Russes blancs : hon­neur aux vain­cus !

Grands-ducs no­ceurs ou chauf­feurs de taxis, des di­zaines de mil­liers de Russes blancs ont choi­si de s'ins­tal­ler en France après la ré­vo­lu­tion et la guerre ci­vile. La Rus­sie post­so­vié­tique les a en par­tie ré­ha­bi­li­tés, Mais leur his­toire reste oc­cul­tée.

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Alexandre Je­va­khoff

Plu­sieurs jours par se­maine, des an­nées du­rant, une voi­ture m'a at­ten­du en fin de ma­ti­née, à la sor­tie de la classe. Après le dé­jeu­ner à la mai­son, la même Peu­geot 403 crème ra­me­nait à son école un jeune gar­çon tout fier du pri­vi­lège dont il bé­né­fi­ciait : un taxi à son ser­vice, un taxi gra­tuit qui plus est. Le conduc­teur de la Peu­geot était ef­fec­ti­ve­ment un chauf­feur de taxi par­ti­cu­lier : un an­cien of­fi­cier de la ma­rine im­pé­riale russe. Mort à l'été 1977, à près de 90 ans, en res­tant au vo­lant qua­si­ment jus­qu'à sa der­nière heure, « mon » chauf­feur de taxi est peut-être le der­nier Russe blanc que les Pa­ri­siens ont pu croi­ser au vo­lant de son vé­hi­cule, ali­men­tant ain­si, soixante ans après 1917, une des images les plus fortes de l'émi­gra­tion russe en France. À tel point que mon édi­teur a te­nu à illus­trer la cou­ver­ture de mes Russes blancs (Tal­lan­dier, 2011) avec la pho­to­gra­phie d'un chauf­feur de taxi.

Pour­tant, s'ils ont été plu­sieurs mil­liers à Pa­ris et dans la ré­gion pa­ri­sienne à conduire un taxi dans les

an­nées 1925-1930, les Russes blancs ont en­core été plus nom­breux à tra­vailler dans les usines Renault ou chez d'autres construc­teurs au­to­mo­biles. Dix mille, écrit même Ni­na Ber­be­ro­va dans ses Chro­niques de Billan­court, un ré­cit très illus­tra­tif de la ma­nière dont cette ban­lieue pa­ri­sienne a été rus­si­fiée par les ou­vriers de Renault et leurs fa­milles.

Entre l'usine au­to­mo­bile et le taxi, les in­té­res­sés ont d'ailleurs fait leur choix quand ils l'ont pu. Tra­vailler en usine, res­pec­ter des ho­raires et une hié­rar­chie, sup­por­ter des syn­di­ca­listes com­mu­nistes, au­tant de contraintes bien lourdes. « Je me sen­tais en pri­son, écrit Gaz­da­nov, un des écri­vains les plus in­té­res­sants de l'émi­gra­tion russe, et ne com­pre­nais sin­cè­re­ment pas qu'on puisse vivre dans des condi­tions pa­reilles pen­dant des di­zaines d'an­nées. » Alors, au re­voir l'usine et bon­jour le taxi ! En 1926 est créée une Union des chauf­feurs russes ; par­mi ses fon­da­teurs fi­gurent un gé­né­ral de ca­va­le­rie et un avo­cat. L'union pro­pose à ses adhé­rents une can­tine et un foyer, des cours de mé­ca­nique et d'an­glais, une as­sis­tance ju­ri­dique. Tout n'est pas rose dans la vie de chauf­feur de taxi, mais pour ces hommes qui ont quit­té leur pa­trie afin de pré­ser­ver leur li­ber­té, il est dif­fi­cile d'ima­gi­ner un uni­vers plus fa­vo­rable qu'au vo­lant de leur voi­ture.

La France, qui ac­cueille les Russes blancs au dé­but des an­nées 1920, ne leur est pas hos­tile. Bien en­ten­du, le Par­ti com­mu­niste re­laie les dis­cours so­vié­tiques et, bien­tôt (fin 1924), Pa­ris re­con­naît le gou­ver­ne­ment de la fau­cille et du mar­teau. Mais les pa­trons ont be­soin d'une main-d'oeuvre fiable, tra­vailleuse et sourde aux slo­gans ré­vo­lu­tion­naires ; ils sont même al­lés cher­cher les mi­li­taires blancs en Bulgarie, en Ser­bie et dans les autres pays où s'est ré­fu­giée l'ar­mée blanche dé­faite. Les Bal­lets russes et Ma­de­moi­selle Cha­nel (« tout Oc­ci­den­tal doit avoir suc­com­bé au charme slave pour savoir ce que c'est ») mettent la Rus­sie à la mode, d'au­tant que tout le monde veut ou­blier la guerre mon­diale et faire la fête. Or, c'est de no­to­rié­té pu­blique, les Russes sont des fê­tards nés, grands-ducs ou pas. Après Cons­tan­ti­nople, en­va­hie de ca­ba­rets et de res­tau­rants, trou­blée par les dé­col­le­tés et les maillots de bain, Pa­ris suc­combe aux nuits russes.

De l'autre cô­té du mi­roir, la réa­li­té est tout autre. Les Russes blancs tra­vaillent pour sur­vivre ; as­sis sur leurs va­lises, ils campent. Tous es­pèrent re­ve­nir dans une Rus­sie li­bé­rée du joug so­vié­tique. Alors, ils ne de­mandent pas la na­tio­na­li­té fran­çaise, ils ne se ma­rient pas avec des Français, ils ré­sident en France et vivent dans une Rus­sie re­cons­ti­tuée, au sein des fa­milles, des as­so­cia­tions, des pa­roisses.

Alexandre Je­va­khoff est haut fonc­tion­naire et his­to­rien. Der­nier livre pu­blié : La Guerre ci­vile russe, Per­rin, 2017.

La troi­sième gé­né­ra­tion de l'émi­gra­tion russe blanche, la mienne, a dé­po­sé ses va­lises. Je suis français, j'ai épou­sé une Fran­çaise et je sers la Ré­pu­blique fran­çaise. En même temps, j'ai tou­jours par­lé russe à nos en­fants – ils me ré­pondent en français –, je suis le res­pon­sable laïc de ma pa­roisse or­tho­doxe, je pré­side le Cercle de la ma­rine im­pé­riale russe, je suis membre de l'union de la no­blesse russe et j'écris des livres d'his­toire consa­crés au pays de mes an­cêtres.

Cet équi­libre n'a rien d'ex­cep­tion­nel : la plu­part de mes congé­nères le par­tagent. Quand je rends vi­site aux miens, dans le mer­veilleux ci­me­tière de Sain­te­ge­ne­viève-des-bois (Es­sonne), je réa­lise la chance que j'ai eue. Les quelque 10 000 Russes blancs en­ter­rés là, à l'ombre des bou­leaux, n'ont pas su­bi pour rien l'exil, ses pri­va­tions et son dé­clas­se­ment. Leur hé­ri­tage a beau être fis­ca­le­ment non im­po­sable, il est d'une rare ri­chesse : Ni­co­las de Staël, Hen­ri Troyat, Hé­lène Né­mi­rovs­ky, Georges Ba­lan­chine, Serge Li­far, Sa­cha Pi­toëff, Ma­ri­na Vla­dy, Zoé Ol­den­bourg, Vla­di­mir Vol­koff, Ro­ger Va­dim, Anne Go­lon, Ro­bert Hos­sein, Ma­cha Mé­ril, Hé­lène Car­rère d'en­causse…

Il y a peu, la France a nom­mé am­bas­sa­deur à Mos­cou un di­plo­mate dont le grand-père était of­fi­cier dans l'ar­mée im­pé­riale. Des Français d'ori­gine russe avaient dé­jà été en poste en URSS, no­tam­ment comme con­seillers com­mer­ciaux. La no­mi­na­tion de l'am­bas­sa­deur, vrai­sem­bla­ble­ment in­en­vi­sa­geable à l'époque du ré­gime so­vié­tique, n'a po­sé au­cune dif­fi­cul­té dans la Rus­sie contem­po­raine. La dis­pa­ri­tion de L'URSS a res­sem­blé à une di­vine sur­prise pour les des­cen­dants de l'émi­gra­tion blanche. Du jour au len­de­main, d'en­ne­mis ir­ré­duc­tibles, ils ont ac­quis le sta­tut de gar­diens des va­leurs sa­crées et éter­nelles de la Sainte Rus­sie. À dé­faut de leur rendre pro­prié­tés et autres biens, la Rus­sie contem­po­raine les as­so­cie à sa po­li­tique de soft po­wer et leur per­met de re­nouer les liens de la mé­moire dé­chi­rés soixante-dix ans du­rant.

Alors, faut-il conclure que la boucle est bou­clée, la pa­ren­thèse so­vié­tique dis­pa­rue dans la fa­meuse pou­belle de l'his­toire que Trots­ki ré­ser­vait à ses ad­ver­saires ? Non, as­su­ré­ment non. Lé­nine n'a pas quit­té la place Rouge, le dis­cours russe po­li­ti­que­ment cor­rect pra­tique vo­lon­tiers le thème de la ré­con­ci­lia­tion entre deux camps « en­ne­mis mais éga­le­ment pa­triotes », et Sta­line, l'ex­cellent dis­ciple de Lé­nine, se trouve in­té­gré à la longue co­horte des hé­ros de l'his­toire na­tio­nale. En exergue de son der­nier livre, Deux hommes de bien, Ar­tu­ro Pé­rez-re­verte cite Jo­seph Con­rad : « Une vé­ri­té, une foi, une gé­né­ra­tion d'hommes passe, est ou­bliée, ne compte plus. Ex­cep­té pour ceux, peu nom­breux, qui ont pu croire à cette vé­ri­té, pro­fes­ser cette foi ou ai­mer ces hommes. » Les Russes blancs ne de­mandent pas grand-chose : don­ner tort à Jo­seph Con­rad, pour que nom­breux soient ceux qui n'ou­blient pas leur vé­ri­té, leur foi et leur gé­né­ra­tion. •

Ma­ri­na Vla­dy et Ro­bert Hos­sein, tous deux des­cen­dants de Russes blancs, au fes­ti­val du film de Ve­nise, août 1959.

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