L'as­si­mi­la­tion, une faillite fran­çaise

Dans La France au mi­roir de l'im­mi­gra­tion, pu­blié par Gal­li­mard, Sté­phane Per­rier dresse le bi­lan de qua­rante ans de po­li­tiques mi­gra­toires. Chiffres à l'ap­pui, il montre comment nous avons re­non­cé à l'idée de na­tion et cé­dé aux sirènes du mul­ti­cul­tu­ra­lis

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - En­tre­tien avec Sté­phane Per­rier Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la

Cau­seur. Avant toute chose, en­ten­dons-nous sur votre ob­jet d'étude. De quelle im­mi­gra­tion par­lez-vous : le flux de nou­velles ar­ri­vées chaque an­née ou le stock d'im­mi­grés an­ciens, dont beau­coup sont de­ve­nus de nou­veaux Français ? Et qu'en est-il de leurs en­fants ?

Sté­phane Per­rier. Je me ré­fère à l'insee : « Se­lon la dé­fi­ni­tion adop­tée par le Haut Con­seil à l'in­té­gra­tion, un im­mi­gré est une per­sonne née étran­gère à l'étran­ger et ré­si­dant en France. Les per­sonnes nées fran­çaises à l'étran­ger et vi­vant en France ne sont donc pas comp­ta­bi­li­sées (...) La qua­li­té d'im­mi­gré est per­ma­nente : un in­di­vi­du conti­nue à ap­par­te­nir à la po­pu­la­tion im­mi­grée même s'il de­vient français par ac­qui­si­tion. » Les deux premiers cha­pitres de mon ou­vrage visent à dé­crire l'évo­lu­tion, au cours du der­nier de­mi-siècle, des ca­rac­té­ris­tiques - quan­ti­té, mo­tif et ori­gine - de nos flux d'im­mi­gra­tion, et l'im­pact de cette évo­lu­tion sur l'in­té­gra­tion des im­mi­grés et en­fants d'im­mi­grés dans notre pays.

Dans les dé­bats français sur l'im­mi­gra­tion, deux camps ir­ré­duc­tibles s'op­posent : d'un cô­té les pour­fen­deurs d'une sub­mer­sion mi­gra­toire conti­nue de­puis qua­rante ans, de l'autre ceux qui af­firment que le ni­veau de l'im­mi­gra­tion est constant. Or, vous leur don­nez tort à tous les deux.

Il y a de fortes exa­gé­ra­tions des deux cô­tés. Si on re­garde les chiffres de l'insee sur une longue pé­riode, on constate que la part des im­mi­grés dans la po­pu­la­tion fran­çaise a ré­gu­liè­re­ment aug­men­té pen­dant les Trente Glo­rieuses, c'est-à-dire de la Li­bé­ra­tion à 1974. Puis la pro­por­tion d'im­mi­grés s'est sta­bi­li­sée jus­qu'en 1999. De­puis, elle aug­mente à un rythme tout à fait com­pa­rable à ce­lui des Trente Glo­rieuses. C'est le signe d'une rup­ture in­ter­ve­nue à la fin des an­nées 1990.

Hor­mis Mi­chèle Tri­ba­lat, peu de dé­mo­graphes s'ac­cordent pour­tant sur ce point. Il faut dire que l'in­ter­dic­tion des sta­tis­tiques eth­niques ne leur sim­pli­fie pas la tâche. Comment avez­vous pro­cé­dé pour ac­cé­der aux vrais chiffres de l'im­mi­gra­tion ?

Je n'ai uti­li­sé que des chiffres of­fi­ciels à la dis­po­si­tion de

tous. Outre l'évo­lu­tion de la part des im­mi­grés dans la po­pu­la­tion fran­çaise, je me suis fon­dé prin­ci­pa­le­ment sur l'évo­lu­tion des naissances se­lon la na­tio­na­li­té des pa­rents. Celle-ci met en lu­mière les deux temps de l'im­mi­gra­tion fa­mi­liale : le re­grou­pe­ment fa­mi­lial, à par­tir des an­nées 1960, puis les mariages mixtes, à par­tir des an­nées 1990. Si ces der­niers se dé­ve­loppent alors à un rythme in­édit, ce­la est évi­dem­ment dû, pour une part, à l'ou­ver­ture crois­sante de la so­cié­té, les Français se ma­riant bien da­van­tage qu'au­pa­ra­vant avec des étran­gers, mais c'est aus­si la consé­quence d'un échec par­tiel de l'in­té­gra­tion : un cer­tain nombre de Français d'ori­gine étran­gère vont cher­cher leur conjoint dans le pays d'ori­gine de leurs pa­rents.

Les mariages mixtes en­do­games concernent prin­ci­pa­le­ment les im­mi­grés afro-magh­ré­bins dont vous ex­pli­quez les dif­fi­cul­tés d'as­si­mi­la­tion par la dis­tance cultu­relle qui les sé­pare de la so­cié­té fran­çaise. Pour­quoi l'in­té­gra­tion des im­mi­grés asia­tiques s'avère-t-elle moins pro­blé­ma­tique ?

Dans mon livre, j'es­saie de com­prendre pour­quoi l'in­té­gra­tion de cer­taines po­pu­la­tions est plus dé­li­cate. La dis­tance cultu­relle est in­con­tes­ta­ble­ment un élé­ment im­por­tant. Il faut men­tion­ner aus­si la dif­fé­rence entre une so­cié­té aus­si mo­derne que la nôtre et les so­cié­tés en­core par­tiel­le­ment tra­di­tion­nelles. Si on trans­por­tait les Français d'il y a un siècle dans la so­cié­té ac­tuelle, bien des choses qui peuvent cho­quer cer­tains im­mi­grés les cho­que­raient tout au­tant. Le res­sen­ti­ment his­to­rique lié à la co­lo­ni­sa­tion doit par ailleurs être pris en compte. En­fin, pour les im­mi­grés de con­fes­sion mu­sul­mane, la dif­fi­cul­té d'ac­cli­ma­ta­tion d'une nou­velle re­li­gion, et d'une re­li­gion aus­si en­glo­bante que l'is­lam, joue éga­le­ment.

Au­jourd'hui, l'is­lam est-il le prin­ci­pal obs­tacle à l'in­té­gra­tion ?

Le prin­ci­pal obs­tacle à l'in­té­gra­tion est notre perte de confiance en nous-mêmes, exac­te­ment comme notre at­ta­che­ment en­thou­siaste à notre his­toire, à notre culture et à nos va­leurs en était au­tre­fois le prin­ci­pal mo­teur. L'is­lam en tant que tel n'est pas un obs­tacle ; j'en veux pour preuve le com­por­te­ment de la ma­jo­ri­té de nos com­pa­triotes mu­sul­mans. Néan­moins, il ne faut se ca­cher ni que cer­taines ca­rac­té­ris­tiques de l'is­lam peuvent com­pli­quer l'in­té­gra­tion ni que la si­tua­tion ac­tuelle du monde mu­sul­man em­porte des consé­quences né­ga­tives. On y de­vine en ef­fet l'hé­si­ta­tion entre l'en­trée com­plète dans la mo­der­ni­té et le re­tour à des concep­tions plus tra­di­tion­nelles. Le cou­rant is­la­miste qui le tra­verse nuit dou­ble­ment à l'in­té­gra­tion, à la fois en ré­pan­dant une image dé­fa­vo­rable de l'is­lam et en condui­sant ses adeptes, très mi­no­ri­taires mais très ac­tifs, à se sé­pa­rer du reste de la so­cié­té fran­çaise, voire à ten­ter de lui im­po­ser des moeurs et des va­leurs contraires aux siennes. Les fric­tions sont donc in­évi­tables.

On pour­rait rem­bo­bi­ner le film de l'his­toire pour dé­ter­mi­ner le mo­ment de bas­cu­le­ment du mo­dèle ré­pu­bli­cain vers un mul­ti­cul­tu­ra­lisme de fait. Vous ci­tez l'avis du Con­seil d'état de 1980 qui au­to­rise le re­grou­pe­ment fa­mi­lial des fa­milles po­ly­games. Par cette me­sure in­édite, nos élites ont-elles dé­ci­dé de rompre avec notre tra­di­tion as­si­mi­la­tion­niste ?

Même si cette dé­ci­sion du Con­seil d'état, heu­reu­se­ment cor­ri­gée par la loi de­puis, est un sym­bole très net de notre né­gli­gence, je ne pense pas qu'on puisse iden­ti­fier un mo­ment clé. Il s'agit d'une évo­lu­tion col­lec­tive qui dé­passe les di­men­sions par­ti­sanes ou la frac­ture entre une par­tie des élites di­ri­geantes et la po­pu­la­tion. Col­lec­ti­ve­ment, nous n'avons pas pris la me­sure de ce qui se pas­sait. Par­de­là les al­ter­nances élec­to­rales, on ob­serve une ex­cep­tion­nelle conti­nui­té de notre po­li­tique de­puis les an­nées 1970.

… qui consiste à lais­ser en­trer lé­ga­le­ment 200 000 im­mi­grés par an sans se sou­cier de leur as­si­mi­la­tion au corps français ?

Pen­dant long­temps, on n'avait même pas de « Contrat d'ac­cueil et d'in­té­gra­tion ». Au­jourd'hui, il en existe un, mais son conte­nu reste ex­trê­me­ment faible et son non­res­pect n'est pas for­cé­ment sanc­tion­né. L'in­té­gra­tion par les va­leurs ré­pu­bli­caines, qui est cen­sée avoir rem­pla­cé l'in­té­gra­tion cultu­relle, est une ré­fé­rence in­can­ta­toire plu­tôt qu'une vé­ri­table po­li­tique.

À l'ori­gine de notre re­non­ce­ment à as­si­mi­ler de nou­veaux Français, vous iden­ti­fiez une « haine de soi » hexa­go­nale. Comment en es­ton ar­ri­vé là ?

Ma thèse est que l'es­prit cri­tique, ca­rac­té­ris­tique fon­da­men­tale de l'es­prit eu­ro­péen et source de l'es­sor de notre ci­vi­li­sa­tion, a pris une orien­ta­tion es­sen­tiel­le­ment né­ga­tive. L'hor­reur de la Se­conde Guerre mon­diale, sur­ve­nue après les évé­ne­ments dé­jà très graves de la Pre­mière Guerre mon­diale, a en­gen­dré une crise ex­trê­me­ment forte de la conscience eu­ro­péenne, dont elle ne s'est pas en­core com­plè­te­ment re­le­vée. En France, cette crise est ac­cen­tuée par le trau­ma­tisme de la dé­bâcle de 1940 et de la Col­la­bo­ra­tion. Il en dé­coule, chez de nom­breux Français, une vi­sion ir­ra­tion­nel­le­ment sombre de leur his­toire et de leur peuple.

Ali­men­tée par des lob­bies aux cou­plets vic­ti­maires, cette spi­rale ma­so­chiste semble ir­ré­ver­sible. Peut-on en­core in­ver­ser la ten­dance ?

Cer­tai­ne­ment. Mon livre, dont la troi­sième par­tie com­porte un en­semble de pro­po­si­tions, s'achève sur une note d'es­poir. Je crois en notre pays. Je suis convain­cu de la force de notre pro­jet po­li­tique. Il fau­drait sim­ple­ment que nous nous dé­ci­dions en­fin à re­nouer avec notre am­bi­tion col­lec­tive. •

Cadre dans l'in­dus­trie, Sté­phane Per­rier vient de pu­blier son pre­mier es­sai, La France au mi­roir de l’im­mi­gra­tion (Le Dé­bat, Gal­li­mard, 2017).

La France au mi­roir de l’im­mi­gra­tion, Sté­phane Per­rier (Gal­li­mard, 2017).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.