Pa­name et cir­censes

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Alexandre Ga­dy

Après deux échecs en 2008 et 2012, Pa­ris a été dé­si­gnée ville hôte pour ac­cueillir les Jeux olym­piques de 2024. Grâce aux aban­dons de Rome, Bos­ton, To­ron­to, Ham­bourg et Bu­da­pest, et au choix de Los An­geles de concou­rir seule­ment pour 2028, la ca­pi­tale a pu « vaincre sans pé­ril ». L'es­prit spor­tif, sans doute. Quant à triom­pher sans gloire, pas ques­tion ! C'est dans un una­ni­misme dou­teux, ayant frap­pé po­li­tiques et jour­na­listes1 – mais pas les ci­toyens, qu'on a pru­dem­ment re­non­cé à consul­ter2 –, que cette aven­ture a été lan­cée et son ré­sul­tat fê­té. Pour tous ceux qui, en fait de sport, sont plu­tôt Pierre Des­proges que Gé­rard Holz, les temps à ve­nir se­ront durs et il en coû­te­ra au moins 6,6 mil­liards d'eu­ros pour un mois et de­mi de sport spec­tacle. Le dos­sier français comp­tait il est vrai un atout ma­jeur, sur­ven­du par le co­mi­té d'or­ga­ni­sa­tion : le centre de Pa­ris, avec son pay­sage mo­nu­men­tal, doit ser­vir de cadre à une par­tie des épreuves. Comme il est dif­fi­cile de dire qu'on est très à l'étroit dans une ville pol­luée et sa­tu­rée par la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile, on fait fond sur le pa­tri­moine de la ca­pi­tale et ses ver­tus « qua­li­ta­tives », ex­pli­quant que Pa­ris est une belle ville ! De fait, l'es­pla­nade des In­va­lides, le Champ-de-mars, le bas des Champs-ély­sées avec les Grand et Pe­tit Pa­lais, ou en­core le parc de Ber­cy, au­quel on a ajou­té pour faire bonne me­sure ce­lui de Ver­sailles, sont des lieux hau­te­ment « qua­li­ta­tifs ». Et qui for­me­ront, à n'en pas dou­ter, un beau dé­cor pour les joutes spor­tives re­trans­mises dans le monde en­tier. Les JO ont une large part d'in­con­nue : ain­si leur coût réel, car il en va des chiffres avan­cés comme du Sain­tes­prit, on y croit ou pas, c'est se­lon ; ou en­core le ré­sul­tat de la com­pé­ti­tion, et l'on sou­rit ici du chau­vi­nisme par an­ti­ci­pa­tion qui an­nonce dé­jà des mé­dailles fran­çaises ; ou en­core la lan­ci­nante ques­tion du ter­ro­risme – de quoi 2024 se­ra fait ? En re­vanche, l'im­pact sur la ca­pi­tale et ses sites em­blé­ma­tiques ne ré­serve pas de sur­prise : la mai­rie de Pa­ris en­cou­ra­geant dé­jà de­puis plu­sieurs an­nées le ma­riage du pa­tri­moine et du sport bu­si­ness, on pos­sède un bon ob­ser­va­toire de la réa­li­té, à l'échelle un, hors des en­thou­siasmes béats et de la pro­pa­gande of­fi­cielle. Uti­li­ser la ville his­to­rique pour des ma­ni­fes­ta­tions spor­tives sou­lève en ef­fet un cer­tain nombre de dif­fi­cul­tés. Com­po­sé de mo­nu­ments his­to­riques, de mu­sée set de sites (places, jar­dins, ave­nues), le pa­tri­moine mo­nu­men­tal ur­bain est par na­ture fra­gile sur le plan de sa conser­va­tion ma­té­rielle, tan­dis que, dans l'ordre sen­sible, il re­pose sur un équi­libre né­ces­sai­re­ment fra­gile. Il n'est donc pas fait pour un usage qui com­bine le bruit et la fu­reur, ici lit­té­ra­le­ment contre na­ture. Hé­ri­té de l'his­toire et de nos pré­dé­ces­seurs, il n'a pas d'autres avo­cats que sa puis­sante beau­té et quelques lois, qu'il est hé­las ai­sé de contour­ner. Si les at­teintes y sont de plu­sieurs ordres, elles se com­binent toutes à l'oc­ca­sion des JO. La plus grave est évi­dem­ment la construc­tion pé­renne de nou­veaux équi­pe­ments dans un centre-ville dé­jà trop dense. On songe ici à l'« Are­na 2 », équi­pe­ment d'une ca­pa­ci­té de 8 000 places pro­mis avant les JO, qui doit pous­ser à cô­té de l'an­cien pa­lais om­ni­sport, dans le parc de Ber­cy. Ma­quillé par un toit en pe­louse sur les images de syn­thèse, il s'agit néan­moins d'un bâ­ti­ment neuf qui vient ro­gner un es­pace libre. La pre­mière vic­time des JO est de fait le jar­din des Serres d'au­teuil, voi­sin du stade de Ro­land-gar­ros. Pro­té­gé au titre des Mo­nu­ments his­to­riques et par­tie du site clas­sé du bois de Bou­logne, ce bel es­pace pa­tri­mo­nial a pour­tant été en par­tie sa­cri­fié sans ver­gogne par la Mai­rie au pro­fit de l'érec­tion d'un stade de 5 000 places construit en son sein. Quant aux pro­tec­tions très fortes dont bé­né­fi­ciait le lieu, elles ont été de nul ef­fet, le mi­nis­tère de la Culture a cé­dé, as usual, tan­dis que le Pre­mier mi­nistre, alors M. Valls, tor­dait le bras des der­niers ré­cal­ci­trants au mi­nis­tère de l'éco­lo­gie. L'af­faire a tout de même fait grand bruit, sus­ci­tant des ré­ac­tions in­ter­na­tio­nales, une pé­ti­tion de 90 000 si­gna­tures, et même des re­cours en jus­tice, tou­jours pen­dants... Las ! Le stade, dû à l'ar­chi­tecte Marc Mim­ram, est au­jourd'hui en chan­tier. Le dis­cours de pro­pa­gande était pour­tant bien ro­dé : il s'agit d'un stade éco­lo, presque « in­vi­sible », ha­billé de serres neuves dans l'es­prit des lieux. Et puis quand ses ar­gu­ments de pa­co­tille se sont émous­sés, a sur­gi le cri de la vic­toire du bé­ton sur le jar­din : les JO ! Certes, les deux dos­siers n'ont au­cun rap­port, mais l'ef­fet du souffle co­co­ri­co-spor­tif a suf­fi, avec la bé­né­dic­tion du Con­seil d'état. Le sport est plus puis­sant que le pa­tri­moine, voi­là la pre­mière le­çon de cette af­faire. Dans une ville de­ve­nue la plus dense d'eu­rope et qui manque cruel­le­ment d'es­paces verts, se ser­vir d'un jar­din fleu­riste aus­si beau que pré­cieux comme va­riable d'ajus­te­ment de la po­li­tique d'équi­pe­ment est une er­reur tra­gique. Pire, dans le cadre du Grand Pa­ris, avoir man­qué l'oc­ca­sion de dé­mé­na­ger Ro­land-gar­ros, de toute fa­çon trop à l'étroit porte d'au­teuil, au bord de l'a 13, est en­core un grave échec po­li­tique, dé­ci­dé par N. Sar­ko­zy et B. De­la­noë – pour une fois d'ac­cord. →

Les Pa­ri­siens vont souf­frir avec les JO, leur ville aus­si. La mul­ti­pli­ca­tion des ins­tal­la­tions spor­tives, dé­fi­ni­tives ou pro­vi­soires, va en­core plus dé­gra­der le pa­tri­moine, et on peut craindre le pire pour cer­tains sites clas­sés.

C'est en­fin une solution de vain­cu, puisque l'échec de la can­di­da­ture de Pa­ris aux JO de 2008, qui a tant trau­ma­ti­sé la Mai­rie, a scel­lé le sort du jar­din, que M. De­la­noë ju­rait en­core in­tou­chable en 2006. Les pro­jets de bé­ton­nage à Ber­cy pour 2024 s'ins­crivent donc dans la conti­nui­té de cette po­li­tique : on den­si­fie un es­pace ré­duit au moyen d'un bâ­ti­ment hors d'échelle, et on ex­plique en­suite qu'on ne touche à rien d'autre, comme si une telle mo­di­fi­ca­tion n'avait pas des consé­quences en chaîne en termes d'amé­na­ge­ment et de cir­cu­la­tion. Le quar­tier de la porte d'au­teuil est d'ailleurs un ter­rain d'exer­cice de l'hy­per den­si­fi­ca­tion spor­tive vou­lue par la Mai­rie : bé­ton­nage de Jean-bouin, pe­tit stade Art dé­co avec ses es­paces verts de­ve­nu un monstre à 160 mil­lions ; mas­sacre de la pis­cine Mo­li­tor, qui n'est plus que le re­flet gla­cé d'elle-même ; en­fin, pro­jets à ve­nir de mo­di­fi­ca­tion du Parc des Princes, le chef-d'oeuvre de l'ar­chi­tecte Ro­ger Tailli­bert, qu'on re­doute de voir trans­for­mer par sur­élé­va­tion. En­core la dure loi du sport : il dé­truit même son propre pa­tri­moine, comme on le voit en­core dans le tri­angle his­to­rique de Ro­land-gar­ros avec le pro­jet de ra­ser le court n° 1, en par­fait état, le pré­fé­ré du pu­blic et des joueurs, qui plus est oeuvre d'un ten­nis­man ar­chi­tecte ! Quant à rap­pe­ler que tout ce sec­teur est mal des­ser­vi par le mé­tro et ne pos­sède pas de par­king à l'échelle de la fré­quen­ta­tion des sites re­di­men­sion­nés, c'est in­utile : tout le monde s'en moque. La se­conde at­teinte est de l'ordre du provisoire, sans être moins grave : il s'agit des ins­tal­la­tions qu'il fau­dra amé­na­ger sur les sites choi­sis, soit le Champ-de-mars, l'es­pla­nade des In­va­lides ou la par­tie basse de l'ave­nue des Champs-ély­sées. Un provisoire qui du­re­ra un peu plus long­temps que pré­vu : les tra­vaux com­men­ce­ront en fait presque un an avant, en rai­son de la pé­riode d'es­sai de ces nou­veaux équi­pe­ments, qui doivent être ho­mo­lo­gués. À ce­la, on doit ajou­ter le dé­mon­tage et la re­mise en état des lieux. Ce n'est donc pas quelques se­maines en 2024, mais près de deux ans qu'il faut prendre en consi­dé­ra­tion, pé­riode du­rant la­quelle les nui­sances en termes de tra­vaux se­ront for­cé­ment éle­vées. Outre les équi­pe­ments non pé­rennes à bâ­tir, qui doivent pour des rai­sons de sé­cu­ri­té être fon­dés et stables, le sport bu­si­ness né­ces­site un dé­ploie­ment de mul­tiples bar­rières mé­tal­liques, por­tiques, bornes et pan­neaux d'in­for­ma­tion, tentes VIP, postes de sé­cu­ri­té, et autres villages pour la presse, à quoi s'ajoutent des bou­tiques vo­lantes. Ici, la dé­gra­da­tion vi­suelle at­tein­dra son maxi­mum. Les consé­quences sont éga­le­ment im­por­tantes sur la cir­cu­la­tion des pié­tons et des voi­tures, qui se­ra contra­riée, dé­tour­née, voire in­ter­dite. Dans un sa­vou­reux ren­ver­se­ment, « l'au­toch­tone », in­utile, de­vient à son tour la va­riable d'ajus­te­ment. Qu'il râle, ce ci­toyen-contri­buable qui croit que la ville est aus­si à lui : le sport est au-des­sus de ces contin­gences. Ici, nulle fic­tion : c'est ce qu'on a pu ob­ser­ver, deux an­nées de suite, au­tour de l'hô­tel des In­va­lides, in­signe mo­nu­ment du Grand Siècle et hô­pi­tal mi­li­taire fa­meux, choi­si comme cadre à une course au­to­mo­bile bap­ti­sée « For­mule-e » : on s'est of­fert un cir­cuit du xviie siècle, des­si­né par Louis XIV et Mansart. S'il

s'agis­sait bien de bo­lides mo­no­places en­tiè­re­ment élec­triques – la pla­nète est sauve –, le désordre fan­tas­tique mis dans le quar­tier pour quelques jours an­nonce ce que vi­vront à l'échelle de plu­sieurs mois les mêmes ré­si­dents en 2024. Les sols mo­di­fiés (gou­dron­nés, puis dé­gou­dron­nés place Vau­ban), les pe­louses dé­fon­cées, le mu­sée de l'ar­mée fer­mé d'of­fice (avec com­pen­sa­tion, le sport est trop bon)… tout ce­la montre bien que ce provisoire en­traîne une somme de désa­gré­ments qui mé­ri­te­raient au moins un dé­bat et des chif­frages non com­plai­sants. Évi­dem­ment, l'hy­po­thèse de tra­vail est qu'au­cun dé­gât sur les sols, les arbres ou même les mo­nu­ments concer­nés n'au­ra lieu. Mais comment ne pas être lé­gi­ti­me­ment in­quiet ? Le même type d'oc­cu­pa­tion du Champ-de-mars lors de la « fan zone » de l'eu­ro 2016 a mis un stu­pé­fiant chaos, sorte d'apé­ri­tif de 2024. Ce site clas­sé qui s'étend ma­jes­tueu­se­ment entre la tour Eif­fel et l'école mi­li­taire, dans un des plus beaux es­paces com­po­sés de Pa­ris, est de­ve­nu un ter­rain vague constam­ment uti­li­sé pour les ma­ni­fes­ta­tions les plus di­verses. On se sou­vient non sans iro­nie des cris d'or­fraie de la Mai­rie quand la Ma­nif pour tous avait pié­ti­né les pe­louses du Champ-de-mars en jan­vier 2014. Le ré­sul­tat de la fan zone per­met d'en­tre­voir sans peine ce que se­ra 2024. En 2016, les dé­gra­da­tions ont pris un tour plus grave, avec l'éta­lage de pu­bli­ci­tés géantes, l'autre ma­melle du sport bu­si­ness avec le BTP. Or, par une dis­po­si­tion de la loi de 1930, il est ri­gou­reu­se­ment in­ter­dit de plan­ter de la pu­bli­ci­té dans les sites clas­sés. Comment faire alors ? En vio­lant la loi, comme la mai­rie de Pa­ris qui a été condam­née pour ce­la en juin der­nier3. Les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes ef­fets, faut-il en dé­duire que, pour les JO de 2024, il n'y au­ra pas de pu­bli­ci­té aux abords im­mé­diats des stades (ceux-ci n'en com­por­tant pas a prio­ri) ? Sans doute pas. Il fau­dra en pas­ser par une loi d'ex­cep­tion, qui tien­dra les re­cours à dis­tance. Dé­gra­dés ma­té­riel­le­ment et vi­suel­le­ment, les grands sites pa­ri­siens se­raient donc éga­le­ment souillés de pu­bli­ci­tés géantes, sur af­fiche et sur écran. Tout ce qui a jus­ti­fié leur re­con­nais­sance, leur pro­tec­tion, leur conser­va­tion et leur en­tre­tien se­ra donc ren­ver­sé, au nom du sport. Si la Mai­rie fai­sait montre d'un quel­conque in­té­rêt pour le pa­tri­moine, on pour­rait soup­çon­ner là une po­li­tique même mal­adroite de mise en va­leur : mais il suf­fit de voir l'état sa­ni­taire des églises de la ca­pi­tale, et de consi­dé­rer la pau­vre­té du dis­cours mu­ni­ci­pal sur l'hé­ri­tage his­to­rique, ré­duit à un ba­billage sur le tou­risme, pour sen­tir toute la tar­tuf­fe­rie de cet af­fi­chage. Mettre les JO dans le Pa­ris mo­nu­men­tal est pa­ra­doxa­le­ment un choix de pauvre qui veut « faire riche » : on n'a pas as­sez d'ar­gent pour bâ­tir, mais suf­fi­sam­ment pour dé­na­tu­rer le pa­tri­moine et le trans­for­mer en faire-va­loir. Par une per­ver­sion su­prême, les JO fe­ront de la plus belle ville du monde le vil­lage Po­tem­kine de notre glo­riole spor­tive. •

Pro­jet de construc­tion d'une Are­na 2, dans le fu­tur quar­tier olym­pique de Ber­cy.

Oc­cu­pa­tion du Champ-de-mars par la fan zone du­rant l'eu­ro 2016 : un apé­ri­tif des ins­tal­la­tions de 2024.

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