Mé­len­chon sou­mis aux fonc­tion­naires

En ma­tière so­ciale, la prio­ri­té de Mé­len­chon n'est pas la lutte contre le chô­mage mais la pré­ser­va­tion des ac­quis so­ciaux des fonc­tion­naires, qui consti­tuent le plus gros de ses troupes. Tant pis pour les vrais dé­fa­vo­ri­sés…

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Her­vé Al­ga­lar­ron­do

C'est sans doute la prin­ci­pale contra­dic­tion de Jean-luc Mé­len­chon. Lors de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle, il a réus­si deux per­cées in­con­tes­tables : la pre­mière dans les ca­té­go­ries po­pu­laires, la se­conde chez les jeunes. Au point de re­ven­di­quer au­jourd'hui le titre de porte-pa­role du peuple et de la jeu­nesse. Il de­vrait donc être par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tif au can­cer qui frappe mas­si­ve­ment les jeunes des mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés, no­tam­ment ceux is­sus de l'im­mi­gra­tion ex­tra-eu­ro­péenne : le chô­mage. Un seul chiffre : 23,7 % des jeunes Français sont sans em­ploi contre 6,7 % des jeunes Al­le­mands1 ! Voi­là qui de­vrait le mo­bi­li­ser en­tiè­re­ment ! Or, le chô­mage, Mé­len­chon connaît pas ! On exa­gère à peine : à tra­vers ses livres, nom­breux, dans ses dis­cours, fré­quents, le lea­der de la France in­sou­mise n'aborde pra­ti­que­ment ja­mais le su­jet. Il est par­ti­cu­liè­re­ment di­sert dans la cri­tique des hôtes de l'ély­sée, hier de Fran­çois Hol­lande, au­jourd'hui d'em­ma­nuel Ma­cron ; il est assassin dans sa dé­non­cia­tion de « l'oli­gar­chie », re­pous­soir qui a rem­pla­cé dans sa bouche le pa­tro­nat ; il tient des pro­pos par­fois convain­cants contre « la mar­chan­di­sa­tion » de la so­cié­té ou contre « le pro­duc­ti­visme », plai­dant avec cons­tance pour la prise en

compte de l'im­pé­ra­tif éco­lo­gique ; il pour­suit as­si­dû­ment quelques com­bats pu­re­ment per­son­nels, comme l'abro­ga­tion du concor­dat en Al­sace-lor­raine, pas vrai­ment la prio­ri­té de l'heure, mais ur­gente aux yeux de cet an­cien franc-ma­çon. En re­vanche, la ques­tion du chô­mage est le plus sou­vent ab­sente de ses in­ter­ven­tions. Mieux, ou plu­tôt pire. Dans son re­jet ab­so­lu de la ré­forme du mar­ché du tra­vail ini­tiée par Em­ma­nuel Ma­cron et qui vise pour­tant à créer da­van­tage d'em­plois, il mar­tèle qu'elle va sur­tout ac­croître la pré­ca­ri­té. Le pré­sident de la Ré­pu­blique fran­çaise est dé­non­cé comme l'im­por­ta­teur potentiel des pe­tits bou­lots à l'al­le­mande. Mé­len­chon pré­sente notre par­te­naire d'outre-rhin comme le contre-exemple ab­so­lu, « un en­fer » pour les tra­vailleurs, a-t-il été jus­qu'à dé­cla­rer dans une ré­cente in­ter­view à Ma­rianne2. Tout le monde a com­pris que, pour lui, toute me­sure à ca­rac­tère un tant soit peu li­bé­rale est à combattre ab­so­lu­ment. Mais pour­quoi évoque-t-il si peu ses propres so­lu­tions pour vaincre un mal qui mine l'hexa­gone de­puis plu­sieurs dé­cen­nies ? Du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle, il a pré­sen­té un plan si ir­réa­liste – trois mil­lions d'em­plois créés, comme par magie, grâce au seul ar­gent pu­blic – que per­sonne ne l'a re­le­vé. Lui-même n'en a pra­ti­que­ment plus par­lé. La prin­ci­pale rai­son de sa sous-es­ti­ma­tion de la ques­tion du chô­mage ré­side dans la troi­sième per­cée qu'il a réa­li­sée à l'oc­ca­sion de l'élec­tion pré­si­den­tielle. Une troi­sième per­cée beau­coup moins sou­li­gnée par les com­men­ta­teurs, mais ca­pi­tale à ses yeux : il a réus­si L'OPA dont il rê­vait de­puis qu'il s'est mis à son compte ! À savoir, pi­quer au PS l'élec­to­rat fonc­tion­naire, en par­ti­cu­lier l'élec­to­rat en­sei­gnant. C'était à ses yeux la condi­tion pour da­mer le pion à son an­cien par­ti. « Je suis de­ve­nu le pre­mier de cor­dée de la fa­mille. Ça change tout ! » s'ex­clame-t-il, au comble du ra­vis­se­ment, dans la même in­ter­view de Ma­rianne. Voi­là la vé­ri­table « base de classe », pour re­prendre un concept ja­dis en vogue à gauche, de la France in­sou­mise : la fonc­tion pu­blique. Consé­quence, ce n'est pas seule­ment le chô­mage que Mé­len­chon mé­con­naît, mais le sec­teur pri­vé dans son en­semble. Per­ma­nent po­li­tique à 28 ans, sé­na­teur à 35 ans, mi­nistre puis dé­pu­té eu­ro­péen avant d'en­trer au Par­le­ment français en juin der­nier, il n'a au­cune idée du mode de fonc­tion­ne­ment de l'éco­no­mie réelle. Son uni­vers se ré­sume de­puis tou­jours à la sphère pu­blique. Il a sans doute at­teint le comble de l'im­pos­ture cet été quand il a pré­ten­du ex­pli­quer à un dé­pu­té de la Ré­pu­blique en marche qu'il trou­vait un peu niais « ce qu'était un contrat de tra­vail » : lui-même n'en a ja­mais si­gné au­cun ! C'est une autre don­née peu sou­li­gnée par les com­men­ta­teurs. La ré­forme du mar­ché du tra­vail ne mo­bi­lise contre elle que des gens qu'elle ne concerne pas : les dif­fé­rentes or­ga­ni­sa­tions qui dé­fendent au pre­mier chef le sec­teur pu­blic, que ce soit la France in­sou­mise ou la CGT. Dans leur es­prit, ce sec­teur reste à l'avant­garde de la so­cié­té. Les règles contrai­gnantes qui s'y ap­pliquent ont tou­jours vo­ca­tion à s'ap­pli­quer un jour à tous. Tout mou­ve­ment de dé­ré­gle­men­ta­tion ap­pa­raît contraire au sens de l'his­toire. Ob­jec­ti­ve­ment contre­ré­vo­lu­tion­naire. Avec sa ré­forme, Ma­cron por­te­rait at­teinte à l'iden­ti­té fran­çaise : l'état doit res­ter à la ma­noeuvre dans tous les sec­teurs. Pas ques­tion de lais­ser le champ libre au mar­ché. Mé­len­chon se veut le gar­dien de la flamme : la Ré­vo­lu­tion au­rait une fois pour toutes dé­fi­ni un équi­libre im­muable pour la France. Même si les autres pays eu­ro­péens ont à peu près tous vain­cu le chô­mage de masse en li­bé­ra­li­sant leur mar­ché du tra­vail, il s'agit là d'une idéo­lo­gie res­pec­table : le néo­li­bé­ra­lisme est ef­fec­ti­ve­ment res­pon­sable d'un fort ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés et de la pré­ca­ri­té. Il n'est pas aber­rant de le dé­non­cer. Le pro­blème, c'est qu'en l'ab­sence de solution al­ter­na­tive, ce­la re­vient à faire la pro­mo­tion… du chô­mage. Si le grand tort de Ma­cron est de combattre le chô­mage par la pré­ca­ri­té, alors il faut ad­mettre que Mé­len­chon pré­fère le chô­mage à la pré­ca­ri­té. Dans « la pré­fé­rence fran­çaise pour le chô­mage », ja­dis dé­non­cée par De­nis Oli­vennes, il y avait no­tam­ment l'idée qu'un chô­meur conve­na­ble­ment in­dem­ni­sé grâce à la so­li­da­ri­té na­tio­nale est plus di­gne­ment trai­té qu'un chô­meur contraint d'ac­cep­ter un tra­vail qui ne cor­res­pond ni à sa for­ma­tion ni à ses com­pé­tences. Là en­core, c'est une idée qui n'est pas cho­quante. Mais le fait qu'elle soit sur­tout dé­fen­due par des per­sonnes ou des or­ga­ni­sa­tions qui ap­par­tiennent peu ou prou à la sphère pu­blique met mal à l'aise : quand on a un sta­tut qui pré­mu­nit contre le chô­mage, un em­ploi à vie, il y a quelque im­pu­dence à trou­ver que le chô­mage n'est pas la pire des si­tua­tions. Au-de­là, la mo­bi­li­sa­tion de la France in­sou­mise et de la CGT contre la ré­forme du mar­ché du tra­vail est le signe d'une sourde in­quié­tude des fonc­tion­naires et as­si­mi­lés : et si le mou­ve­ment de dé­ré­gu­la­tion se pour­sui­vait pour tou­cher… le sta­tut de la fonc­tion pu­blique ? Ce n'est pas un pur fan­tasme : un pays comme l'ita­lie va avoir des fonc­tion­naires en CDD. À ce jour ce­pen­dant, rien n'in­dique que le pré­sident de la Ré­pu­blique ait une telle in­ten­tion. Quoi qu'en dise Mé­len­chon, Ma­cron est moins li­bé­ral que la moyenne… des so­ciaux­dé­mo­crates eu­ro­péens. De quoi Mé­len­chon est-il le nom ? D'une for­mi­dable hargne contre les « puis­sants » qui consti­tuent l'oli­gar­chie et d'une vi­gi­lance ex­trême sur des « ac­quis » qui sont sur­tout ceux des fonc­tion­naires. À cause de son an­ti­li­bé­ra­lisme pri­maire, c'est en re­vanche un piètre dé­fen­seur des sa­la­riés du sec­teur pri­vé, donc un piètre cham­pion du peuple. On pour­rait même sou­te­nir que le peuple est le point aveugle de sa ligne po­li­tique. Ce ne se­ra pas la pre­mière fois que la gauche pré­tend faire le bon­heur du peuple mal­gré lui. • 1. Le Point, 21 sep­tembre 2017 2. Ma­rianne, 15 sep­tembre 2017.

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