Go­dard, la mé­prise

Le Re­dou­table, le cruel bio­pic d'ha­za­na­vi­cius a bien sûr in­di­gné les gar­diens du temple go­dar­dien. Qu'im­portent leurs rap­pels au rè­gle­ment, le mythe est plus que fis­su­ré et l'oeuvre du maître pas­sa­ble­ment ou­bliée.

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Anne-so­phie No­ga­ret

Àla fin des an­nées 1980, je croi­sais sur les bancs de la Sor­bonne de cu­rieux jeunes gens. Ils han­taient les salles d'art et d'es­sai, la Ci­né­ma­thèque. Ils se coif­faient, s'ha­billaient, se dis­pu­taient comme on le fai­sait dans les films de ceux qu'ils rê­vaient d'être et qui au­raient pu être leurs pa­rents (pa­rents un peu âgés tout de même) : les réa­li­sa­teurs de la Nou­velle Vague. Cer­tains ver­saient dans la cri­tique. D'autres scé­na­ri­saient. Ils vou­laient faire des films. Leur pan­théon ci­né­ma­to­gra­phique et per­son­nel avait son Zeus (je n'ose écrire son Ju­pi­ter) : Jean-luc Go­dard.

Ah, Go­dard, quel gé­nie, af­fir­maient-ils comme une évi­dence. Leur as­su­rance me met­tait mal à l'aise : avaisje donc lou­pé quelque chose ? Étais-je ob­tuse ? Car des films du gé­nie, je n'avais fi­na­le­ment ap­pré­cié – et en­core, moins par goût que par sou­ci de conve­nance et d'ac­com­mo­de­ment cultu­rel à mes fré­quen­ta­tions – que quelques cli­che­tons grand pu­blic : le cul et la voix de Bar­dot po­sés sur la mu­sique de De­le­rue, Chan­tal Goya fort mi­gnonne dans Mas­cu­lin Fé­mi­nin, Léaud s'ex­cla­mant « oh yes, jo­lie poi­trine ! », Jean Se­berg ven­dant le New York He­rald Tri­bune, An­na Ka­ri­na cla­mant son en­nui sur une plage. Des films de Go­dard, je ne pen­sais rien pour une rai­son très simple : hor­mis les lieux com­muns ci­tés plus haut, je n'en gar­dais au­cun sou­ve­nir… Ain­si, pa­riant sur le fait que le jeu n'en va­lait peut-être pas la chan­delle, je clas­sai le dos­sier Go­dard et per­dis de vue les jeunes gens.

Presque trente ans plus tard, la vi­sion du der­nier film d'ha­za­na­vi­cius fit res­sur­gir le ci­néaste suisse du pla­card où je l'avais re­mi­sé. Et, d'une cer­taine fa­çon, il m'a per­mis d'y voir plus clair : en voyant Le Re­dou­table, je me suis dit que mon in­ap­pé­tence pour l'oeuvre du gé­nie Go­dard te­nait cer­tai­ne­ment à la per­son­na­li­té de l'homme. Car Ha­za­na­vi­cius a fait des « pa­ra­doxes » de Go­dard, comme il dit pu­di­que­ment, l'ob­jet du Re­dou­table, et ce qu'on en voit n'est pas jo­li-jo­li : bour­geois jouant les re­belles, gra­tui­te­ment in­sul­tant en­vers les faibles et sou­mis en­vers les plus vio­lents, pré­ten­dant oeu­vrer pour le bien d'un peuple que fon­da­men­ta­le­ment il mé­prise (et il semble bien que ce soit là l'es­sence même de son rap­port aux autres), lut­tant contre un air du temps qu'il en­tend sur­tout ini­tier, beau par­leur idéo­logue adepte des coups bas per­son­nels, haïs­sant la mode et tel­le­ment à la mode. À ce compte, ce ne sont plus des pa­ra­doxes mais les contra­dic­tions d'un dingue. Ou d'un per­vers. J'en ai conclu que l'art de Go­dard était moins le ci­né­ma que l'apho­risme pé­remp­toire à vi­sée d'in­ti­mi­da­tion, le « truc » sty­lis­tique ré­pé­té, la ci­ta­tion tous azi­muts, le ca­méo ar­tis­ti­co­lit­té­raire, bref, l'ex­hi­bi­tion in­fan­tile d'un ba­gage cultu­rel plu­tôt que sa ré­in­ven­tion ar­tis­tique.

Je pen­sais avoir en­fin dé­fi­ni­ti­ve­ment ré­glé le cas du gé­nie, ca­rac­té­riel, vir­tuose de la for­mule et de la poudre aux yeux sno­bi­narde. Mon pro­blème de mé­moire s'ex­pli­quait : les films de Go­dard, c'était du vide par­se­mé de quelques clins d'oeil en­ten­dus. Or, du vide par dé­fi­ni­tion, on ne re­tient rien. J'étais bien sou­la­gée. Et

puis paf, l'ac­ci­dent bête : quelques lignes de Jacques Man­del­baum dans Le Monde ont suf­fi à me re­plon­ger dans les affres de l'in­cer­ti­tude. Li­sons : « C'est une chose, en­fin, de mon­trer les mau­vais cô­tés d'un homme, c'en est une autre de mi­no­rer ce qui le gran­dit : le dé­sir d'un monde plus juste, le cou­rage du re­non­ce­ment, la re­cherche constante de la ré­in­ven­tion. » Et voi­là. Tout était à re­faire : j'avais confon­du l'homme et l'ar­tiste. Comme une idiote igno­rant que l'art est par es­sence ré­vo­lu­tion­naire, que la dé(con)struc­tion est pré­fé­rable à la créa­tion, que le mi­li­tan­tisme est une ga­ran­tie de va­leur ar­tis­tique, j'avais bour­geoi­se­ment usé de psy­cho­lo­gisme, oc­cul­tant (par conscience de classe sans au­cun doute), la di­men­sion émi­nem­ment po­li­tique de l'oeuvre go­dar­dienne. Et par là même sa di­men­sion ar­tis­tique, puisque, tout comme la ré­vo­lu­tion est per­ma­nente, l'art est tou­jours po­li­tique. Mi­sère de moi.

En pleine mé­di­ta­tion sur la ques­tion ain­si re­po­sée, le jour où se dé­rou­laient les premiers dé­fi­lés contre la loi Tra­vail (écho au­tom­nal des ma­nifs de Mai 68 mon­trées dans Le Re­dou­table), je lus éta­lée au mar­queur rouge sur une af­fiche de l'ar­mée fran­çaise la phrase sui­vante : « Mi­li­taires, payés pour tuer. » « CRS SS », ré­tor­quai-je in pet­to. Il n'y avait donc pas que Man­del­baum et les sor­bon­nards de ma jeu­nesse qui se croyaient en­core à l'époque bé­nie du ba­by-boom. Et si les thu­ri­fé­raires de Go­dard, comme l'au­teur ano­nyme du slo­gan éta­lé sous mes yeux, avaient sur­tout un pro­blème avec le temps qui passe ? Car le temps, mar­queur de réa­li­té, per­met aus­si de trier le bon grain ar­tis­tique de l'ivraie.

Les jeunes gé­né­ra­tions al­laient pou­voir me ren­sei­gner : consi­dé­re­raient-elles, à l'ins­tar de J. Man­del­baum, Go­dard comme « un géant du ci­né­ma » à la « car­rière ad­mi­rable » ? Je me suis sou­ve­nue d'un ate­lier d'écri­ture ani­mé par une jour­na­liste des Ca­hiers et membre du ju­ry de la Fe­mis (hum hum). Les jeunes can­di­dats à la pres­ti­gieuse école de ci­né­ma, s'ils avaient à peu près com­pris que le nom de Go­dard, sy­no­nyme de la sainte Nou­velle Vague, fai­sait bi­cher leur fu­ture cor­rec­trice, avaient été bien en peine d'en citer un seul film. Il n'est pas cer­tain qu'ils en aient vu. Une élève en pré­pa Arts dé­co, gran­die au Quar­tier la­tin : « Pour ma part, j'ai vu deux de ses films, en strea­ming. Je pense que, pour mes co­pains de classe, Go­dard est un nom connu, une sorte de ré­fé­rence obli­gée, mais qu'ils le croient mort de­puis un bail. » Chez mes élèves de pro­vince, le ver­dict fut sans ap­pel : Go­dard est ab­so­lu­ment in­con­nu au ba­taillon. Reste que c'est un film d'ha­za­na­vi­cius que va voir le pu­blic. En re­pre­nant les co­quet­te­ries du gé­nie (re­gards ca­mé­ra, adresses au spec­ta­teur, dé­ca­drages, images en né­ga­tif, etc.), il montre que c'est peut-être à ce­la que se ré­sume son oeuvre. Une ma­nière très classe de lui rendre hom­mage et, du même coup, d'en fi­nir avec lui. Mer­ci, Mon­sieur Ha­za­na­vi­cius. •

Jean-luc Go­dard, 1983.

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