LE COUPLE, UN TRI­ANGLE À DEUX

Dans son der­nier ro­man, Jean-sé­bas­tien Hongre ex­plique pour­quoi l'amour conju­gal est le triomphe de la vo­lon­té.

Causeur - - Culture & Humeurs - Par Gil Mi­hae­ly

Pour­quoi res­ter en couple plu­tôt que de se sé­pa­rer ? Telle est la ques­tion que Jean­sé­bas­tien Hongre a choi­si de trai­ter dans Un amour au long cours, son troi­sième livre. Anaïs et Franck, le couple bros­sé par Hongre, se trouvent à un mo­ment cri­tique clas­sique de leur vie conju­gale : après vingt ans de ma­riage, alors que leurs deux filles s’ap­prêtent à quit­ter le nid, les deux qua­dras se de­mandent pour­quoi et com­ment conti­nuer en­semble. Preuve qu’il s’agit bien d’une fic­tion, l’ini­tia­tive vient de l’homme qui dé­cide d’en­ta­mer une cor­res­pon­dance avec son épouse pour ten­ter de re­trou­ver le se­cret qui fait que leur couple tient bon quand tant d’autres ont ex­plo­sé. Qu’on ne s’y trompe pas ce­pen­dant : Un amour au long cours n’est pas l’un de ces ou­vrages de psy­cho­lo­gie po­si­tive qui pro­mettent la re­cette du bon­heur, mais une étude de moeurs an­crée dans un cadre his­to­ri­coi­déo­lo­gique char­gé. Jean-sé­bas­tien Hongre le sou­ligne à rai­son : toute re­la­tion de couple naît et se dé­ve­loppe dans un contexte pré­cis. Nés sous Gis­card, Franck et Anaïs sont les en­fants de la gé­né­ra­tion ba­by-boom. Pères dé­faillants, hé­do­nisme, ma­té­ria­lisme, culte de la li­ber­té et de l’épa­nouis­se­ment per­son­nel, les pa­rents des hé­ros in­carnent leur gé­né­ra­tion jus­qu’à la ca­ri­ca­ture. Échau­dés par leur édu­ca­tion, Franck et Anaïs se sont construits en s’op­po­sant sys­té­ma­ti­que­ment aux sché­mas de « 68 ». D’où une pro­blé­ma­tique qua­si mé­ta­phy­sique : com­ment sor­tir de l’in­di­vi­dua­lisme en­va­his­sant et sté­ri­li­sant ? Com­ment faire fa­mille sous le règne du « c’est mon choix » ? C’est que, tout en pro­cla­mant son amour de la fa­mille, l’époque ne voit que les in­di­vi­dus qui la font et la dé­font au gré de leurs en­vies. Rai­son pour la­quelle l’au­teur ne donne à ses per­son­nages que des pré­noms, comme s’il vou­lait la perte de tout an­crage his­to­rique. Face à un en­vi­ron­ne­ment qui conspire à les sé­pa­rer, quel est donc le se­cret de Franck et Anaïs ? Il y a d’abord, se­lon Franck, une mé­thode : le tra­vail et la loi. Au fil des an­nées, le couple a éla­bo­ré une liste de dix commandements qui exigent dis­ci­pline et ef­fort : « Ne ja­mais cri­ti­quer l’autre quand il s’oc­cupe du bé­bé », « re­fu­ser que l’en­fant soit roi » et, peut-être le plus im­por­tant, « ne pas tout se dire ». Puis sur­git l’écri­ture. Franck et Anaïs ne se parlent pas, ils s’écrivent. Et c’est là que les choses de­viennent in­té­res­santes. Pour Franck, le couple est un mé­lange de ré­pu­blique et d’en­tre­prise, une en­tre­prise de la rai­son, aus­si maî­tri­sée qu’un texte bien écrit. Anaïs, pour sa part, y in­jecte le dé­sir, les pul­sions, les er­re­ments, les trans­gres­sions. Ain­si, leur cel­lule conju­gale si équi­li­brée, lu­cide et mé­tho­dique, perd-elle pro­gres­si­ve­ment pied, ré­vé­lant que, même dans le couple le plus réus­si, la connais­sance ré­ci­proque est lar­ge­ment une illu­sion. Ac­cep­ter cette im­pos­si­bi­li­té est le on­zième com­man­de­ment d’anaïs et Franck. •

Jean-sé­bas­tien Hongre.

Un amour au long cours, Jean-sé­bas­tien Hongre, Édi­tions Anne Car­rière.

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