L'HOR­REUR OLYM­PIQUE

Il y a peut-être des rai­sons très lé­gi­times d'être un fervent par­ti­san des Jeux à Pa­ris. Ce qui rend le cli­mat étouf­fant, c'est qu'il soit in­ter­dit d'y être op­po­sé. Les Jo-scep­tiques ne manquent pour­tant pas d'ar­gu­ments.

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 - Par Éli­sa­beth Lévy

Pour un peu, on au­rait pu croire que la France fê­tait la fin d'un long et dou­lou­reux conflit. D'abord, il y avait ces images qui dé­fi­laient sur nos écrans où l'on voyait le pré­sident et la maire de Pa­ris (qui ne s'aiment guère comme cha­cun sait) ar­bo­rer un sou­rire niais et en­tre­croi­ser leurs doigts (par To­ny Es­tan­guet in­ter­po­sé) pour faire le « v » de la vic­toire (ren­sei­gne­ment pris, il s'agis­sait de mi­mer le lo­go de la tour Eif­fel). Mais, sur­tout, ce 13 sep­tembre, alors qu'à Li­ma une im­po­sante dé­lé­ga­tion fran­çaise fê­tait à prix d'or une vic­toire an­non­cée – et rem­por­tée contre per­sonne –, il flot­tait dans l'air l'una­ni­mi­té de plomb ca­rac­té­ris­tique des guerres, quand toute di­ver­gence est soup­çon­née de tra­hi­son, que l'adhé­sion est un de­voir pa­trio­tique et l'es­prit cri­tique une at­teinte au mo­ral des po­pu­la­tions. Certes, quelques mau­vais cou­cheurs (dont votre ser­vante) étaient in­vi­tés à jouer le rôle du sa­laud dans les émis­sions où l'on se targue de dé­battre. Dans le meilleur des cas, ils sus­ci­taient, chez des ani­ma­teurs ayant per­du toute pré­ten­tion à l'im­par­tia­li­té, une in­com­pré­hen­sion na­vrée et sin­cère : vous dites ça pour faire la ma­ligne, mais vous ne pou­vez pas être contre. Tout est dit. Il y a peut-être des rai­sons très lé­gi­times d'être un fervent par­ti­san des olym­piades pa­ri­siennes. Mais on peut ai­mer le sport, y com­pris à la té­lé­vi­sion, sans avoir be­soin de par­ta­ger son plai­sir avec des di­zaines de mil­liers d'in­con­nus ren­dus iras­cibles par l'at­tente et les en­com­bre­ments. Et on doit même avoir le droit de ne pas ai­mer le sport du tout. Or, ce qui rend le cli­mat étouf­fant, c'est qu'il soit in­ter­dit de ne pas par­ta­ger la liesse gé­né­rale. « Pa­ris 2024 » fait par­tie de la longue liste des pro­po­si­tions qu'on ne peut pas re­fu­ser. La preuve, nous dit-on en ver­tu d'une lo­gique ab­surde, c'est que tout le monde est content. Et peu im­porte que ce conten­te­ment, me­su­ré par des son­dages pru­dem­ment réa­li­sés à l'échelle na­tio­nale plu­tôt que pa­ri­sienne, soit lar­ge­ment pro­duit par l'au­to­ré­fé­ren­tia­li­té : à force d'en­tendre leurs gou­ver­nants et la qua­si-to­ta­li­té des fai­seurs d'opi­nion ré­pé­ter sur le ton de l'évi­dence que le pays en­tier est der­rière la can­di­da­ture pa­ri­sienne et que ces Jeux sont le grand pro­jet mo­bi­li­sa­teur que nous at­ten­dions tous, beau­coup de Français ont fi­ni par le croire. D'ha­bi­tude, vous ai­mez le tri­co­lore, fai­ton re­mar­quer aux rares dis­si­dents af­fi­chés. Jus­te­ment, n'être au­to­ri­sé à ai­mer le dra­peau que dans les stades, ça re­froi­dit. Se­rions-nous bien plus fa­ciles à me­ner en ba­teau que les ha­bi­tants de Rome, Bu­da­pest, Ham­bourg et des autres villes qui ont pré­fé­ré dé­cla­rer for­fait ? Peut-être ces res­pec­tables ci­tés sont-elles gé­rées par des maires se sou­ciant plus de la vie concrète des ha­bi­tants que de fête et de gloire. Pour Anne Hi­dal­go, les Jeux se­ront un grand show dont elle se­ra de toute fa­çon l'une des ve­dettes. Peu lui chaut d'être congé­diée par les élec­teurs en 2020 (ce qu'elle a peut-être in­té­gré, si on consi­dère le mé­pris in­dif­fé­rent que lui ins­pire toute pro­tes­ta­tion contre sa po­li­tique de cir­cu­la­tion dé­men­tielle) : ga­geons qu'en ce cas, elle se re­ca­se­ra dans un poste taillé sur me­sure pour elle au sein du Co­mi­té d'or­ga­ni­sa­tion des Jeux. Telle la Pom­pa­dour ap­pre­nant la dé­faite fran­çaise à Ros­bach, elle peut donc pro­cla­mer : après moi, le dé­luge ! Le dé­luge, en l'oc­cur­rence, ce se­ront les dé­fi­cits et les sac­cages ir­ré­ver­sibles dont les Pa­ri­siens et tous les Français sup­por­te­ront long­temps les consé­quences. Comme tou­jours, la pre­mière vic­time de cette guerre me­née sabre au clair contre des en­ne­mis in­vi­sibles au­ra été la vé­ri­té. Dans le cli­mat de liesse obli­ga­toire qui a ac­com­pa­gné le non-évé­ne­ment de Li­ma, la plu­part des jour­na­listes ont sus­pen­du leur ju­ge­ment et ou­blié toute vel­léi­té d'in­dé­pen­dance, pour cé­lé­brer l'es­prit olym­pique avec une naï­ve­té tou­chante, comme en té­moi­gnaient les édi­to­riaux de la presse ri­va­li­sant dans le su­per­la­tif le 14 sep­tembre. Dans les étages di­rec­to­riaux, où l'on compte dé­jà la

manne pu­bli­ci­taire à ve­nir, on n'a cer­tai­ne­ment au­cune en­vie de voir se le­ver une fronde an­ti-jo qui se­rait peu pro­pice aux af­faires. On a dû se fé­li­ci­ter d'avoir des ré­dac­tions aus­si peu contra­riantes. Celles-ci ont be­noî­te­ment dé­rou­lé la pro­pa­gande du co­mi­té de can­di­da­ture, ain­si re­cy­clée frau­du­leu­se­ment comme de l'in­for­ma­tion. Les JO 2024 se­ront donc éco­los, sobres et du­ra­ble­ment utiles à l'in­té­rêt gé­né­ral. S'agis­sant de l'éco­lo­gie, il est pos­sible que la pro­pa­gande dise vrai et que la pré­pa­ra­tion des Jeux soit l'oc­ca­sion d'in­ven­ter de nou­velles ma­lices vertes pour en­qui­qui­ner les tra­vailleurs et les au­to­mo­bi­listes – en créant des em­bou­teillages ar­chi­pol­luants, mais c'est un dé­tail. Mais le choeur mé­dia­tique a aus­si chan­té l'air du du­rable sur tous les tons. Au ca­bi­net d'anne Hi­dal­go, un conseiller plaide cour­toi­se­ment sa cause. Il fait va­loir que les nou­velles règles ins­tau­rées par l'agen­da 2020 du CIO changent la donne. Peut-être ce­lui-ci était-il conscient qu'en im­po­sant aux villes hôtes des grand-messes pha­rao­niques né­ces­si­tant la construc­tion d'élé­phants blancs aus­si in­utiles que dis­pen­dieux, il al­lait dé­cou­ra­ger toute can­di­da­ture et tuer la poule aux oeufs d'or (je sais, c'est le sou­ci de l'es­prit olym­pique qui anime cette oeuvre de cha­ri­té pla­né­taire, ce qui lui laisse à peine le temps de gé­rer son ma­got de 3,2 mil­liards d'avoirs fi­nan­ciers). D'après ce proche de la maire, la nou­velle so­brié­té du CIO est l'une des rai­sons qui ont conduit Hi­dal­go, très hos­tile aux JO jus­qu'à son élec­tion, à chan­ger de pied : « Outre qu'il a no­ta­ble­ment aug­men­té sa participation fi­nan­cière, le CIO ac­cepte dé­sor­mais que l'on uti­lise l'exis­tant et, pour les quelques équi­pe­ments construits pour l'oc­ca­sion, que le pre­mier cri­tère soit leur uti­li­té à long terme. » Comme l'ob­serve Gil Mi­hae­ly, c'est le prin­cipe de la robe de ma­riée. Pour cal­mer leur culpa­bi­li­té quant à la dé­pense, toutes les femmes disent qu'elles la re­por­te­ront en de mul­tiples oc­ca­sions. Bien sûr, ce­la n'ar­rive ja­mais. De même, la bluette of­fi­cielle en ver­tu de la­quelle, sur les sites pa­ri­siens pro­vi­soires, les nui­sances se­ront mi­ni­males et ré­ver­sibles a été rap­por­tée sans la moindre pin­cette. La ré­flexion d'alexandre Ga­dy, dont le dé­li­cieux titre « Pa­name et cir­censes » ré­sume le pro­pos, montre ce qu'il en est (voir p. 48-51). Toute pro­tec­tion lé­gale ayant été le­vée, cer­tains quar­tiers his­to­riques de la ca­pi­tale, comme ce­lui du Champde-mars, se­ront li­vrés à l'af­fi­chage pu­bli­ci­taire, aux mar­chands et aux ras­sem­ble­ments de masse, pour le mal­heur de leurs ha­bi­tants, qui ont dé­jà payé un lourd tri­but à la cause spor­tive avec les fan zones de 2016 →

Anne Hi­dal­go est convain­cue que ses Jeux ren­dront les Pa­ri­siens heu­reux. Vu l'idée qu'elle semble avoir du bon­heur, je pré­fé­re­rais qu'elle laisse le mien tran­quille

– on n'ose pen­ser qu'ils soient ain­si pu­nis de mal vo­ter. « Je com­prends leur co­lère, mais j'ai des son­dages qui me disent que l'écra­sante ma­jo­ri­té des Français les veulent, ces JO », ré­pond le conseiller d'hi­dal­go. Si vous faites par­tie des oeufs qu'on va cas­ser pour faire l'ome­lette olym­pique, vous n'avez pas de chance. Il y a ce­pen­dant un do­maine avec le­quel on ne peut pas tout à fait ri­go­ler, c'est ce­lui des gros sous. Forts de l'ex­pé­rience des pré­cé­dents JO qui (à l'ex­cep­tion de Los An­geles en 1984) ont en­re­gis­tré des dé­pas­se­ments d'au moins 150 % par rap­port à leur pré­vi­sion ini­tiale, la ma­jo­ri­té des confrères a donc af­fi­ché une pru­dente cir­cons­pec­tion à l'égard des 6,5 mil­liards d'eu­ros an­non­cés, alors qu'on peut an­non­cer à coup presque sûr d'im­por­tants re­tards de tra­vaux gé­né­ra­teurs de sur­coûts considérables, donc de dé­fi­cits qui, pour le coup, se­ront à la charge des opé­ra­teurs pu­blics, c'est-à-dire du contri­buable. Mais le plus amu­sant fut de voir nombre de ceux qui consi­dèrent gé­né­ra­le­ment le dé­fi­cit comme un at­ten­tat contre l'eu­rope et les gé­né­ra­tions fu­tures dé­ci­der qu'en l'oc­cur­rence il s'agis­sait d'un pé­ché vé­niel. En clair, tout le monde ou presque est convain­cu qu'on va perdre un pa­quet d'ar­gent, mais c'est pour la bonne cause. C'est la fête, vous dit-on ! Après nous le dé­luge… « Nous n'avons au­cun in­té­rêt à faire ex­plo­ser les dé­fi­cits, pro­teste l'homme de ca­bi­net. Après tout, si le bud­get ex­plose, ça se ver­ra avant les pro­chaines élec­tions. » Dont acte. De fait, Anne Hi­dal­go est convain­cue que ses Jeux (qui sont aus­si ceux du pré­sident, qu'on au­rait tort d'épar­gner à l'heure des comptes) ren­dront les Pa­ri­siens heu­reux. Jus­te­ment, vu l'idée qu'elle semble avoir du bon­heur, je pré­fé­re­rais qu'elle laisse le mien tran­quille et fasse ré­pa­rer les in­nom­brables trous de la chaus­sée pa­ri­sienne. Ce­la dit, c'est pro­ba­ble­ment in­vo­lon­tai­re­ment qu'elle pour­rit l'exis­tence de nom­breux Pa­ri­siens qui ne lui ont rien fait. On peut au mi­ni­mum la soup­çon­ner, elle et tous les ar­ti­sans de la can­di­da­ture pa­ri­sienne, de jo­bar­dise. D'après Er­wan Sez­nec, qui a me­né l'en­quête dans les méandres fi­nan­ciers de cette opé­ra­tion, la Ville de Pa­ris a si­gné avec le CIO « un vé­ri­table trai­té de ca­pi­tu­la­tion » (voir p. 52-55). Si on ajoute que, grâce à Fran­çois Hol­lande, le même CIO ne paie­ra pas un cen­time de charges so­ciales et fis­cales, on voit que les pou­voirs pu­blics lui ont dé­rou­lé le ta­pis rouge sans vrai­ment re­gar­der à la dé­pense fis­cale. Que ne fe­rait-on pour ré­jouir le bon peuple – y com­pris le faire payer ? L'hon­nê­te­té oblige à sou­li­gner que quelques jour­na­listes ont échap­pé à la si­dé­ra­tion gé­né­rale. Me­dia­part a com­men­cé à mar­quer à la cu­lotte le co­mi­té de can­di­da­ture et dé­ni­ché d'amu­santes in­for­ma­tions sur le coût de la sau­te­rie de Li­ma, où il a im­pé­ra­ti­ve­ment fal­lu dé­pla­cer une ar­ma­da de 300 per­sonnes, et sur les primes pro­mises à ses membres en cas de vic­toire, sur l'in­sis­tance, pa­raît-il, de la mi­nistre des Sports Lau­ra Fles­sel. « Ces gens-là étaient payés pour ga­gner, il n'y a au­cune rai­son qu'ils aient des primes, convient le conseiller d'anne Hi­dal­go. Les re­pré­sen­tants de la Ville s'y sont op­po­sés, mais nous n'avons pas été en­ten­dus. » Certes, il n'y a pas mort d'homme, mais ces za­kous­kis donnent une idée de ce qu'est la nou­velle so­brié­té des mi­lieux olym­piques. Pour­vus de toutes sortes d'avan­tages et de ga­ran­ties exor­bi­tantes, les em­plois au sein de cette ma­chi­ne­rie mul­ti­forme sont as­su­ré­ment des fro­mages convoi­tés. Les seules sé­rieuses pro­tes­ta­tions ont donc por­té sur les dé­penses. En de­hors de ces consi­dé­ra­tions pro­saïques, on di­rait qu'il faut être atra­bi­laire ou mi­san­thrope pour s'in­quié­ter de voir sa ville trans­for­mée en ter­rain de jeux et, plus gé­né­ra­le­ment, pour ne pas com­mu­nier dans la pas­sion de la com­pé­ti­tion spor­tive. En ef­fet, la deuxième rai­son de la volte-face d'anne Hi­dal­go est que le monde spor­tif a bien fi­ce­lé son dos­sier. C'est pour ré­pondre aux at­tentes de ce même monde spor­tif qu'elle avait pro­mis, du­rant sa cam­pagne, la construc­tion du com­plexe Are­na 2, qui risque de s'en­li­ser pour cause de re­cours in­ten­tés par des ri­ve­rains et dé­fen­seurs du pa­tri­moine par­ti­cu­liè­re­ment re­mon­tés. On ai­me­rait connaître le se­cret de ces spor­tifs pour se faire en­tendre de ma­dame le maire. Bien sûr, on ca­resse l'es­poir qu'on n'est pas seuls et que bien­tôt, des Pa­ri­siens et des Français, les yeux en­fin dé­cil­lés, fe­ront en­tendre leur voix. Certes, il est trop tard pour em­pê­cher le dé­sastre d'ad­ve­nir. Mais il est en­core pos­sible d'en li­mi­ter les nui­sances par la pres­sion et par l'in­for­ma­tion. Reste à com­prendre l'ori­gine du consen­sus de fer qui s'est noué, au moins en ap­pa­rence, au­tour de la cause olym­pique. C'est qu'elle pro­met de con­ju­guer en une seule cé­ré­mo­nie les cultes ren­dus à trois vaches sa­crées de l'époque : le sport, la fête et le tou­risme. S'at­ta­quer à l'une ou l'autre de ces di­vi­ni­tés, en ob­jec­tant, par exemple, que le sport fric et spec­tacle est as­sez éloi­gné de l'es­prit olym­pique, qu'une ville n'est pas un lu­na-park ou que l'ido­lâ­trie des dieux du stade est pour le moins ex­ces­sive, c'est au mieux se si­gna­ler comme rin­gard. Et on fi­nit par se sen­tir cou­pable de sa propre froi­deur à l'égard de ce qui en­chante ses contem­po­rains. On se conten­te­ra donc, en conclu­sion, de rap­pe­ler que Phi­lippe Mu­ray qua­li­fiait de dis­ney­lan­di­sée « toute so­cié­té où les maîtres sont maîtres des at­trac­tions et les es­claves spec­ta­teurs ou ac­teurs de celles-ci ».•

Anne Hi­dal­go lors de l'an­nonce de la sé­lec­tion de Pa­ris comme ville hôte des JO 2024, Li­ma, 13 sep­tembre 2017.

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