SEP­TEMBRE ROUGE

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Par Jean-paul Li­lien­feld

On cherche à Jean-luc Mé­len­chon de mau­vaises que­relles de­puis qu'il a ha­ran­gué les Gens le 23 sep­tembre place de la Ré­pu­blique. Avant de dé­ga­ger, les jour­na­listes tirent leurs der­nières car­touches avec une mau­vaise foi qu'en dé­pit de son grand en­traî­ne­ment, il ne sau­rait éga­ler. Car sou­ve­nez-vous, les Gens… Le 19 août 1944 au ma­tin, 2 000 po­li­ciers ré­sis­tants s'em­pa­rèrent de la Pré­fec­ture de Po­lice, y his­sèrent le dra­peau tri­co­lore, ain­si que sur Notre-dame, et en­ga­gèrent le com­bat avec les Al­le­mands. Dans la ma­ti­née, ils furent en­rô­lés dans les FFI. Pour, en­fin, le len­de­main, prendre l'hô­tel de Ville. Cet en­ga­ge­ment tar­dif d'une ins­ti­tu­tion cou­pable d'avoir mon­tré un zèle cer­tain à se­con­der les Al­le­mands du­rant l'oc­cu­pa­tion ne fut-il pas ce­lui de la rue ? Ces cou­ra­geux po­li­ciers n'étaient-ils pas des Français du peuple ? Leur pe­tit nombre à s'en­ga­ger dans la lutte pour la li­ber­té ne fut-il pas tout à fait re­pré­sen­ta­tif du pe­tit nombre de Français ré­sis­tants avant le jour du dé­fi­lé sur les Champs-ély­sées, le 26 août 1944, où il y eut dans l'as­sis­tance plus de ré­sis­tants que la France ne comp­tait de ci­toyens ? Et qu'im­porte si ce jour-là, les Al­le­mands étaient par­tis. C'est sans doute parce qu'ils avaient sen­ti ve­nir cette ire ir­ré­pres­sible des Gens que les en­va­his­seurs avaient fui… D'ailleurs, Jean-luc n'a ja­mais pré­ten­du que la rue qui chas­sa les na­zis était ma­jo­ri­taire. Il se­rait même prêt à ac­cor­der que ce fût une ruelle qui en vint à bout… Le pro­blème n'est pas que Jean-luc ait com­pa­ré Ma­cron ou Jup­pé aux na­zis. Il ne l'a pas fait. Le pro­blème est que ce fin connais­seur se livre à une ma­ni­pu­la­tion éhon­tée de l'his­toire en toute conscience. Peut-être que, comme le sug­gère Jean-christophe Buis­son dans Le Fi­ga­ro, pres­sé par le temps, il en vient à s'ima­gi­ner un des­tin lé­ni­nien, trou­blé par la coïn­ci­dence de cer­tains évé­ne­ments. Cer­tains se rap­pel­le­ront « Un siècle après », chan­té par Serge Reg­gia­ni : Le se­cré­taire d'abra­ham Lin­coln, qui s'ap­pe­lait Ken­ne­dy Lui conseilla : « Au théâtre, n'y al­lez pas ven­dre­di »

Un siècle après un autre Lin­coln au pré­sident Ken­ne­dy Dé­con­seilla de se rendre à Dal­las ce ven­dre­di Abra­ham Lin­coln fut élu pré­sident Abra­ham Lin­coln en l'an 1860 John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy fut élu pré­sident John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy en l'an 1960

An­drew John­son, suc­ces­seur d'abra­ham Lin­coln An­drew John­son na­quit en 1808 Lyn­don John­son, suc­ces­seur de Ken­ne­dy Lyn­don John­son est né en 1908

Et jus­te­ment en oc­tobre... il y au­ra un siècle que Lé­nine…

Fé­vrier 1917. Le mois où le peuple russe n'a plus vou­lu se sou­mettre. Le mois où les Gens russes sont de­ve­nus des in­sou­mis ! Le peuple avait dé­ga­gé le tsar comme les Français ont dé­ga­gé Sar­ko­zy en 2012. Et que se pas­sa-t-il alors ? La Dou­ma confia le pou­voir au prince Lvov ; dont la mol­lesse dans la tem­pête nous rap­pelle fu­rieu­se­ment le ca­pi­taine de pé­da­lo pré­fé­ré de Jean-luc. Tan­dis que Hol­lande fut tra­hi par son mi­nistre de l'éco­no­mie, Em­ma­nuel Ma­cron, qui de­vint pré­sident, Lvov fut contraint de dé­mis­sion­ner et rem­pla­cé par… son mi­nistre de la Jus­tice, Alexandre Ke­rens­ki, qui de­vint pré­sident. À 36 ans, ce jeune et brillant avo­cat ve­nant de la so­cié­té ci­vile avait conquis le pou­voir. Il sé­dui­sait les foules par sa jeu­nesse. Les femmes le trou­vaient beau, sa fré­quen­ta­tion des pré­toires lui avait confé­ré une grande ai­sance d'ex­pres­sion et il ado­rait se pro­duire en pu­blic.

Ça ne vous rap­pelle rien les Gens ?

Et que fit ce jeune ap­pa­rat­chik de ce pou­voir ob­te­nu grâce au sang du peuple ? Les Gens vou­laient des bou­le­ver­se­ments, ils avaient des ré­formes ! Une ré­vo­lu­tion au compte-gouttes ! Ivre de sa po­pu­la­ri­té nou­velle, Ke­rens­ki était par­tout. Sur tous les fronts, dans toutes les réunions, sur toutes les es­trades. Il me­nait l'éli­mi­na­tion des membres de l'an­cien ré­gime et, « en même temps », as­su­rait leur dé­fense lorsque le peuple me­na­çait leur vie. Comme notre pré­sident, il pro­met­tait tout et son contraire – en même temps. Comme notre pré­sident, il ten­tait de conten­ter les uns et les autres, mé­na­geant la chèvre et le chou, mé­con­ten­tant fi­na­le­ment tout le monde.

Cette mo­dé­ra­tion lui per­mit même d'avoir par­fois le sou­tien du Par­ti consti­tu­tion­nel dé­mo­cra­tique, sorte de ra­di­caux de droite, un genre de LR de l'époque.

Alors vint Lé­nine. Grâce à l'ab­né­ga­tion des in­sou­mis réunis en so­viets, il fé­dé­ra les mé­con­ten­te­ments so­ciaux, agré­gea les fâ­chés pas fa­chos. Il or­ga­ni­sa la co­lère et son ex­pres­sion dans la rue. Et de même que Jean-luc nous de­mande de dé­fer­ler sur les Champs-ély­sées, Lé­nine dé­cla­ra qu'il était temps pour le peuple de « dé­fer­ler » dans toute la Rus­sie pour en fi­nir avec le gou­ver­ne­ment provisoire bour­geois qui avait confis­qué la ré­vo­lu­tion au pro­fit d'une nou­velle élite, par un coup d'état feu­tré, une sorte de coup d'état so­cial quoi.

À force de vi­tu­pé­rer les « Ha­mon » et les « Laurent » de son époque, Lé­nine de­vint le seul re­pré­sen­tant cré­dible de l'op­po­si­tion et at­ten­dit que les mesures im­po­pu­laires prises par Ke­rens­ki, ag­gra­vées par son or­gueil de plus en plus dé­me­su­ré, le rendent as­sez dé­tes­table pour être contes­té dans la rue. C'est ce qui ar­ri­va le 25 oc­tobre 1917.

Jean-luc Mé­len­chon a failli réus­sir à faire croire que son ap­ti­tude à la vé­hé­mence, sa vio­lence rhé­to­rique et ses coups de gueule faus­se­ment spon­ta­nés étaient l'ex­pres­sion de la co­lère po­pu­laire, plu­tôt que celle de son car­rié­risme trop sou­vent contra­rié. Mais, main­te­nant que le peuple in­grat l'a tra­hi, le pri­vant du se­cond tour des pré­si­den­tielles, ne lui oc­troyant que 21 dé­pu­tés, que lui res­tet-il après une aus­si longue route po­li­tique, si­non le fan­tasme d'un 25 oc­tobre « un siècle après ».

Fran­çois Mit­ter­rand di­sait de lui : « Il est doué et ira loin, à condi­tion que sa propre élo­quence ne l'en­ivre pas. » Je ne peux que consta­ter qu'il est tel­le­ment ivre des ef­fluves du pou­voir, qui n'ont fi­na­le­ment fait que lui ef­fleu­rer la na­rine, qu'il ne se contente pas de voir double. Il voit quin­tuple d'après la po­lice, qui re­cense 30 000 ma­ni­fes­tants là où il en clai­ronne 150 000. Pour être plus ob­jec­tif, entre les chiffres men­che­viks de la po­lice et ceux bol­che­viks des In­sou­mis, on peut pen­ser qu'il voit au moins triple.

Ce qui de­meure le signe d'un état de confu­sion cer­tain. •

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