Re­quiem pour le vieux Louvre

Le quar­tier qui en­tou­rait, de­puis le Moyen Âge, le pa­lais des rois de France a to­ta­le­ment dis­pa­ru au xixe siècle, en­foui sous les gra­vats des dé­mo­lis­seurs suc­ces­sifs. Dans Rayé de la carte Jo­na­than Sik­sou nous ra­conte avec maes­tria ce que fut le coeur bat

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Pau­li­na Dal­mayer

Il y a dans Rayé de la carte, le livre in­clas­sable de Jo­na­than Sik­sou, le charme d'un souffle fi­gé que Vir­gi­nia Woolf avait dé­jà sai­si avec la des­crip­tion du Grand Gel, dans Or­lan­do, à tra­vers cette scène in­croyable de beau­té où des té­moins voient une pay­sanne de Nor­wich « s'ef­fri­ter, vo­ler en un nuage de pous­sière par-des­sus les toits, sous le choc glacial de la brise, au coin de la rue ». Mais contrai­re­ment à l'oeuvre de Woolf et à ce qu'an­nonce la cou­ver­ture, le livre de Jo­na­than Sik­sou n'est pas une fic­tion lit­té­raire. Dans ces pages, c'est le coeur bat­tant de Pa­ris qui vole en un nuage de pous­sière, lui-même dis­si­pé de­puis fort long­temps. Le vieux quar­tier du Louvre, dont au­cune trace ma­té­rielle n'a sur­vé­cu jus­qu'à nous, si ce n'est une par­tie du dal­lage du che­vet de la cha­pelle Saint-ni­caise de l'hô­pi­tal des Quinze-vingts en­foui dans le sous-sol du ta­bac À la Ci­vette, face à la Co­mé­die-fran­çaise. Et ce, alors même que la ca­pi­tale a été épar­gnée par les in­cen­dies ra­va­geurs, les trem­ble­ments de terre ou les bom­bar­de­ments. En 150 pages, le jeune au­teur re­cons­truit ce lieu avec la mi­nu­tie d'un hor­lo­ger suisse, pour li­vrer un ré­cit éru­dit, sa­vou­reux, ré­di­gé dans un style ad­mi­rable, que la ré­cente pro­duc­tion lit­té­raire nous au­rait presque fait ou­blier. Un cock­tail qui a ef­frayé plu­sieurs édi­teurs, avant d'être ac­cep­té par les Édi­tions du Cerf et, on es­père, de ren­con­trer un suc­cès mé­ri­té au­près des lec­teurs.

« On abat tou­jours pour re­bâ­tir en mieux, en mo­derne et pour l'ave­nir, sans savoir si ce­la tien­dra jusque-là », note l'au­teur à pro­pos des moult trans­for­ma­tions qui ont af­fec­té cette por­tion de la ca­pi­tale au cours des siècles. Moyen­nant quoi, on ne peut fixer une date

pré­cise au dé­but de la dis­pa­ri­tion du vieux quar­tier du Louvre. On pour­rait se ré­fé­rer au pro­jet ini­tié par Hen­ri IV de re­lier le pa­lais du Louvre à ce­lui des Tui­le­ries, sauf qu'il abou­tit seule­ment plu­sieurs siècles plus tard. Le plan de Pa­ris réa­li­sé par Quesnel en 1609, et dont l'au­teur nous dé­taille l'as­pect, re­cense des pâ­tés de mai­sons et d'hô­tels de lar­geurs dis­pa­rates, des ali­gne­ments de jar­dins, le mou­lin de la butte Sain­troch, si­tué à proxi­mi­té de l'ac­tuelle église, en­fin, si­non d'abord, l'en­ceinte de Charles V qui re­lé­guait de fac­to le pa­lais des Tui­le­ries au-de­là de Pa­ris. À l'époque exis­tait dé­jà – en­core, a-t-on en­vie de dire puis­qu'elle a dis­pa­ru de­puis – une cu­rio­si­té ar­chi­tec­tu­rale ins­tal­lée à la de­mande de Ca­the­rine de Mé­di­cis pour sa­tis­faire à la mode ve­nue d'ita­lie d'or­ner les jar­dins de grottes ar­ti­fi­cielles. Celle du jar­din des Tui­le­ries a été réa­li­sée de la main d'un vi­sion­naire ins­pi­ré, Ber­nard Palissy : « Ai­dé de ses fils, il va mou­ler pen­dant des an­nées quan­ti­té de co­raux, de feuillages et de mousses, de fruits, de rep­tiles et de ba­tra­ciens, gros cra­pauds et pe­tites gre­nouilles, même un phoque. Le gé­nial émailleur, qui conti­nue de don­ner des confé­rences sur des su­jets aus­si va­riés que l'arc-en-ciel ou l'or po­table, se mue en al­chi­miste. » Hu­gue­not, il a su conqué­rir le coeur de la reine avec sa créa­tion, puis­qu'elle l'a sau­vé d'une mort cer­taine pen­dant la nuit de la Saint-barthélemy. La grotte, quant à elle, a fait place aux al­lées des­si­nées par Le Nôtre.

Il y a comme un sen­ti­ment de ma­laise, qui en­va­hit le lec­teur au fil des pages, tant les goûts des dif­fé­rentes pé­riodes his­to­riques, les que­relles de voi­si­nage, les in­ven­tions des plus in­sen­sées ou des plus gran­dioses, pour ne retenir que le Grand Car­rou­sel or­ga­ni­sé par Louis XIV en juin 1662, avec ses che­veux em­bi­jou­tés, ses princes em­plu­més et ses sau­vages do­ciles, ren­voient à l'in­sou­te­nable fra­gi­li­té de toute chose et de tout être. « L'en­fouis­se­ment contem­po­rain est l'en­ter­re­ment de son propre vi­vant » lit-on, sou­dain hon­teux d'avoir man­qué de cu­rio­si­té pour ima­gi­ner ce que pou­vait être le jar­din des Tui­le­ries avant d'être la des­ti­na­tion de nos pro­me­nades do­mi­ni­cales et autres fêtes fo­raines. Nous ne sommes tou­te­fois ni les seuls ni les premiers cou­pables d'une telle né­gli­gence. L'ab­sence du moindre ves­tige le prouve. Et c'est sans doute ce qui ex­plique le plai­sir que nous avons à lire les noms des ha­bi­ta­tions et des rues, in­ven­to­riés par un fin connais­seur du vieux quar­tier, to­po­graphe et ar­chéo­logue du xixe siècle, Adolphe Ber­ty : la mai­son des Trois Morts et des Trois Vifs, la mai­son du Sau­vage, la mai­son du Pont So­leil et de l'ami du coeur, les hô­tels de Pont­char­train et de La­val de Vi­gnolles, les rues du Rem­part et du Coq, du Com­pas, des Or­ties et du Doyen­né. Im­por­tante, cette der­nière, car c'est ici que Gé­rard de Ner­val a trou­vé un lo­ge­ment, vers 1834, at­ti­ré par le loyer mo­deste et l'adresse élé­gante, en adé­qua­tion avec l'ap­pa­rat ter­ni du vieux Louvre. Aus­si­tôt les vi­sites ré­gu­lières de Gautier, de Du­mas, de De­la­croix, et de belles femmes, ont trans­for­mé le lieu en « cam­pe­ment de bo­hèmes pit­to­resques et lit­té­raires », se­lon Gautier lui-même. Tou­te­fois, ex­té­nué par la suc­ces­sion de nuits blanches, le pro­prié­taire a mis Ner­val à la porte au bout de deux ans. L'au­teur des Chi­mères s'en est conso­lé en louant un ap­par­te­ment si­tué à proxi­mi­té, rue Saint-tho­mas-du-louvre, his­toire de rap­pe­ler au gros­sier for­ma­liste que, de tra­di­tion, cette par­tie de Pa­ris ap­par­te­nait aus­si aux ar­tistes et autres amou­reux des lettres. Or, dans la même rue se trou­vait au­tre­fois l'hô­tel de Ram­bouillet, qui avait ac­cueilli entre 1608 et 1665 un des sa­lons lit­té­raires des plus connus, ce­lui de Ca­the­rine de Vi­vonne. Certes mo­qué par Mo­lière, il a néan­moins gran­de­ment contri­bué au fleu­ris­se­ment de la vie lit­té­raire fran­çaise. Le duc d'or­léans l'a trans­for­mé en écu­ries en 1778, puis il de­vint, peu de temps avant qu'on le rase, le théâtre du vau­de­ville. « Iro­nie tra­gi­co­mique qu'au­rait peut-être su ap­pré­cier la mar­quise qui était d'hu­meur à se di­ver­tir de tout », re­marque très à pro­pos l'au­teur.

Le plus grand ac­com­plis­se­ment de Jo­na­than Sik­sou est en ef­fet d'avoir res­sus­ci­té, à par­tir de très nom­breuses sources, les éclats de ce qu'a pu être le quo­ti­dien des ha­bi­tants de ce quar­tier à tra­vers les siècles. Il y a, à cet exemple, l'écho sa­vou­reux de la pré­oc­cu­pa­tion de Na­po­léon qui, tan­tôt cher­chait à se dé­bar­ras­ser pu­re­ment et sim­ple­ment des ar­ti­sans et des peintres lo­gés au Louvre, tan­tôt vou­lait les mé­na­ger. La ci­ta­tion de la lettre de l'em­pe­reur adres­sée à Le­brun en 1805 en donne la me­sure : « Je dé­sire que vous fas­siez ve­nir les ar­tistes lo­gés au Louvre et que vous leur di­siez que mon in­ten­tion n'est pas de leur faire tort, mais que je suis in­flexible sur ce prin­cipe, que je ne veux au Louvre ni che­mi­née ni poêle. » La des­crip­tion des alen­tours du Pa­lais royal da­tée de 1824 nous aide à res­sen­tir l'at­mo­sphère de ce « ba­zar ma­gni­fique », où « tous les sens sont émus, toutes les pas­sions sont ex­ci­tées, l'en­ivre­ment de plai­sir est uni­ver­sel dans cette en­ceinte, de­ve­nue le ren­dez-vous des étran­gers qui af­fluent à Pa­ris, le centre du com­merce et de l'agio­tage, le point de réunion des fri­pons et des es­crocs, le sé­jour du désoeu­vre­ment et de la fri­vo­li­té ». Et voi­là que la magie opère, de ma­nière presque in­quié­tante. Parce que s'il est vrai que le vieux quar­tier du Louvre a dis­pa­ru, il n'en est pas de même en ce qui concerne le cli­mat de ce lieu au coeur de Pa­ris. Entre l'hô­tel Costes et la bou­tique Co­lette – dont l'an­nonce de la fer­me­ture a ému les fa­na­tiques de la mode à tra­vers le monde –, entre les salles de la Co­mé­dief­ran­çaise et celles du Ca­fé Mar­ly, entre les ga­le­ries d'art et les boîtes de nuit ul­tra sé­lectes, les cu­rieux y croisent tou­jours le beau monde, les com­mer­çants conti­nuent à y faire de bonnes af­faires sur le dos de tou­ristes au goût in­cer­tain, et les rats de cou­rir aux pieds des sculp­tures de Ro­din ou d'hen­ry Moore. •

Rayé de la carte, Jo­na­than Sik­sou,les É­di­tions du Cerf, 2017.

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