L'hon­neur per­du des li­bé­raux français

Nos li­bé­raux mé­prisent la na­tion et vé­nèrent la finance. On ne s'éton­ne­ra donc pas qu'ils se soient mas­si­ve­ment ral­liés à Ma­cron. Une tri­bune si­gnée par les Ar­vernes, groupe de hauts fonc­tion­naires, d'in­tel­lec­tuels et d'en­tre­pre­neurs qui veulent contri­bue

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Les Ar­vennes

La France a un pro­blème avec le li­bé­ra­lisme. Il n'est pas né d'hier. Alexis de Toc­que­ville, à cet égard, a presque tout dit. L'en­trée dans la mo­der­ni­té po­li­tique de la France, par la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, a du­ra­ble­ment pla­cé le cur­seur de la dé­mo­cra­tie du cô­té de l'éga­li­té, au dé­tri­ment des li­ber­tés. L'ex­pé­rience amé­ri­caine, elle, est in­verse, qui place le cur­seur du cô­té de la li­ber­té, au dé­tri­ment de l'éga­li­té. La « ques­tion li­bé­rale », comme l'on di­sait na­guère la « ques­tion so­ciale », n'est pas un dé­bat d'ini­tiés. Elle est au coeur des maux de notre pays, dont l'ar­dent be­soin de ré­formes est pas­sé au crible de cette ques­tion. Li­bé­rale la ré­forme d'un mar­ché du tra­vail jus­qu'ici pen­sé pour dis­pen­ser le « bon Français » de tra­vailler et dé­lé­guer aux im­mi­grés les tra­vaux ju­gés in­dignes, dont pour­tant tant de nos grands-pa­rents se sont ac­quit­tés avec cou­rage et sans se plaindre ? Li­bé­rale la vo­lon­té de re­mettre de l'ordre dans nos fi­nances pu­bliques à bout de souffle après trente an­nées d'un ma­riage sor­dide entre key­né­sia­nisme, so­cia­lisme et fi­nan­cia­ri­sa­tion de la so­cié­té ? Li­bé­rale la vo­lon­té, au coeur de la construc­tion eu­ro­péenne, d'éra­di­quer le po­li­tique au pro­fit de consi­dé­ra­tions éco­no­miques, dans un monde dont les Eu­ro­péens s'obs­tinent à ne pas sai­sir la dan­ge­ro­si­té ? Li­bé­ral, le be­soin ex­pri­mé par tant de Français de ta­lent de sen­tir le poids de l'im­pôt, de la norme – et plus en­core de la mé­dio­cri­té de­ve­nue re­li­gion d'état sous l'in­fluence des des­truc­teurs de l'école ré­pu­bli­caine – s'al­lé­ger de leurs épaules ? On pour­rait conti­nuer… Di­sons-le tout net : si l'épi­thète « li­bé­ral » n'est pas plus frap­pée d'in­fa­mie à nos yeux que « dé­mo­crate » ou « ré­pu­bli­cain », nous ne crai­gnons pas d'af­fir­mer, de­puis que nous nous ef­for­çons de tra­vailler à la re­fon­da­tion idéo­lo­gique de la droite, que nous ne sommes pas li­bé­raux. Nous ne sommes pas li­bé­raux, car, comme en toute chose, il n'est pas de mar­tin­gale. Bien sûr, le re­dres­se­ment de la France passe par une re­mise en ordre de nos dé­penses pu­bliques, une plus grande li­ber­té lais­sée aux ac­teurs éco­no­miques na­tio­naux, la lutte contre les rentes et la baisse des pré­lè­ve­ments ; toutes mesures qui pour­raient être qua­li­fiées de « li­bé­rales ». Pour­tant, ré­duire la France au ta­mis d'une doc­trine, aus­si sé­dui­sante soit-elle, se­rait pré­ci­sé­ment pas­ser à cô­té de sa com­plexi­té. Et la France, au-de­là de ces mesures éco­no­miques né­ces­saires, a sur­tout be­soin de se re­trou­ver elle-même comme na­tion, fière de ce qu'elle est, forte de l'adhé­sion de son peuple à tout ce qui en fait l'iden­ti­té. Cette co­hé­sion na­tio­nale re­trou­vée est la condi­tion du re­dres­se­ment éco­no­mique et de l'ac­cep­ta­tion des ef­forts in­dis­pen­sables. Une →

La France a sur­tout be­soin de se re­trou­ver elle-même comme na­tion. Cette co­hé­sion na­tio­nale re­trou­vée est la condi­tion du re­dres­se­ment éco­no­mique et de l'ac­cep­ta­tion des ef­forts in­dis­pen­sables.

telle vi­sion po­li­tique n'est pas in­com­pa­tible avec les idées li­bé­rales qui consti­tuent un des grands hé­ri­tages de la pen­sée fran­çaise du xixe siècle. Les li­bé­raux tra­di­tion­nels (y com­pris Frie­drich Hayek) ont tou­jours ac­cep­té l'idée que la dé­fense de la li­ber­té est la mieux as­su­rée par un État fort dans ses fonc­tions ré­ga­liennes, y com­pris la pro­mo­tion d'une concur­rence saine, la pro­tec­tion d'un cer­tain ordre so­cial et la dé­fense des fron­tières. Oui, la France a be­soin au­jourd'hui de li­bé­ra­lisme pour lut­ter contre l'éga­li­ta­risme sté­rile, la ré­gle­men­ta­tion dic­tée par les lob­bies, l'ad­dic­tion d'une bonne par­tie de la po­pu­la­tion à la dé­pense pu­blique et la fuite des ta­lents. Mais en­core faut-il ins­crire ce li­bé­ra­lisme dans une vi­sion po­li­tique réa­liste.

Sur­tout, nous ne sommes pas li­bé­raux, car sauf rares ex­cep­tions – dont Au­ré­lien Vé­ron, pré­sident du PLD – les soi-di­sant li­bé­raux français se sont sans nuances ral­liés au ma­cro­nisme, dis­qua­li­fiant en­core un peu plus leur cause. L'on vit ain­si l'un des jeunes gou­rous du li­bé­ra­lisme dé­cla­rer en mars der­nier qu'em­ma­nuel Ma­cron était « le pro­phète du li­bé­ra­lisme (sic) ». Un autre, in­dé­fec­tible sou­tien du pré­sident (quel qu'il soit en réa­li­té), es­ti­mait de son cô­té qu'em­ma­nuel Ma­cron avait « com­pris mieux que tout le monde la puis­sance de ras­sem­ble­ment d'une po­li­tique fon­dée sur la li­ber­té (re­sic) ». Le li­bé­ra­lisme à la fran­çaise a fait le choix dé­lé­tère de se confondre avec le ma­cro­nisme. Di­sons-le tout net, cette conver­gence est le signe d'une double im­pos­ture.

Im­pos­ture, d'abord, du cô­té d'em­ma­nuel Ma­cron, en­fant ché­ri des grandes puis­sances d'ar­gent et de leurs mé­dias, is­su de la tech­no­cra­tie d'état la plus pure (l'ins­pec­tion des fi­nances et ses ré­seaux de conni­vence si peu « li­bé­raux ») et por­teur d'une vi­sion néo-col­ber­tiste si clas­sique lors­qu'il s'agit de na­tio­na­li­ser les chan­tiers de Saint-nazaire à la barbe des « étran­gers » ita­liens (dixit B. Le Maire). Le « li­bé­ra­lisme » d'em­ma­nuel Ma­cron se ré­sume pour le mo­ment à des ajus­te­ments à la marge du droit du tra­vail. Qui peut croire qu'une équipe gou­ver­ne­men­tale me­née par l'élite de la tech­no­cra­tie d'état – tech­no­cra­tie dont cer­tains d'entre nous, à l'is­sue d'études dif­fi­ciles, s'ho­norent de faire par­tie – se­ra en me­sure de re­mettre en cause la place de la dé­pense pu­blique ? L'évic­tion des ca­bi­nets mi­nis­té­riels de tous les éco­no­mistes néo­li­bé­raux non is­sus du sé­rail est un signe, par­mi d'autres, qui ne trompe pas. En fait de doc­trine, Em­ma­nuel Ma­cron n'a qu'une seule idée en tête : lui-même.

Im­pos­ture, aus­si, du cô­té de nos idéo­logues li­bé­raux. Leur em­pres­se­ment à re­joindre le ma­cro­nisme nais­sant était dé­jà sus­pect du­rant la cam­pagne élec­to­rale, alors même que Fillon af­fi­chait un pro­gramme ré­so­lu­ment plus mo­derne. Leur sou­tien sans nuances au pré­sident élu alors même que le manque de por­tée vé­ri­table de ses ré­formes éclate au grand jour en de­vient gê­nant. Mais qui sont nos li­bé­raux ? Si Alain Ma­de­lin, par ses ou­trances, son pas­sé, son in­ca­pa­ci­té à as­su­mer le com­bat élec­to­ral en 2002 n'avait rien d'un homme d'état de pre­mier plan, il faut bien lui re­con­naître, en fait d'idées, une réelle co­lonne ver­té­brale. Nos li­bé­raux nou­velle mode, eux, vivent à Londres, pour échap­per au fisc français, au cro­chet des sub­ven­tions des grandes puis­sances d'ar­gent (consul­tants, think tank) et trouvent in­tel­li­gent, entre autres âne­ries, de plai­der, après le Brexit, pour une dé­cla­ra­tion d'in­dé­pen­dance du grand Londres cos­mo­po­lite et ai­mable par rap­port au reste de ce Royaume-uni si xé­no­phobe et peu plai­sant.

Comment les li­bé­raux sont-ils tom­bés si bas et on­tils dis­cré­di­té une doc­trine dont, ré­pé­tons-le, nous avons be­soin pour soi­gner ce so­cia­lisme congé­ni­tal qui nous fait tant de mal ? Nous vou­drions ici for­mu­ler une hy­po­thèse : trop de li­bé­raux pré­tendent ai­mer la li­ber­té, or c'est l'ar­gent qu'ils aiment ! C'est là, nous semble-t-il, l'une des clés es­sen­tielles de com­pré­hen­sion de l'échec par­tiel du that­ché­risme : la fi­nan­cia­ri­sa­tion ex­ces­sive a été une er­reur po­li­tique et éco­no­mique que nous n'en fi­nis­sons pas de payer. Mar­ga­ret That­cher, is­sue d'un mi­lieu mo­deste, se van­tait d'avoir com­pris l'éco­no­mie dans une bou­tique, et ne dé­gui­sait pas sa mé­fiance pour l'oli­gar­chie bri­tan­nique. Pour­tant, elle a été du­pée par la Ci­ty et son mur de l'ar­gent. Elle n'a pas su ad­mettre que ce que le li­bé­ra­lisme le plus ab­so­lu re­cherche, quand il marche main dans la main avec le ca­pi­ta­lisme le plus in­té­gral, c'est l'ab­sence de concur­rence et, comme le so­cia­lisme, le mo­no­pole. Le li­bé­ra­lisme le plus ai­gu, quand il se fait l'auxi­liaire zé­lé des puis­sants, hait tout au­tant la li­ber­té lais­sée à son concur­rent que ne le fait le so­cia­lisme. Force est au­jourd'hui d'ad­mettre, pour re­prendre une ex­pres­sion qui leur est chère, que nos li­bé­raux français sont bien « cap­tu­rés » par les grands in­té­rêts éco­no­miques et po­li­tiques qui les font vivre et dont ils sont les idiots utiles.

La po­li­tique en France meurt de tant d'im­pos­ture. Il faut la dé­non­cer et ré­ha­bi­li­ter, loin de ce li­bé­ra­lisme de conni­vence et d'ar­gent, une pen­sée li­bé­rale au­then­tique, qui doit être au centre de la pen­sée de droite que nous sou­hai­tons contri­buer à re­cons­truire. •

Qui peut croire qu'une équipe gou­ver­ne­men­tale me­née par l'élite de la tech­no­cra­tie d'état se­ra en me­sure de re­mettre en cause la place de la dé­pense pu­blique ?

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