Le re­tour des listes noires

Les sta­tues ne leur suf­fisent pas : les nou­veaux in­qui­si­teurs veulent ré­gi­men­ter la ma­nière dont les écri­vains blancs évoquent dans leurs oeuvres les per­son­nages « ra­ci­sés ». Ils n'hé­sitent pas à dé­non­cer pu­bli­que­ment les ar­tistes contre­ve­nants. Il ne s'a

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Pau­li­na Dal­mayer

Nous sommes tous cou­pables. Le « nous » se rap­porte d'évi­dence à « nous, les Blancs », des­cen­dants des co­lo­ni­sa­teurs et des es­cla­va­gistes, tous que nous sommes. Car même ceux à qui toute idée de suprématie blanche fait, à juste titre, hé­ris­ser les che­veux sur la tête par­courent sans bron­cher les rues qui portent le nom de Col­bert et en­voient leurs en­fants dans des écoles qui ho­norent Jules Fer­ry, hon­teux dé­fen­seur de la co­lo­ni­sa­tion, et ac­ces­soi­re­ment pro­mo­teur de l'ins­truc­tion laïque, gra­tuite et obli­ga­toire, dont sem­ble­raient pro­fi­ter de nos jours éga­le­ment d'an­ciens co­lo­ni­sés. Quoique « an­ciens co­lo­ni­sés » re­cèle un abus ra­ciste de lan­gage dans la me­sure où on peut naître femme et mou­rir homme, mais « co­lo­ni­sé » on naît et on reste jus­qu'au jour du Ju­ge­ment der­nier, et même au-de­là. D'ailleurs, en tant que femme blanche, ma lé­gi­ti­mi­té à trai­ter le su­jet pa­raît très fra­gile. En avril der­nier, la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine a exi­gé la des­truc­tion de la toile Open Cas­ket de l'ar­tiste blanche Da­na Schutz, re­pré­sen­tant un ado­les­cent noir tué par des su­pré­ma­tistes blancs en 1955, ar­gu­men­tant qu'il s'agit d'un drame que « les Blancs ne de­vraient pas se per­mettre de re­pré­sen­ter », parce qu'ils « ignorent la souf­france des vic­times noires ». Il y au­rait alors le deuil blanc et le deuil noir, la mort blanche et la mort noire, l'em­pa­thie blanche et l'em­pa­thie noire. Pour­quoi donc jouer à la mixi­té, bien que le concept ait de quoi sé­duire par son iré­nisme ? En outre, si les Blancs ne com­prennent rien à la souf­france des Noirs, comment com­pren­draient-ils quoi que ce soit aux oeuvres d'art pro­duites par les Noirs ? Au­tant in­ter­dire d'em­blée au pu­blic blanc l'ac­cès à la « culture noire ». Les risques de més­in­ter­pré­ta­tion se­raient ain­si écar­tés.

La brillante ini­tia­tive du pré­sen­ta­teur de RFI, Clau­dy Siar, qui en­tend in­ci­ter les « États nés du crime co­lo­nial » à adop­ter des lois « qua­li­fiant la co­lo­ni­sa­tion de crime contre l'hu­ma­ni­té », ré­pond au même diag­nos­tic d'in­sen­si­bi­li­té en­dé­mique des Blancs à l'égard des Noirs. « Pour­quoi fau­drait-il que la no­tion de crime contre l'hu­ma­ni­té soit ju­ri­di­que­ment dé­fi­nie par les an­ciennes puis­sances co­lo­nia­listes ? », s'in­surge M. Siar. Il est vrai que, jus­qu'à pré­sent, les pays concer­nés ont igno­ré son ap­pel. Ce qui est, d'après le jour­na­liste, par­ti­cu­liè­re­ment grave, car la France conti­nue à main­te­nir les pays d'afrique fran­co­phones dans la mi­sère et dans la dé­pen­dance éco­no­mique à tra­vers le franc CFA, qui les « prive d'une sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique, d'un réel dé­ve­lop­pe­ment, d'une in­dus­tria­li­sa­tion, de po­li­tiques pu­bliques ef­fi­caces ». C'est simple. Une fois le franc CFA rem­pla­cé par des mon­naies lo­cales, la fa­mille Bon­go ren­dra au pays ce qu'elle a vo­lé, Paul Biya ven­dra ses châ­teaux en France pour construire des hô­pi­taux au Ca­me­roun, et Sas­sou-ngues­so se rou­le­ra dans la pous­sière en de­man­dant par­don. Si, de sur­croît, les Blancs ef­fa­çaient le nom de Col­bert de l'es­pace pu­blic comme le sug­gère Louis­georges Tin, pré­sident du CRAN, le dé­but du dia­logue

entre les com­mu­nau­tés noire et blanche se­rait en­fin en­vi­sa­geable, à condi­tion tou­te­fois que les Blancs aban­donnent leur in­sup­por­table lu­bie de sau­ve­gar­der l'his­toire dans toute sa com­plexi­té et toutes ses contra­dic­tions. « Il faut dé­co­lo­ni­ser l'es­pace, il faut dé­co­lo­ni­ser l'es­prit ! », ex­horte le pré­sident du CRAN. Outre-at­lan­tique, on s'y est dé­jà mis et les ré­sul­tats s'avèrent éton­nants.

Le grand dé­bou­lon­nage des mo­nu­ments à la gloire des gé­né­raux confé­dé­rés, in­fâmes sup­por­teurs d'un État ra­ciste a, en réa­li­té, com­men­cé bien avant les évé­ne­ments tra­giques de Char­lot­tes­ville. Do­nald Trump n'a pas été le pre­mier à se de­man­der qui se­rait le pro­chain : « Who's next, Wa­shing­ton, Jef­fer­son ? », a-t-il twit­té. Dans une tri­bune pu­bliée par le New York Times en 2015, Ran­dall Ken­ne­dy, pro­fes­seur de droit à Har­vard – noir, pré­ci­sion né­ces­saire – poin­tait dé­jà avec cou­rage les ten­ta­tives de dis­cré­di­ter en bloc l'hé­ri­tage de plu­sieurs fi­gures his­to­riques, y com­pris de la fa­mille royale bri­tan­nique, qui avait par ailleurs fi­nan­cé ce qui al­lait de­ve­nir plus tard la Har­vard Law School. « À long terme, à nour­rir ce sens dé­me­su­ré de la vic­ti­mi­sa­tion, les pro­tes­ta­taires fi­ni­ront par s'of­fen­ser eux-mêmes », pré­di­sait Ken­ne­dy. Il sem­ble­rait qu'avec la ter­reur ré­pan­due par les ac­cu­sa­tions d'« ap­pro­pria­tion cultu­relle » lan­cées à tout-va à l'en­contre d'écri­vains, d'ac­teurs, de réa­li­sa­teurs ou de simples ci­toyens – qui par manque d'ima­gi­na­tion plu­tôt que de res­pect avaient eu l'idée d'em­prun­ter les codes ves­ti­men­taires de la culture noire –, l'heure où la com­mu­nau­té noire s'of­fense elle-même vient de son­ner.

Se­lon la dé­fi­ni­tion de Su­san Sca­fi­di, spé­cia­liste du droit à la Ford­ham Uni­ver­si­ty, l'ap­pro­pria­tion cultu­relle, cette nou­velle forme de co­lo­ni­sa­tion, dé­signe « la prise de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle, du savoir tra­di­tion­nel, des ex­pres­sions cultu­relles ou des ar­té­facts de la culture de quel­qu'un d'autre, sans per­mis­sion ». Ce­la in­clut donc aus­si bien une spé­cia­li­té cu­li­naire qu'une danse tra­di­tion­nelle – bien en­ten­du, il ne vien­drait à l'idée de per­sonne d'ac­cu­ser de ce crime un Afro-amé­ri­cain sur­pris en train de man­ger un bout de piz­za. Mais il ne s'agit pas seule­ment de folk­lore. Le cas de Ch­ris Cleave, écri­vain blanc et bri­tan­nique, montre à quel point ce concept d'ap­pro­pria­tion cultu­relle me­nace, voire pa­ra­lyse la li­ber­té de créa­tion dans les pays an­glo­saxons et donc bien­tôt chez nous. Cleave a sou­le­vé un tol­lé sim­ple­ment parce qu'il a eu l'au­dace d'écrire un ro­man, The Other Hand, dont le nar­ra­teur est une ado­les­cente nigériane. Yass­min Ab­del-ma­gied, une ac­ti­viste aus­tra­lienne d'ori­gine sou­da­naise s'en est pris vio­lem­ment à lui, lors du fes­ti­val lit­té­raire de Bris­bane de 2016 : « Ce n'est pas ac­cep­table qu'un gars blanc s'em­pare de l'his­toire d'une ga­mine nigériane, parce que ce­la em­pêche des femmes ni­gé­rianes d'être pu­bliées ! » C'est dire que les fé­mi­nistes n'au­raient pas at­ten­du long­temps avant de pendre Flau­bert haut et court pour sa ter­rible ap­pro­pria­tion de l'ex­pé­rience d'em­ma Bo­va­ry. Pour sa dé­fense, Flau­bert di­rait pro­ba­ble­ment la même chose que Cleave : « Je com­prends les gens qui disent que je n'avais pas le droit de m'em­pa­rer de l'his­toire d'une fillette nigériane. Ma seule ex­cuse, c'est que je l'ai bien fait. » Mais re­pren­drait-il le risque ? Ac­cu­sée par le Wa­shing­ton Post d'avoir in­ven­té comme seul per­son­nage noir de son ro­man dys­to­pique, Les Man­dible, une femme at­teinte d'alz­hei­mer et te­nue en laisse, Lio­nel Sh­ri­ver a an­non­cé pu­bli­que­ment qu'elle ne s'ex­po­se­rait plus à pa­reil lyn­chage, quitte à s'au­to­cen­su­rer. Rien ne dit, bien sûr, qu'une seule femme nigériane bé­né­fi­cie­rait de da­van­tage d'op­por­tu­ni­tés sur le mar­ché édi­to­rial si un écri­vain blanc ne s'était pas ac­cor­dé la li­ber­té de se glis­ser dans la peau d'une femme noire. Ce qui est cer­tain, en re­vanche, c'est que l'ab­sur­di­té et la vio­lence du com­bat me­né contre la « nou­velle co­lo­ni­sa­tion » nous pri­ve­ra tous de quelques bons livres, de dé­bats ou­verts et mus­clés, de contra­dic­tions et d'in­co­hé­rences propres à l'his­toire hu­maine. Lar­ge­ment ci­té, l'édi­to­ria­liste de la re­vue aca­dé­mique The Har­vard Crim­son s'in­ter­ro­geait tout à fait sé­rieu­se­ment sur la né­ces­si­té de main­te­nir la li­ber­té d'ex­pres­sion, dans le cas où celle-ci s'ap­pli­que­rait à « des idées ré­pré­hen­sibles ». Au moins, on ne di­ra pas que les cen­seurs avancent mas­qués. Et dé­dions-leur le pro­pos de Bar­ba­ra Jor­dan, la pre­mière femme noire is­sue d'un État su­diste élue à la Chambre des re­pré­sen­tants : « Nous ho­no­rons les iden­ti­tés cultu­relles. Mais le sé­pa­ra­tisme ne doit pas être au­to­ri­sé. Nous de­vons em­pê­cher le po­li­ti­que­ment cor­rect de nous di­vi­ser et nous conduire à l'op­po­sé des ac­com­plis­se­ments dans le do­maine des droits de l'homme et des droits ci­viques. »

La sta­tue de Jean-bap­tiste Col­bert de­vant l'as­sem­blée na­tio­nale à Pa­ris.

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