LES INROCKIGIBLES

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Pas D'amalgame - Par Jean-paul Li­lien­feld

En oc­tobre, les In­rocks, après avoir ap­por­té leur contri­bu­tion à la lutte contre l’an­ti­sé­mi­tisme et l’ho­mo­pho­bie avec Meh­di Mek­lat, se fen­daient d’un nu­mé­ro spé­cial contre le sexisme et les vio­lences faites aux femmes : Ber­trand Can­tat en cou­ver­ture. Nau­sée. Parce qu’ils ne font rien d’autre que dé­cer­ner des sa­tis­fe­cit d’une ma­nière tel­le­ment at­ten­due qu’elle en de­vient las­sante, j’ai ces­sé de les lire de­puis long­temps. Mais il y a un peu plus d’un an sur Fa­ce­book j’avais croi­sé une vi­déo pu­bliée sur leur page1. Re­prise de Buzz­feed, elle mon­trait une scène des « Dos­sier Ta­bou » de Ber­nard de la Villar­dière qui avait fait scan­dale puis­qu’elle stig­ma­ti­sait des gen­tils jeunes des ci­tés. La vi­déo fil­mée par un de ces gen­tils jeunes et non par l’im­monde Villar­dière al­lait ré­ta­blir la vé­ri­té et « per­mettre de se faire une autre idée de ce qui s’est pas­sé ». Vous pen­sez si j’ai cli­qué ! Pour voir quoi ? Une bande d’abru­tis plus si jeunes qui viennent faire chier pen­dant une in­ter­view, confon­dant es­pace pu­blic et pro­prié­té pri­vée, vou­lant pi­quer la ca­mé­ra, in­sul­tant, me­na­çant et fai­sant la dé­mons­tra­tion de leur in­com­men­su­rable bê­tise en ré­pé­tant par exemple plu­sieurs fois : « T’in­quiète gros, j’ai tout fil­mé noir sur blanc. » (Sans évi­dem­ment se rendre compte du se­cond de­gré de l’ex­pres­sion dans cette si­tua­tion.) Et c’était ça qui de­vait, d’après ces aya­tol­lahs du bien-pen­ser, per­mettre de se faire une autre idée ? Et puis en fé­vrier 2017, ar­ri­vait « l’af­faire ». Est-il be­soin de s’at­tar­der sur l’épi­sode Mek­lat, alias Mar­ce­lin Des­champs, dont les tweets ma­chistes, an­ti­sé­mites et ho­mo­phobes ré­jouis­saient tant Pierre Sian­kows­ki, le di­rec­teur de la ré­dac­tion des In­rocks ? Un dé­tail m’avait in­ter­pel­lé dans ces diar­rhées de 140 signes. Lorsque Meh­di Mek­lat twee­tait à pro­pos de Ma­rine Le Pen « Je vais t’égor­ger se­lon le rite mu­sul­man », ce n’est pas cette pro­messe d’un as­sas­si­nat qui m’avait frap­pé tant elle était à la fois conve­nue et van­tarde, mais l’aveu qu’il exis­tait un « rite mu­sul­man de l’égor­ge­ment ». Mek­lat, dont tous louaient le ta­lent lit­té­raire, avait cer­tai­ne­ment soi­gneu­se­ment choi­si ses mots et

ce n’était pas le rite is­la­miste qu’il avait twee­té, mais bien le rite mu­sul­man. Je m’étonne que ce jour­nal, ar­dent dé­fen­seur de l’is­lam op­pri­mé, ne se soit pas alors in­di­gné de cette men­tion d’un rite mu­sul­man de l’égor­ge­ment. Dif­fa­ma­tion ra­ciste in­ex­pli­ca­ble­ment igno­rée par les ar­bitres de la bien­séance ! En fé­vrier tou­jours, j’ai eu un fou rire en dé­cou­vrant cette ac­croche : « Nous avons par­lé fé­mi­nisme avec Ha­nane Ka­ri­mi, so­cio­logue, fé­mi­niste et mu­sul­mane. » Au­tant par­ler IVG avec le pape ou lutte contre la chute des che­veux avec moi… Pour­tant là en­core, deux points de l’in­ter­view au­raient pu per­mettre de creu­ser des no­tions ra­re­ment abor­dées. Cette femme dé­clare : « La re­li­gion a été un le­vier d’em­po­werment pour moi. Elle m’a don­né carte blanche, une éman­ci­pa­tion in­es­pé­rée dans mon mi­lieu. Tant que je m’ins­cri­vais dans une pra­tique re­li­gieuse, mes pa­rents avaient une confiance ab­so­lue en moi. Je pou­vais vivre seule, faire mes études loin d’eux. Ils me consi­dé­raient comme une adulte res­pon­sable et consciente. » In­croyable aveu ! Pa­thé­tique con­fir­ma­tion de l’obli­ga­tion de mon­trer sa pié­té pour es­pé­rer avoir des miettes d’in­dé­pen­dance. Ce n’est pas une at­ti­tude équi­li­brée, une ma­tu­ri­té prou­vée, une mo­rale af­fir­mée qui per­met d’avoir son in­dé­pen­dance, mais une pié­té os­ten­ta­toire. En clair, la seule ma­nière d’être équi­li­brée, mo­rale et ma­ture était d’être pieuse ! Va­li­da­tion in­cons­ciente de la né­ces­si­té pour nombre de femmes de se voi­ler pour qu’on leur foute la paix. Et puis à la ques­tion « Ces in­éga­li­tés n’étaient-elles pas dues à la re­li­gion ? » elle ré­pond : « Mal­gré ce que l’on en­tend sou­vent, elles sont avant tout cultu­relles. Elles ne sont pas is­sues de la re­li­gion, mais de la culture dans la­quelle s’est dé­ve­lop­pée la re­li­gion. L’is­lam qui s’est dé­ve­lop­pé en France s’est cal­qué sur les cultures mé­di­ter­ra­néennes des po­pu­la­tions im­mi­grées. Elles pra­ti­quaient un is­lam cou­tu­mier. » Bon… Mais la cu­rio­si­té n’au­rait-elle pas dû pous­ser les jour­na­listes à de­man­der où cet is­lam pur et vrai était pra­ti­qué sans être dé­tour­né par des cou­tumes moyen­âgeuses ? Car si en France il est vic­time de la culture mé­di­ter­ra­néenne, où peut-il bien ex­pri­mer son va­leu­reux et bien connu fé­mi­nisme ? La ré­ponse à cette ques­tion au­rait été un scoop. « Quand Ro­bert Mé­nard ret­weete ta une c’est que tu as bel et bien foi­ré un truc. » Ce tweet de l’été der­nier, à pro­pos de la une de Char­lie sur « L’is­lam, re­li­gion de paix… éternelle », est ré­vé­la­teur ô com­bien de la mé­ca­nique in­tel­lec­tuelle qui anime ces in­di­gnés à géo­mé­trie va­riable, dont la pré­oc­cu­pa­tion n’est pas de dire ce qu’ils pensent de la ma­nière la plus juste pos­sible, mais de pen­ser ce qui pré­ser­ve­ra l’image qu’ils don­ne­ront dans le vil­lage qu’est leur uni­vers so­cial. Ces hu­ma­nistes uni­ver­sa­listes ont en réa­li­té un ho­ri­zon si ré­tré­ci que je m’étonne qu’ils fassent en­core pi­pi et ca­ca alors que les fa­milles Le Pen, Fran­co et Pi­no­chet réunies pra­tiquent ces exer­cices de­puis des gé­né­ra­tions. Si d’aven­ture Mé­nard af­fir­mait que la pluie mouille, Ch­ris­tophe Conte pon­drait deux pages sur la sé­che­resse en Bre­tagne. Où l’on voit un jour­nal qui a mis en une un type ra­ciste, an­ti­sé­mite, ho­mo­phobe, fai­sant l’apo­lo­gie de Mo­ham­med Me­rah, puis le meur­trier de sa com­pagne, don­ner des le­çons de main­tien à Char­lie. En­fin le mois der­nier, ils re­pre­naient un ar­ticle de La Re­vue du crieur in­ti­tu­lé : « Éli­sa­beth Ba­din­ter, der­rière l’image, la voix d’un fé­mi­nisme blanc et puis­sant. » Il s’agis­sait, pré­ci­sait le cha­peau, de pro­blé­ma­ti­ser « les am­bi­guï­tés de celle qui se ré­clame d’un fé­mi­nisme laïque et uni­ver­sa­liste. » On pou­vait no­tam­ment y lire cette at­taque de haut vol : « Com­ment dé­fi­nir une per­sonne qui se re­ven­dique d’un fé­mi­nisme in­tran­si­geant alors même qu’elle est ac­tion­naire prin­ci­pale du géant pu­bli­ci­taire Pu­bli­cis ? On lui a en ef­fet beau­coup re­pro­ché de dé­fendre une idée des femmes en contra­dic­tion avec des re­pré­sen­ta­tions alié­nantes vé­hi­cu­lées par le monde de la pu­bli­ci­té. » Vous vou­lez dire comme Pi­gasse votre pro­prio qui pour­fend le ca­pi­ta­lisme quand ce n’est pas le sien ? Et que pen­ser de la bouillie ré­pu­bli­ca­noin­di­gé­niste qui vous fait par­ler de « fé­mi­nisme blanc » ? J’at­tends avec im­pa­tience le pro­chain nu­mé­ro spé­cial Vo­mi­to : « On a par­lé pe­tite en­fance avec Marc Du­troux et sans glu­ten avec Han­ni­bal Lec­ter. » Sans ou­blier le dos­sier es­sen­tiel sur l’écri­ture de la mu­sique : « Ronde, blanche et noire : stop à la stig­ma­ti­sa­tion. Sur­tout quand on sait qu’il faut deux noir.e.s pour faire une blanc.he. » • 1. https://www.fa­ce­book.com/buzz­feed­fran­ce­news/ vi­deos/315662625458270/

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