Sta­tis­tiques non éthiques ? Par Sa­mi Bia­so­ni

Causeur - - Sommaire N° 50 – Octobre 2017 -

Du temps de So­crate, le phy­sio­no­miste Zo­pyre pré­ten­dait pou­voir dé­ce­ler les vices les plus in­times du vieux phi­lo­sophe par la simple ins­pec­tion de son in­grate confor­ma­tion ana­to­mique. Le xixe siècle po­si­ti­viste vit émer­ger au­tour de ce type de dis­cours une dis­ci­pline pseu­do-scien­ti­fique – la phy­siog­no­mo­nie – ayant pour ob­jet la mise en lu­mière des liens entre les ca­rac­té­ris­tiques phy­siques des in­di­vi­dus et cer­taines de leurs dis­po­si­tions men­tales. Dans une étude à pa­raître dans The Jour­nal of Per­so­na­li­ty and So­cial Psy­cho­lo­gy, Ko­sins­ki et Wang, spé­cia­listes de l'ana­lyse de don­nées à l'uni­ver­si­té de Stan­ford, ont ra­vi­vé l'es­prit phy­siog­no­mo­niste en dé­ve­lop­pant une in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ca­pable, une fois cor­rec­te­ment « en­traî­née », de dis­cer­ner une per­sonne ho­mo­sexuelle d'une per­sonne hé­té­ro­sexuelle.

À par­tir d'un cor­pus de plus de 35 000 pho­to­gra­phies ti­rées d'un site de ren­contre amé­ri­cain, L'IA a pu at­teindre un taux de dé­tec­tion de 91 %, là où les êtres hu­mains lamb­da qui se sont prê­tés au même test pla­fonnent à 61 %. Ce ré­sul­tat vient non seule­ment confir­mer la pos­si­bi­li­té d'exis­tence d'un gay­dar (mot­va­lise pour « gay ra­dar »), au­tre­ment dit d'une mé­thode de dé­ter­mi­na­tion exo­gène de la sexua­li­té d'un in­di­vi­du, mais aus­si l'éclai­rer d'un jour nou­veau. Bien qu'il n'ait au­cune pré­ten­tion uni­ver­selle tant l'échan­tillon est biai­sé (type cau­ca­sien des su­jets, bi­na­ri­té sexuelle sup­po­sée, exa­cer­ba­tion des at­tri­buts de genre liée à la source…), ce ré­sul­tat tend à va­li­der l'hy­po­thèse d'une in­fluence bio­lo­gique sur l'orien­ta­tion sexuelle tout en dé­mon­trant qu'avec des ou­tils d'ana­lyse au­jourd'hui li­bre­ment ac­ces­sibles, il est pos­sible d'in­ves­tir avec per­ti­nence le champ de l'in­time.

Épi­der­miques, les as­so­cia­tions sexua­listes amé­ri­caines se sont bien sûr of­fus­quées qu'une telle « science pou­belle » puisse don­ner lieu à pu­bli­ca­tion, voire qu'elle puisse même exis­ter, bran­dis­sant à l'en­vi ar­gu­ments vic­ti­maires tri­viaux (ren­gaine de la stig­ma­ti­sa­tion ho­mo­phobe) et mises en garde néo-obs­cu­ran­tistes (ten­ta­tion pro­hi­bi­tion­niste d'une science dont les usages pour­raient être dé­tour­nés). Comme à l'ac­cou­tu­mée, les au­teurs de l'ar­ticle ont dû se jus­ti­fier en pre­nant mille pré­cau­tions rhé­to­riques pour échap­per à l'hal­la­li des lob­bies in­qui­si­teurs.

Les sta­tis­tiques disent quelque chose de l'homme, c'est in­dé­niable ; le big da­ta conti­nue­ra de nous le prou­ver. So­crate en prit, il y a bien long­temps, son par­ti, re­con­nais­sant être « vé­ri­ta­ble­ment por­té à tous les vices » que lui re­con­nais­sait Zo­pyre, l'es­sen­tiel étant que la rai­son lui eût per­mis de s'en dé­faire. Une sa­gesse que d'au­cuns ga­gne­raient à mé­di­ter. •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.