ser l'idée que la chan­ce­lière al­lait, une fois en­core, re­ce­voir de son peuple un man­dat sans équi­voque, un der­nier pa­quet ca­deau élec­to­ral en­tou­ré d'une fa­veur faite de re­con­nais­sance et d'af­fec­tion pour « Mut­ti », la mère d'une na­tion pros­père et apai­sée. Les ob­ser­va­teurs un peu plus au fait des réa­li­tés pou­vaient ce­pen­dant consta­ter que l'ac­tion d'an­ge­la Mer­kel au cours de la der­nière lé­gis­la­ture n'avait pas fait que des heu­reux : ses pa­li­no­dies au mo­ment de la crise de l'eu­ro, en 2008-2009 – d'abord on es­saie de pous­ser les Grecs de­hors, puis on consent à les gar­der tout en les étran­glant avec cons­tance –, a créé un res­sen­ti­ment chez les par­ti­sans d'un or­do-li­bé­ra­lisme sans conces­sion, nom­breux et puis­sants à droite et dans les cercles di­ri­geants de l'éco­no­mie. Le FDP, de­ve­nu gar­dien sour­cilleux des règles bud­gé­taires de L'UE et de la zone eu­ro, et par­ti­san de l'ex­pul­sion des contre­ve­nants, s'est re­fait une san­té et ré­in­tègre le Par­le­ment. L'at­ti­tude tout aus­si ver­sa­tile de Mer­kel dans la crise mi­gra­toire de 2015 – fron­tières grandes ou­vertes aux ré­fu­giés, puis ar­rêt brusque de la Will­kom­men­kul­tur (« bien­ve­nue aux mi­grants » !) de­vant la mon­tée de la pro­tes­ta­tion po­pu­laire in­car­née par le mou­ve­ment Pe­gi­da – a lais­sé des traces et s'est tra­duite par la mon­tée en flèche de l'afd lors des der­nières élec­tions ré­gio­nales, par­ti­cu­liè­re­ment à l'est du pays. La ques­tion so­ciale, celle des tra­vailleurs pauvres ou­bliés de la nou­velle donne ins­tau­rée par les ré­formes Schrö­der de la der­nière dé­cen­nie, n'a pas réus­si à s'im­po­ser dans le dé­bat pu­blic à l'oc­ca­sion de ces élec­tions : d'après les son­dages, 78 % des Al­le­mands se consi­dèrent « sa­tis­faits de leur si­tua­tion éco­no­mique per­son­nelle » ! Dur, dur pour une gauche so­cia­le­dé­mo­crate en porte-à-faux, par­tie pre­nante de la coa­li­tion au pou­voir, mais qui a fait cam­pagne avec Martin Schulz pour plus de jus­tice so­ciale, et se trouve sou­mise à la sur­en­chère gau­chiste de Die Linke et des Verts. La crise du SPD, qui a choi­si le re­tour à l'op­po­si­tion après sa dé­faite his­to­rique du 24 sep­tembre, ne fait que com­men­cer : l'af­fron­te­ment entre les par­ti­sans d'une « cor­by­ni­sa­tion » du par­ti, qui rêvent du vi­rage gau­chiste du La­bour bri­tan­nique, et ceux de la pour­suite de la ligne mo­dé­rée et réa­liste de l'ac­tuelle di­rec­tion est pro­gram­mé pour les pro­chains mois, avec le spectre d'une mar­gi­na­li­sa­tion à la grecque, ou à la fran­çaise, du plus an­cien par­ti so­cial-dé­mo­crate d'eu­rope, voire du monde ! En at­ten­dant, il faut bien que la pre­mière puis­sance éco­no­mique de L'UE se dote d'un gou­ver­ne­ment, et le ver­dict des urnes ne per­met qu'une seule pos­si­bi­li­té : en route pour la Ja­maïque ! C'est ain­si que l'on nomme, outre-rhin, la coa­li­tion ras­sem­blant la CDU/CSU (les noirs), le FDP (les jaunes) et les éco­lo­gistes (les verts). Pile la cou­leur du dra­peau de la pa­trie de Bob Mar­ley et d'usain Bolt.

Nulle autre confi­gu­ra­tion n'est pos­sible, car le SPD se re­tire, et Die Linke comme l'afd sont en­core ju­gés in­com­pa­tibles avec une coa­li­tion à l'échelle fé­dé­rale, car sen­tant en­core trop le soufre, sta­li­nien pour les premiers, fas­cis­toïde pour les se­conds, même si leur re­duc­tio ad Hit­le­rum ne convient pas pour dé­fi­nir leur vraie na­ture po­li­tique. La coa­li­tion ja­maï­caine n'est pour l'ins­tant aux ma­nettes que dans le land de Sarre, l'un des plus pe­tits et moins peu­plés de la RFA, pour contrer l'in­fluence lo­cale, à gauche, des hé­ri­tiers d'os­kar La­fon­taine, pre­mier fron­deur an­ti-schrö­der et co­fon­da­teur de Die Linke avec les ex-com­mu­nistes est-al­le­mands. Son ex­pé­rience, plu­tôt po­si­tive, ne pré­juge en rien du suc­cès d'une telle al­liance à Ber­lin. Les né­go­cia­tions entre les trois par­tis concer­nés se­ront longues et conflic­tuelles, car entre les Verts et le FDP existe un fos­sé idéo­lo­gique aus­si large que la vallée du Rhin dans son cours in­fé­rieur. Le FDP nou­veau, qui se veut le par­ti de la grande en­tre­prise, a très mal di­gé­ré le vi­rage an­ti­nu­cléaire de Mer­kel. Il est par­ti­san d'un deal avec Pou­tine, lui aban­don­nant la Cri­mée en échange de ga­ran­ties d'ap­pro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique pour l'al­le­magne. Sur­tout, son jeune lea­der, Ch­ris­tian Lind­ner re­jette fer­me­ment les pro­po­si­tions de Ma­cron d'une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique de la zone eu­ro et de mise en place d'un bud­get d'in­ves­tis­se­ment eu­ro­péen sous le contrôle d'un « mi­nistre des Fi­nances » res­pon­sable de­vant les ins­tances eu­ro­péennes. Les Verts sont aux an­ti­podes de ces po­si­tions et de­vront man­ger une bonne par­tie de leur cha­peau de paille s'ils veulent s'as­seoir à la table gou­ver­ne­men­tale pour pous­ser quelques-unes de leurs ob­ses­sions éco­lo-gau­cho. Lind­ner peut en ef­fet comp­ter sur le sou­tien de la CSU, la branche ba­va­roise de la dé­mo­cra­tie chré­tienne qui met au dé­bit d'an­ge­la Mer­kel le piètre ré­sul­tat du par­ti en Ba­vière, où il des­cend, pour la pre­mière fois de­puis 1945, en des­sous de la barre des 50 %, ce qui au­gure mal du main­tien de sa ma­jo­ri­té ab­so­lue à Mu­nich lors des élec­tions ré­gio­nales de l'an pro­chain. Avec tout ce­la, An­ge­la est dans la se­ringue. Pour du­rer, elle doit te­nir compte du mes­sage élec­to­ral qui lui a été adres­sé sans dé­tour : on ne te hait point et on ne voit, pour l'ins­tant, per­sonne d'autre pour te rem­pla­cer, mais fi­nis les zig­zags, la tri­an­gu­la­tion et autres lu­bies po­li­tiques post­mo­dernes. On veut de l'al­le­magne d'abord, de la so­lide dé­fense de nos in­té­rêts na­tio­naux sans cé­der aux uto­pies des voi­sins (sui­vez mon re­gard vers l'ély­sée), Ha­ber­mas et le post­na­tio­nal, ce n'est pas notre verre de bière. On com­mence à spé­cu­ler, à Ber­lin, sur un scé­na­rio qui ver­rait Mer­kel conduire ca­hin-ca­ha une coa­li­tion ja­maï­caine pen­dant deux ans, avant de se re­ti­rer et pro­vo­quer de nou­velles élec­tions avec un nou­veau lea­der de la CDU/CSU, une sorte de Wau­quiez ger­ma­nique ca­pable de ra­me­ner vers le par­ti le mil­lion d'élec­teurs qui l'ont quit­té pour l'afd. Dans l'olympe de notre Ju­pi­ter na­tio­nal, ce n'est vrai­ment pas ce que l'on sou­hai­tait. Le fran­co-al­le­mand at­ten­dra. •

Confé­rence de presse d'an­ge­la Mer­kel au siège de la CDU, après la vic­toire du par­ti aux lé­gis­la­tives, Ber­lin, 25 sep­tembre 2017.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.