L'arme foe­tale Par Pau­li­na Dal­mayer

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 -

On peut être conser­va­teur et in­no­vant : des mi­li­tants an­ti-ivg po­lo­nais font un mal­heur avec leur ap­pli­ca­tion « Adopte une vie ». Le prin­cipe est d'une sim­pli­ci­té bi­blique : une fois votre smartphone à jour, vous vous en­ga­gez so­len­nel­le­ment à « prendre spi­ri­tuel­le­ment en charge » le dé­ve­lop­pe­ment d'un en­fant vir­tuel pen­dant les neuf mois de « gros­sesse », c'est-à-dire à l'ac­com­pa­gner avec vos cha­pe­lets et vos bonnes ac­tions. En re­tour, l'adop­té vous en­ver­ra chaque jour un SMS pour vous rap­pe­ler de prier pour lui et vous don­ne­ra ré­gu­liè­re­ment des nou­velles de sa tré­pi­dante vie uté­rine. Ain­si le troi­sième jour après la « concep­tion », c'est-à-dire le té­lé­char­ge­ment, l'en­fant vous ser­mon­ne­ra en vous priant de ne pas l'ap­pe­ler « em­bryon » et vous de­man­de­ra si vous croyez sin­cè­re­ment qu'il a une âme. Dès la troi­sième se­maine, les choses s'ac­cé­lèrent, car vous pour­rez dé­sor­mais en­tendre les battements de son coeur. Un mois plus tard, vous au­rez le bon­heur d'ac­cé­der à ses écho­gra­phies (of­fertes gra­cieu­se­ment par des mères po­lo­naises). En­suite, il vous in­vi­te­ra à par­ler de lui dans votre en­tou­rage ou vous de­man­de­ra d'en­ton­ner une ber­ceuse.

Si les 100 000 uti­li­sa­teurs sont glo­ba­le­ment sa­tis­faits de l'ap­pli­ca­tion, la ma­jo­ri­té d'entre eux re­grette, sur le fo­rum ré­ser­vé aux abon­nés, de ne pas avoir la pos­si­bi­li­té de don­ner un pré­nom à leur « bé­bé », ce qui les em­pêche par­fois de nouer un lien plus fort avec lui. Sur le même fo­rum, An­na ra­conte sa pa­nique quand elle a été obli­gée de chan­ger de té­lé­phone alors qu'elle n'en était qu'au cin­quième mois. Zyg­munt s'est fait vo­ler le sien, ce qui l'a pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé. Ed­ward, quant à lui, s'est de­man­dé plus prag­ma­ti­que­ment : comment savoir avec cer­ti­tude si l'en­fant est blanc, noir ou asia­tique ? Mais le pire bad buzz est ve­nu de la part de Bea­ta, 14 ans, qui a en­voyé ce mes­sage après qu'on l'a fé­li­ci­tée d'être par­ve­nue au terme des neuf mois d'adop­tion : « C'est du bi­don. Je n'ai ja­mais prié pour lui et il est né mal­gré tout. Je re­com­mande aux non-croyants. » Bea­ta n'a pas pré­ci­sé ex­pli­ci­te­ment si elle se mo­quait là de ceux qui croient en Dieu ou bien en la toute-puis­sance du net. Mais dans les deux cas, c'est un sa­cré blas­phème ! •

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