DO­NALD TRUMP OU LA MADMAN THEO­RY

Causeur - - Culture & Humeurs -

1. DE SUN TZU À MACHIAVEL

Rap­pe­lons d'abord à ceux qui l'ont ou­blié ou qui ne l'ont ja­mais su que la Madman theo­ry re­monte à la pré­si­dence de Ri­chard Nixon. Sous l'in­fluence d'hen­ry Kis­sin­ger et de son ad­mi­nis­tra­tion, il ten­ta de faire croire aux lea­ders du bloc com­mu­niste que ses dé­ci­sions étaient ir­ra­tion­nelles et po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reuses. Cette théo­rie avait pour but, à terme, d'ef­frayer les lea­ders com­mu­nistes et, sur­tout, de les dis­sua­der de pro­vo­quer les États-unis dans la crainte d'une ré­ac­tion dis­pro­por­tion­née et im­pré­vi­sible de la part de Nixon.

Le chef de ca­bi­net de Nixon, H. R. Hal­de­man, se sou­vient de ce que le pré­sident lui confiait alors : « J'ap­pelle ça la “Madman theo­ry”, Bob. Je veux que les Nord-viet­na­miens me croient ar­ri­vé au point où je se­rais prêt à faire vrai­ment n'im­porte quoi pour mettre fin à la guerre et la ga­gner. Faites pas­ser le mes­sage sui­vant : pour l'amour du Ciel, vous sa­vez que Nixon est ob­sé­dé par les com­mu­nistes et nous, on ne peut ab­so­lu­ment rien faire pour le ra­me­ner à la rai­son… Et ce type dis­pose des armes ato­miques ! Dites ça et dans deux jours, Hô Chi Minh en per­sonne vient à Pa­ris pour nous sup­plier de faire la paix. » De même, Hen­ry Kis­sin­ger a dé­crit l'in­cur­sion mi­li­taire de 1970 au Cam­bodge comme un des symp­tômes de la sup­po­sée in­sta­bi­li­té men­tale de Nixon. Hé­las, pas plus les Viet­na­miens que les Chi­nois ne mor­dirent à l'ha­me­çon. À leurs yeux,

Nixon était tout sauf fou. Le per­son­nage n'était pas à la hau­teur du piège. Et peu­têtre connais­saient-ils cette for­mule de Sun Tzu, dans L'art de la guerre : « Il est par­fois très rai­son­nable pour un prince de si­mu­ler la fo­lie », for­mule que Machiavel réuti­li­se­ra en 1517.

2. LE DIAG­NOS­TIC DES PSYCHIATRES

La théo­rie du Madman fut ou­bliée jus­qu'à ce qu'elle re­prenne du ser­vice avec Do­nald Trump. Outre le diag­nos­tic de 30 000 psychiatres amé­ri­cains le ju­geant fou (pa­ra­noïaque, bi­po­laire, Alz­hei­mer, on peut faire confiance aux psychiatres au moins sur un point : ils ne sont ja­mais en manque de diag­nos­tic), l'opi­nion pu­blique le ju­gea bi­zarre et, sans doute, in­digne d'as­su­mer la plus haute fonc­tion des États-unis. Do­nald Trump de­ve­nait donc cré­dible dans le rôle du Madman. Ce qui au­rait pu consti­tuer un obs­tacle à son élec­tion fut en réa­li­té son prin­ci­pal atout. Per­sonne n'était en me­sure de pré­voir ses ré­ac­tions et en­core moins d'an­ti­ci­per ses dé­ci­sions, contrai­re­ment au fa­dasse Oba­ma. Trump par­vint ain­si à dé­bous­so­ler aus­si bien Vla­di­mir Pou­tine que Xi Jin­ping, sans comp­ter ses ad­ver­saires ou ses par­ti­sans au Congrès. As­seoir son au­to­ri­té sur une pré­su­mée dé­mence est un vé­ri­table tour de force. Elle contri­bue à rendre vos par­te­naires beau­coup plus pru­dents, voire ti­mo­rés, comme on l'a vu avec la Chine ren­voyant des car­gai­sons de char­bon ve­nant de Co­rée du Nord pour prendre ses dis­tances avec son al­lié de tou­jours.

3. LE RE­TOUR DU SHÉ­RIF

Une ques­tion se pose évi­dem­ment : Do­nald Trump a-t-il vo­lon­tai­re­ment adop­té la théo­rie de Kis­sin­ger, ce qui re­lè­ve­rait du gé­nie, ou joue-t-il ce rôle, car c'est le seul qui lui soit fa­mi­lier, au­quel cas on peut re­dou­ter le pire. Tou­jours est-il que son ca­rac­tère co­lé­rique, im­pré­vi­sible, violent et sou­vent in­co­hé­rent pour­rait avec un peu de chance ren­for­cer la puis­sance amé­ri­caine – Ame­ri­ca first – et du coup rendre le monde un peu plus stable. On peut en dou­ter. Mais se ré­jouir que le shé­rif soit de re­tour. Peu im­porte qu'il soit un psy­cho­pathe ou non. •

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