Le mys­tère Jean Mou­lin

Avec sa pièce Jean Mou­lin, Évan­gile Jean-ma­rie Bes­set fait le pa­ri d'évo­quer le grand ré­sis­tant en se ré­fé­rant au mo­dèle de la Pas­sion du Ch­rist. Le ré­sul­tat est plu­tôt réus­si, mais on se de­mande s'il était vrai­ment in­dis­pen­sable d'in­sis­ter sur l'ho­mo­sexu

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Pau­li­na Dal­mayer

Le pa­ri était au­da­cieux et il a, somme toute, été ga­gné : faire dia­lo­guer sur scène Jean Mou­lin et le gé­né­ral de Gaulle, don­ner chair au hé­ros de la Ré­sis­tance. Jean-ma­rie Bes­set, l'au­teur de la pièce Jean Mou­lin, Évan­gile, jouée ac­tuel­le­ment au Théâtre 14, et dans la­quelle il tient d'ailleurs un pe­tit rôle, aime le dé­fi. Au tout dé­but de sa car­rière, il a ima­gi­né une ren­contre entre de Gaulle et Pé­tain, qui lui a va­lu un pro­cès in­ten­té par la fa­mille du gé­né­ral, tout en pro­pul­sant sa car­rière théâ­trale. C'était en 1989. L'an­née de la pa­ru­tion de la bio­gra­phie de Mou­lin par son an­cien se­cré­taire, Da­niel Cor­dier. « J'écou­tais Cor­dier sur France Culture, quand il ra­con­tait al­ler pen­dant des an­nées à la gare de l'est at­tendre Jean Mou­lin, alors qu'il le sa­vait mort. Ce­la m'a in­croya­ble­ment ému », confie Jean-ma­rie Bes­set quand on l'in­ter­roge sur l'ori­gine de son pro­jet. Il lui a fal­lu néan­moins plus de vingt ans de lec­tures, de ren­contres, d'en­tre­tiens, avant que la pièce voie le jour. Et en­core. La pre­mière mou­ture, écrite sur une com­mande de France Culture, du­rait plus de quatre heures. La ver­sion pré­sen­tée ac­tuel­le­ment au pu­blic est dé­grais­sée de moi­tié et se com­pose de quatre actes qui suivent l'ordre chro­no­lo­gique : In­va­sion (1940) ; Ré­sis­tance (1941) ; Or­ga­ni­sa­tion (1942) ; Pas­sion (1943). Bes­set af­firme s'être ins­pi­ré de La Mort de Dan­ton pour ré­su­mer l'his­toire de la Ré­sis­tance, de la même fa­çon que Büch­ner a réus­si à syn­thé­ti­ser celle de la Ré­vo­lu­tion. Tou­te­fois, les ré­fé­rences théo­lo­gales rap­prochent aus­si sa pièce des mys­tères mé­dié­vaux dont la Pas­sion du Ch­rist était le su­jet de pré­di­lec­tion.

En ef­fet, la dé­marche de Jean-ma­rie Bes­set, qui vise à rat­ta­cher le mar­tyre de Jean Mou­lin au mythe chris­tique, pa­raît ici évi­dente au point de ris­quer d'en contra­rier cer­tains. Le ton est don­né avec l'évan­gile du titre, que le dra­ma­turge ré­sume so­bre­ment comme « une bonne nou­velle ». Et il est main­te­nu jus­qu'à la toute der­nière scène. Lorsque le corps sup­pli­cié de Jean Mou­lin (Ar­naud De­nis) ap­pa­raît dans les bras de deux femmes qui l'ont ai­mé, ceux de sa soeur Laure (Ch­loé Lam­bert) et ceux de son amie, An­toi­nette Sachs (ex­cel­lente So­phie Tel­lier), on se re­trouve face au ta­bleau vi­vant de la Pie­tà et on se de­mande si ce n'est pas trop. La di­men­sion spi­ri­tuelle don­née à la tra­gé­die de Mou­lin peut aga­cer dans la me­sure où, comme le dit jus­te­ment le gé­né­ral de Gaulle, Max « n'a eu foi qu'en la France ». Ce même de Gaulle s'est d'ailleurs lais­sé al­ler un peu plus tard, dans ses Mé­moires de guerre, à par­ler de Mou­lin comme d'un « homme de foi et de cal­cul, ne dou­tant de rien et se dé­fiant de tout, apôtre en même temps que mi­nistre ». Ce­pen­dant, on ac­cor­de­ra vo­lon­tiers à Jean-ma­rie Bes­set la li­ber­té d'exal­ter le cô­té « ins­pi­ré » du per­son­nage, d'au­tant qu'il en a éga­le­ment ré­vé­lé des as­pects moins flam­boyants. Mou­lin, rap­pelle ju­di­cieu­se­ment Bes­set, n'a rien à voir avec nos In­sou­mis : « C'était un pré­fet de la Ré­pu­blique, un homme d'ordre, dont le tra­vail consis­tait à faire res­pec­ter la loi et qui, à un mo­ment, a su déso­béir. »

Ce qui provoque, en re­vanche, un lé­ger ma­laise, c'est que Jean-ma­rie Bes­set in­siste quelque peu lour­de­ment sur l'ho­mo­sexua­li­té de Mou­lin, dont on n'a par ailleurs au­cune preuve écrite, ain­si que de nombre de ses col­la­bo­ra­teurs proches. « Pour être ré­sis­tant, il fal­lait être in­adap­té », s'en ex­plique-t-il en ci­tant un an­cien membre du ré­seau Li­bé­ra­tion in­ter­viewé par Mar­cel Ophuls dans Le Cha­grin et la Pi­tié. Ce n'est peut-être pas faux en soi. La thèse se dé­fend sur le plan psy­cho­lo­gique, étant don­né que sans fa­mille et sans en­fants à charge, Mou­lin dis­po­sait d'une marge d'ac­tion plus large que ses com­pa­gnons en­com­brés d'épouses in­trai­tables et de mioches en bas âge. La scène de la pre­mière ren­contre de Mou­lin avec de Gaulle (Sté­phane Dausse) re­vient ex­pli­ci­te­ment sur cet as­pect prag­ma­tique de la clan­des­ti­ni­té et montre le chef des Français libres fort sou­la­gé d'ap­prendre qu'au­cune ma­dame Mou­lin n'en­tra­ve­ra ses pro­jets. Reste qu'un ado­les­cent un peu pres­sé, et ils le sont tous, par­vien­drait vite à la conclu­sion que l'ho­mo­sexua­li­té nous a sau­vés du na­zisme. Dom­mage, pour une pièce dont la qua­li­té lit­té­raire est re­mar­quable et ba­sée sur un tra­vail do­cu­men­taire riche et ri­gou­reux ; pas si fa­cile dans la me­sure où Laure Mou­lin a dé­truit une grande par­tie des ar­chives personnelles de son frère.

Les spec­ta­teurs bien in­ten­tion­nés gar­de­ront en mé­moire, outre le jeu des ac­teurs et la scé­no­gra­phie très réus­sie d'alain La­garde, la sai­sie de la com­plexi­té d'une époque dont on pré­fère gar­der une vi­sion ma­ni­chéenne, mais qui ne cesse de pro­je­ter son ombre por­tée sur notre époque sans re­lief, comme l'ob­serve Bes­set : « Da­niel Cor­dier a été re­çu par Ma­cron entre les deux tours, puis il est ap­pa­ru à la cé­ré­mo­nie de la pas­sa­tion des pou­voirs. On di­rait qu'il re­con­naît en Ma­cron l'hé­ri­tier de Mou­lin. Il est vrai que Ma­cron a à peine 40 ans et qu'il a su dé­pas­ser les cli­vages entre la droite et la gauche. Mais en de­hors de ce­la, rien à voir. Les gens de la Ré­sis­tance étaient d'une ab­né­ga­tion in­com­pa­rable. » Voi­là de quoi ani­mer la dis­cus­sion entre amis à la sor­tie du spec­tacle. •

Jean-ma­rie Bes­set.

Jean Mou­lin, Évan­gile, Théâtre 14, 20, ave­nue Marc­san­gier, 75014 Pa­ris Ré­ser­va­tion : 01 45 45 49 77. Jus­qu'au 21 oc­tobre.

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