Plus vite, plus haut, plus cher !

Con­nais­sez-vous le syn­drome de la robe de ma­riée ? On pré­tend que cette dé­pense somp­tuaire est rai­son­nable, car la chose res­ser­vi­ra en­suite pour d'autres grandes oc­ca­sions. Ce qui, bien sûr, n'est ja­mais le cas. Exemple ty­pique : les équi­pe­ments spor­tifs

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Gil Mi­hae­ly

Am­ster­dam, le 12 mai 1970. Après une longue cam­pagne pleine de re­bon­dis­se­ments et deux tours de vote, le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal olym­pique (CIO) choi­sit Mon­tréal comme ville hôte des Jeux olym­piques d'été 1976. De re­tour chez lui, une pe­tite se­maine plus tard, Jean Dra­peau, maire de l'heu­reuse élue, tient à ras­su­rer les jour­na­listes, plu­tôt scep­tiques, ain­si que ses ad­mi­nis­trés. Les Jeux se­ront pla­cés sous le signe de la sim­pli­ci­té, pro­met-il, ré­pé­tant in­las­sa­ble­ment qu'au­to­fi­nan­cés par les re­ve­nus gé­né­rés, ils « ne coû­te­ront pas un sou aux contri­buables ». Mieux en­core, as­sure-t-il, « les Mont­réa­lais se­ront plus riches d'un stade et ça n'au­ra rien coû­té ». Et l'édile de conclure par cet en­ga­ge­ment aus­si so­len­nel qu'ima­gé : « Il est aus­si im­pos­sible pour les Jeux olym­piques de Mon­tréal de pro­duire un dé­fi­cit que pour un homme de de­ve­nir en­ceinte. » Un peu en avance sur son temps, l'éter­nel maire de Mon­tréal (1954-1957, puis 1960-1986) n'avait pas com­plè­te­ment tort : l'homme en­ceint(e) n'est plus qu'une ques­tion de temps et le dé­pas­se­ment des coûts des JO de Mon­tréal a at­teint 720 % ! La Ville n'a fi­ni de rem­bour­ser ses em­prunts qu'en 2006, trente ans après la cé­ré­mo­nie de clô­ture. Res­pec­ti­ve­ment, il est dif­fi­cile de dé­ter­mi­ner qui de la gym­naste pro­dige Na­dia Comă­ne­ci ou du vieux rou­tard de la po­li­tique qué­bé­coise Jean Dra­peau (60 ans en 1976 !) au­ra réa­li­sé les meilleures per­for­mances acro­ba­tiques. À la dé­charge de Jean Dra­peau, père du mé­tro et de la lo­te­rie mont­réa­lais, on peut in­vo­quer son igno­rance : à la fin des an­nées 1960, il était dif­fi­cile de pré­voir la dé­bâcle à ve­nir en se ba­sant sur le bi­lan des six olym­piades d'après-guerre (1948-1968). Qua­rante ans plus tard, il est im­pos­sible d'igno­rer l'abon­dante lit­té­ra­ture uni­ver­si­taire consa­crée aux as­pects éco­no­miques des JO d'été et d'écar­ter le consen­sus qui s'en dé­gage. Comme le for­mulent Ro­bert Baade et Vic­tor Ma­the­son, deux spé­cia­listes de la ques­tion, « la conclu­sion qui s'im­pose est que dans la plu­part des cas, les JO sont une mau­vaise af­faire pour les villes hôtes, le contraire étant vrai uni­que­ment dans des cir­cons­tances très rares et spé­ci­fiques ». Pour­tant, pen­dant leurs cam­pagnes, les villes can­di­dates à l'or­ga­ni­sa­tion des JO conti­nuent de pro­mettre à leurs opi­nions pu­bliques non seule­ment une ges­tion sobre et ri­gou­reuse des coûts, mais sur­tout des re­tom­bées éco­no­miques im­por­tantes. Ces pro­messes s'ap­puient en gé­né­ral sur des études pré­voyant d'im­por­tants ef­fets po­si­tifs en termes de re­cettes di­rectes et in­di­rectes, ain­si que des créa­tions d'em­plois lar­ge­ment exa­gé­rées. La rai­son prin­ci­pale du hia­tus est que ces études, com­man­dées par les villes can­di­dates, se fondent sur des rac­cour­cis. Ain­si, pour es­ti­mer la contri­bu­tion au PIB, les re­cettes pré­vues ne prennent pas en compte les dé­penses al­ter­na­tives (un Français qui achète un billet pour un évé­ne­ment spor­tif en 2024 au­rait pro­ba­ble­ment dé­pen­sé cet ar­gent au­tre­ment si les JO avaient eu lieu ailleurs, l'im­pact sur le PIB est donc nul ou mi­nime). Autre pro­blème : l'es­ti­ma­tion des ef­fets sur le tou­risme. À Londres, par exemple, le nombre de tou­ristes pen­dant l'été olym­pique de 2012 (6 mil­lions) a été plus faible qu'à l'été pré­cé­dent

(6,5 mil­lions), pro­ba­ble­ment parce que beau­coup des voyageurs ont évi­té cette des­ti­na­tion, crai­gnant lé­gi­ti­me­ment de su­bir des prix éle­vés et des foules de sup­por­ters. Pour­tant, les pré­vi­sions éco­no­miques pré­sentent le nombre de tou­ristes dé­pla­cés spé­cia­le­ment pour les JO comme un gain net pour l'in­dus­trie tou­ris­tique lo­cale. Certes, les ta­rifs éle­vés des chambres d'hô­tel com­pensent peut-être la perte de chiffre d'af­faires. Mais s'agis­sant de villes dé­jà très pri­sées comme Londres ou Pa­ris – où le tou­risme de masse com­mence d'ailleurs à po­ser un pro­blème –, on a du mal à croire que les JO dopent le tou­risme ou contri­bue à les faire connaître du monde en­tier. Quant aux re­tom­bées sur l'em­ploi, JO après JO, les pré­vi­sions re­lèvent car­ré­ment de la science-fic­tion : la réa­li­té se ré­sume à quelques mil­liers de postes créés, ma­jo­ri­tai­re­ment tem­po­raires. En­fin, les coûts des équi­pe­ments spor­tifs de grande en­ver­gure sont presque tou­jours sous-es­ti­més. Sans re­par­ler du stade de Mon­tréal, son­geons au dif­fi­cile fi­nan­ce­ment du stade Pierre-mau­roy de Lille. Et l'ar­gu­ment se­lon le­quel ces équi­pe­ments sont un bé­né­fice net pour la col­lec­ti­vi­té re­lève sou­vent du prin­cipe de la robe de ma­riée : pour avoir bonne conscience, la fu­ture épouse se dit qu'elle ren­ta­bi­li­se­ra le prix exor­bi­tant de sa robe en la por­tant à d'autres oc­ca­sions. Et bien sûr, ce­la n'ar­rive ja­mais. Reste l'ef­fet « feel good » – dont la me­sure re­lève da­van­tage de la lit­té­ra­ture que de la science : la fier­té lo­cale et na­tio­nale et l'ef­fet es­comp­té en termes d'op­ti­misme, de dy­na­misme et de mo­bi­li­sa­tion. Ces ar­gu­ments re­ce­vables fi­gurent gé­né­ra­le­ment à la fin de la liste, bran­dis en der­nier re­cours quand les don­nées éco­no­miques ne font pas l'af­faire. En ce cas, il se­rait plus hon­nête de dire : « On va s'of­frir un grand dé­fi cou­ron­né par une grosse fête. Ça va nous coû­ter bon­bon, mais tant pis, on va s'écla­ter. » Au moins, on sau­rait à quoi s'en te­nir… Dans ces condi­tions, pour­quoi se trouve-t-il en­core des villes pour croire qu'ac­cueillir les JO est une grande vic­toire, comme si on était tou­jours dans les an­nées 1970 ? La ré­ponse est que même si l'in­té­rêt gé­né­ral n'y trouve pas son compte, beau­coup d'in­té­rêts par­ti­cu­liers en sortent ga­gnants, son­nants et tré­bu­chants. C'est le cas des co­mi­tés olym­piques na­tio­naux et des po­li­tiques, comme Jean Dra­peau, qui vou­lait en­trer dans l'his­toire en en­cais­sant au pas­sage bud­gets, postes et contrats à dis­tri­buer (il est vrai que sa trace his­to­rique n'au­ra pas été à la hau­teur de ses es­pé­rances). En­fin, le sec­teur du BTP ne boude pas les grands pro­jets d'équi­pe­ments et d'in­fra­struc­tures qu'il faut li­vrer en temps et en heure, donc lit­té­ra­le­ment coûte que coûte ! Néan­moins, plu­sieurs villes can­di­dates aux JO ont fi­ni par re­non­cer sous la pres­sion d'une opi­nion pu­blique aver­tie. Ce fut le cas ré­cem­ment de Ham­bourg et de Bos­ton, deux villes où, à la dif­fé­rence de ce qui s'est pas­sé à Pa­ris, le dé­bat s'est ou­vert avant la dé­ci­sion du CIO. •

Le stade olym­pique de Mon­tréal : son toit ou­vrant cen­sé être ef­fec­tif pour les JO de 1976 n'au­ra ja­mais fonc­tion­né.

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