Ir­ving Penn Mille nuances de gris

Pour le cen­te­naire de sa nais­sance, le Grand Pa­lais cé­lèbre le pho­to­graphe amé­ri­cain Ir­ving Penn (1917-2009). Cette ex­po­si­tion est un en­chan­te­ment : l'oeuvre du ma­gi­cien du gris y est su­bli­mée par la sor­cel­le­rie mu­séale

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Pa­trick Man­don

Ti­rer leur por­trait

Ni vrai­ment ren­fro­gné ni vrai­ment sa­tis­fait, ré­si­gné peut-être, ter­ri­ble­ment pré­sent : ain­si ap­pa­raît Al­fred Hit­ch­cock dans l'oeil d'ir­ving Penn. Le met­teur en scène, entre deux âges, se tient as­sis, de pro­fil, mais le vi­sage bla­fard tour­né vers l'ob­jec­tif, comme main­te­nu par la lu­mière qui co­lo­nise son front dé­gar­ni et sou­ligne la masse de ses mains po­te­lées. Un ha­lo épouse la ligne de son dos, qui se dé­tache net­te­ment du fond, et pro­duit un contraste sa­vant avec son corps re­plet noyé dans l'étoffe d'un com­plet noir. Ici, Hit­ch­cock ne di­rige rien, il est le su­jet im­pec­cable d'une scène, qui sur­prend son hu­ma­ni­té. Rien ne fait obs­tacle au su­jet, rien ne s'in­ter­pose entre lui et l'ob­jet du pho­to­graphe. Voi­ci Pi­cas­so : nous sommes en 1957, à Cannes, à l'in­té­rieur de La Ca­li­for­nie, pro­prié­té du peintre (an­cien­ne­ment villa Fé­ne­lon). Pi­cas­so se pré­sente de­vant le pho­to­graphe coif­fé d'un cha­peau, le cou et les épaules en­fouis sous une sorte de cape. Il se met

en scène, s'im­pose ain­si vê­tu, ré­dui­sant en ap­pa­rence la part qui re­vient à Ir­ving Penn. Or, de l'ap­pa­rence, ce­lui-ci fe­ra naître la réa­li­té : Pi­cas­so a-t-il vou­lu se dis­si­mu­ler ? Qu'à ce­la ne tienne, Penn, grâce à un re­mar­quable tra­vail pos­té­rieur à la prise de vue, qui res­ti­tue toutes les va­ria­tions du gris, met en évi­dence la per­son­na­li­té de Pi­cas­so par la ré­vé­la­tion pho­to­gra­phique : Pi­cas­so se croyait à l'abri, Ir­ving Penn a sor­ti de la pé­nombre en­vi­ron­nante ce qui le dis­tingue et le fonde : son oeil. Voi­ci en­core Mar­lène Die­trich (1948), tout de noir vê­tue, de trois quarts dos : elle semble être la proie d'im­pres­sions mê­lées. A-t-elle eu rai­son de ve­nir, de s'ex­po­ser de cette ma­nière ? Que lui veut cet homme, der­rière elle ? Mar­lène, alors, n'est plus une star hol­ly­woo­dienne, ma­gni­fiée, re­dou­table, mais plu­tôt une belle femme seule, cer­née par l'ombre et la lu­mière, at­ten­tive, peut-être in­quiète de l'ef­fet qu'elle pro­dui­ra dans cette pos­ture im­po­sée. Quant à Tru­man Ca­pote, ju­vé­nile, mis au coin de la classe par un ins­ti­tu­teur sé­vère, il ob­serve tout ce­la d'un air d'iro­nie bu­tée qui le si­gnale par­fai­te­ment. Et Sal­va­dor Dalí, sa­vait-il qu'il se re­trou­ve­rait au fond d'un dé­cor, ac­cu­lé, lit­té­ra­le­ment « coin­cé » ? A-t-il eu rai­son de ve­nir dans cet antre, de se confor­mer aux in­di­ca­tions de cet homme, qui par­vien­dra pour­tant à le « ré­flé­chir » ? C'est ain­si qu'en leur im­po­sant un en­vi­ron­ne­ment mi­ni­ma­liste, in­con­for­table, en les dé­pouillant des ho­chets de la gloire, Ir­ving Penn contraint Mar­lène, Dalí, Ca­pote et tous les autres à trou­ver en eux des res­sources de vé­ri­té qu'ils igno­raient pos­sé­der.

La fi­lière russe

Ir­ving Penn est né à Plain­field, dans le New Jer­sey, le 16 juin 1917 de pa­rents im­mi­grés de Rus­sie. Le ci­néaste Ar­thur Penn est son frère ca­det. At­ti­ré par la pein­ture, il est for­mé aux arts gra­phiques par Alexey Bro­do­vitch, qui fut de la grande aven­ture des Bal­lets russes en tant que dé­co­ra­teur. Bro­do­vitch met son so­lide ba­gage cultu­rel, en­ri­chi par son sé­jour à Pa­ris de 1920 à 1930, au ser­vice de la pu­bli­ci­té. Ce der­nier trait n'est pas ano­din : les tech­niques nais­santes de la com­mu­ni­ca­tion pu­bli­ci­taire, qui, à cette époque, ser­vaient les in­té­rêts de la beau­té au­da­cieuse et de l'avant-garde (dans les af­fiches, par exemple, dans les ou­ver­tures de ma­ga­zine), n'ont nul­le­ment ef­fa­rou­ché les ar­tistes ni ne les ont dé­cou­ra­gés. Au reste, Bro­do­vitch, ins­tal­lé à New York, as­su­re­ra la di­rec­tion ar­tis­tique du fa­meux ma­ga­zine de mode Har­per's Ba­zaar. Ir­ving Penn est re­pé­ré par Alexan­der Li­ber­man, d'ori­gine russe comme lui, di­rec­teur ar­tis­tique du ma­ga­zine Vogue, qui l'en­gage en 1943. En 1947, Li­ber­man lui confie le soin de pho­to­gra­phier les per­son­na­li­tés les plus pres­ti­gieuses. La « ma­nière » de Penn, très dé­pouillée, consti­tue une rup­ture avec le por­trait d'ap­pa­rat, par­tout en vi­gueur, et prin­ci­pa­le­ment dans la presse de mode. Le suc­cès de l'en­tre­prise est im­mé­diat ; il consacre son au­teur, qui se risque dans l'uni­vers de la haute cou­ture. Sa so­brié­té ai­mable, son sou­ci de ri­gueur cor­ri­gé par l'au­dace gra­phique et le sens du bi­zarre, son goût des choses et des ma­tières, tout ce­la est co­or­don­né, maî­tri­sé par son es­prit « clas­sique ». Sa ri­gueur sans ar­ro­gance, son élé­gance sans aus­té­ri­té, sa science du gris et de la lu­mière par quoi existent les masses et les vo­lumes, fondent vrai­ment un style : « Je reste frap­pé par la di­ver­si­té et l'in­croyable ef­fort de cet homme à em­bras­ser l'uni­vers de la créa­tion. Son champ d'ex­pé­rience m'ap­pa­raît comme le fais­ceau mo­bile d'un oeil unique, im­pla­cable et om­ni­pré­sent, qui nous dérange et nous touche dans sa re­cherche pas­sion­née du sens de la vie, ébran­lant nos idées pré­con­çues de l'exis­tence. » (Alexan­der Li­ber­man, ex­trait de la pré­face à l'ou­vrage d'ir­ving Penn, En pas­sant, Na­than, 1991). Son « fais­ceau mo­bile » et sa « re­cherche pas­sion­née du sens de la vie » le condui­ront à ten­ter de vraies ex­pé­riences. Par las­si­tude peut-être, par dé­fi sans doute, et pour fuir la mon­da­ni­té com­plai­sante, il réa­lise, dès 1950, d'éton­nantes com­po­si­tions : des re­pré­sen­ta­tions presque abs­traites de corps fé­mi­nins fort éloi­gnés des ca­nons es­thé­tiques qui gou­vernent la mode. Au Pé­rou, en 1948, il convoque et fait po­ser les ha­bi­tants de Cuz­co dans leur tou­chante pré­ca­ri­té. Il agit de même avec les ar­ti­sans de Pa­ris, puis de Londres, dans l'es­prit des pe­tits mé­tiers im­mor­ta­li­sés par Eu­gène At­get. Il dé­couvre l'afrique : au Da­ho­mey (fu­tur Bé­nin), il inau­gure l'usage d'une vaste tente « sous la­quelle il ac­cueille les su­jets ve­nus po­ser pour lui ». Plus tard, après 1970, il « consi­dé­re­ra » les mé­gots de ci­ga­rette, qu'il ré­col­te­ra dans les rues de New York… Il cherche en­core et tou­jours, se place, par­fois, près du point de rup­ture de la pho­to­gra­phie. L'ex­po­si­tion pré­sen­tée au Grand Pa­lais a d'abord été ac­cueillie par le Me­tro­po­li­tan de New York. La « french touch », par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace pour tout ce qui touche à la mu­séo­gra­phie, lui ap­porte un éclat sup­plé­men­taire, fait sou­li­gné par ceux qui ont eu le pri­vi­lège de vi­si­ter les deux sites. Et, en ef­fet, c'est un en­chan­te­ment de bout en bout. Les ti­rages sor­tis des mains d'ir­ving Penn, l'ex­tra­or­di­naire pro­gres­sion des gris que l'on peut consta­ter dans les visages et dans les corps, leurs ef­fets de cerne et de gra­vure sus­ci­tant les traits, en­vi­ron­nant les courbes, ré­vé­lant avec len­teur et pré­ci­sion la sin­gu­la­ri­té des êtres qu'ils pa­raissent ex­traire d'un bloc de nuit, toute cette ma­ni­fes­ta­tion écla­tante d'une maî­trise com­plète de la chaîne gra­phique et chi­mique pos­sède quelque chose de fas­ci­nant. •

Cuz­co Chil­dren, Ir­ving Penn, 1948.

Ex­po­si­tion « Ir­ving Penn », Grand Pa­lais, Ga­le­ries na­tio­nales, jus­qu'au 29 jan­vier 2018.

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