PERPIGNAN LA CA­TA­LANE AS­SOU­PIE

Ghet­toï­sa­tion, clien­té­lisme et si­nis­trose éco­no­mique : de­puis des dé­cen­nies, Perpignan dé­cline mal­gré les ef­forts de quelques élus dy­na­miques. Tan­dis qu'à Bar­ce­lone la pros­père, nombre de Ca­ta­lans rêvent d'in­dé­pen­dance, sa voi­sine fran­çaise se cherche enc

Causeur - - Pas D'amalgame - Par Daoud Bou­ghe­za­la

Ter­mi­nus Perpignan, tout le monde des­cend au « centre du monde ». Par­don, au « centre del món », comme il est écrit sur les pan­neaux de la gare. Ins­pi­rée d’une saillie fan­tas­ma­go­rique de Dalí sur la dé­rive des conti­nents, l’ins­crip­tion en ca­ta­lan n’an­nonce pas fran­che­ment la cou­leur. Car Perpignan trône au coeur d’un des dé­par­te­ments les plus pauvres de l’hexa­gone et ac­cu­mule les re­cords né­ga­tifs. Non content de la pla­cer dans le flop 5 des mé­tro­poles éco­no­mi­que­ment les moins dy­na­miques de France et de Na­varre, Le Fi­ga­ro a ré­cem­ment clas­sé la ca­pi­tale ca­ta­lane au som­met des villes où il fait bon in­ves­tir dans l’im­mo­bi­lier1 : les prix y sont si bas qu’un an suf­fit à ren­ta­bi­li­ser l’achat d’un ap­par­te­ment. En sor­tant de la gare, je croise une théo­rie de men­diants à quelques mètres des in­évi­tables ke­babs. Nul pun­ka­chien à l’ho­ri­zon, bien que nombre d’entre eux dé­barquent ici, per­sua­dés que la mi­sère se­ra moins pé­nible au so­leil. Pal­miers, plaques de rue bi­lingues fran­çais-ca­ta­lan et im­meubles à teintes pas­tel donnent des ac­cents ibé­riques à ce der­nier bout de France avant la fron­tière. Vu de Pa­ris, Gi­tans, Magh­ré­bins et pe­tits Blancs donnent l’im­pres­sion de se ti­rer la bourre. Si le quo­ti­dien ne se ré­sume évi­dem­ment pas aux deux faits di­vers qui ont ren­du Perpignan (tris­te­ment) cé­lèbre ces der­nières an­nées, leur évo­ca­tion plante le dé­cor. Au prin­temps 2005, après l’as­sas­si­nat d’un jeune Beur, des émeutes ur­baines ont op­po­sé bandes gi­tanes et magh­ré­bines au coeur de Perpignan, entre les deux ghet­tos eth­niques de Saint-jacques et Saint-ma­thieu. Moins tra­gique, mais tout aus­si dé­vas­ta­teur pour l’image de la ville, en 2008, l’épi­sode de la « fraude à la chaus­sette2 » a tein­té de soup­çon la réé­lec­tion du maire UMP Jean-paul Al­duy, qui a pas­sé le re­lais à son dau­phin Jean-marc Pu­jol l’an­née sui­vante. Perpignan, ville pauvre, com­mu­nau­ta­riste, au sys­tème clien­té­liste plu­ri­dé­cen­nal n’a pas bé­né­fi­cié du dé­col­lage de la Ca­ta­logne du Sud lan­cée dans une marche ca­ho­teuse vers l’in­dé­pen­dance. In­ca­pable de se des­si­ner un des­tin, la ville de 120 000 ha­bi­tants pa­raît qua­si →

pro­mise au Front na­tio­nal en la per­sonne de Louis Aliot, vice-pré­sident du par­ti, élu dé­pu­té en juin. Du moins, d’après le po­li­to­logue Ni­co­las Le­bourg, si le « vote de trouille » an­ti-fn des im­mi­grés se ré­sorbe. Sans le re­trait du can­di­dat de gauche ar­ri­vé troi­sième, Aliot au­rait eu toutes les chances de ga­gner la tri­an­gu­laire, à la ma­nière d’un Ro­bert Mé­nard à Bé­ziers. Mais peu im­porte le ther­mo­mètre, il s’agit d’aus­cul­ter le mal au plus pro­fond de la ci­té ca­ta­lane. Sur le che­min de mon pre­mier ren­dez-vous avec un élu, je re­lis mes an­ti­sèches. Si j’en crois Ni­co­las Le­bourg et Jé­rôme Four­quet3, les af­fi­lia­tions cla­niques aux grandes fa­milles per­pi­gna­naises comp­te­raient bien da­van­tage que le cli­vage droite/gauche, d’ailleurs fort re­la­tif. In­car­na­tion de ce « mer­ca­to po­li­tique per­ma­nent » : Oli­vier Amiel, ad­joint à la po­li­tique de la ville. Ce grand gaillard à la cal­vi­tie brous­sailleuse m’at­tend dans son ca­bi­net d’avo­cat. Hier en­core che­vè­ne­men­tiste, Amiel est re­ve­nu à ses pre­mières amours gaul­listes en ral­liant le maire LR Jean-marc Pu­jol, alors qu’il s’op­po­sait à son pré­dé­ces­seur du même bord Jean-paul Al­duy, lui-même fils de l’em­blé­ma­tique Paul Al­duy. Ce der­nier, SFIO pas­sé au centre droit, ad­mi­nis­tra la ville de 1959 à 1993. « Ici tout com­mence par son nom de fa­mille », avancent Le­bourg et Four­quet. Ne­veu d’une ex-ad­jointe de Paul Al­duy, Amiel s’amuse de l’adage. Mais la plai­san­te­rie est de courte du­rée car une lourde tâche re­pose sur ses épaules : réuni­fier cette ville struc­tu­rée à l’amé­ri­caine. Au nord les ci­tés (Ver­net, Bel­lus) à pro­blèmes, au sud une pé­ri­phé­rie plus cos­sue, et au centre le quar­tier le plus pauvre de France : Saint-jacques. Sym­bole de cette frac­ture ou­verte, cette « ré­serve d’in­diens », ain­si que la sur­nomme les Per­pi­gna­nais, contient 4 000 lo­ge­ments in­sa­lubres. De l’aveu même d’amiel, ce concen­tré de quart-monde, où vit la plus im­por­tante com­mu­nau­té gi­tane sé­den­ta­ri­sée de France, ré­sulte en grande par­tie de l’in­ac­tion pu­blique. « À Saint-jacques, il y a presque 90 % de chô­mage chez les moins de 25 ans et 80 % d’en­fants dé­sco­la­ri­sés à la fin de l’an­née. Les pou­voirs pu­blics, gauche et droite confon­dues, ont en­tre­te­nu ce sys­tème. On al­lait voir le chef de clan pour qu’ils votent bien. » Pour vé­ri­fier ces dires, je me rends sur place. Place du Puig, qui si­gni­fie « som­met » en ca­ta­lan, d’im­menses poutres mé­tal­liques rouillées sou­tiennent des im­meubles sub­cla­quants. Des pé­rils en la de­meure sont ré­gu­liè­re­ment si­gna­lés. Quelque 3 000 Gi­tans – sur les 5 000 que compte la ville – gra­vitent dans ce cloaque em­blé­ma­tique au point d’avoir ins­pi­ré le co­mique du cru Ma­thieu Ma­dé­nian : « À Perpignan, il y a un quar­tier gi­tan… qu’on ap­pelle Perpignan ! » Un poil plus sé­rieux, Oli­vier Amiel me­sure l’am­pleur de la tâche : dé­ghet-

toï­ser Saint-jacques sup­pose une opé­ra­tion de re­nou­vel­le­ment ur­bain éta­lée sur dix ans. Il fau­dra dé­mo­lir les ha­bi­ta­tions in­dignes, re­lo­ger cer­taines fa­milles dans le quar­tier, trou­ver une so­lu­tion pour les ha­bi­tants sur le dé­part, le tout sans bo­boï­ser à ou­trance la zone : ce­la s’ap­pa­rente à une ga­geure. Pen­dant que des hips­ters in­ves­tissent les bor­dures du quar­tier, la ville ré­nove le bâ­ti et y ins­talle des équi­pe­ments pu­blics. Le trans­fert de la fac de droit de­puis la ren­trée (« Une grosse conne­rie qui va mettre en con­tact les étu­diants avec les dea­lers ! », sou­pire un an­cien élu), l’ou­ver­ture de la Ca­sa mu­si­cale à tous les goûts (rum­ba ca­ta­lane, cho­rale) de­vraient ga­ran­tir un cer­tain bras­sage so­cial. Il y a du bou­lot. De­puis plus de dix ans, l’école du quar­tier, La Mi­ran­da, sco­la­rise uni­que­ment des élèves gi­tans, sui­vant des pro­grammes adap­tés, sans que ce­la leur donne le goût de l’as­si­dui­té et l’en­vie de pour­suivre au ly­cée… Dans des ruelles en pente sans com­merces, des en­fants en py­ja­ma font jus­te­ment l’école buis­son­nière. Des an­ciens au teint tout aus­si hâ­lé guignent l’étran­ger, af­fa­lés sur un ca­na­pé au mi­lieu de la rue jon­chée d’or­dures. Aux fe­nêtres de la ca­serne du Puig de­ve­nue une ha­bi­ta­tion so­ciale pend du linge en train de sé­cher. On est loin du coeur-de-ville que vante l’of­fice du tou­risme. Au cha­pitre du pit­to­resque, je suis pour­tant ser­vi. S’ils ne maî­trisent pas tou­jours par­fai­te­ment le fran­çais, ces sur­vi­vants de l’an­cien monde parlent un ca­ta­lan très pur. Car loin d’être des im­mi­grés fraî­che­ment dé­bar­qués, les plus an­ciens des Gi­tans ont in­ves­ti la ré­gion dès le xive siècle4 avant leur sé­den­ta­ri­sa­tion dé­fi­ni­tive à Saint-jacques en 1940, lorsque la IIIE Ré­pu­blique ago­ni­sante dé­ci­da de les y par­quer. Jus­qu’aux an­nées 1950, ils exer­çaient des pro­fes­sions liées au che­val… puis ces mé­tiers sont tom­bés en désué­tude. Au­jourd’hui en­core à Saint-jacques, une ma­jo­ri­té des moins de 50 ans ne sait pas lire et écrire le fran­çais et le re­ve­nu mé­dian – lé­gal – n’at­teint pas les 400 eu­ros. Mais ces han­di­caps éco­no­miques n’ex­pliquent pas tout. « Ce qui em­pêche la com­mu­nau­té d’évo­luer, c’est nos idées re­çues : on vit dans un monde en marge de la so­cié­té, mais les po­li­tiques s’en servent beau­coup » pour pê­cher un élec­to­rat avide de RSA ou de pe­tits em­plois pu­blics, me confie au té­lé­phone Ben­ja­min Mar­ti­nez, Gi­tan ha­bi­tant un quar­tier nord de Perpignan. À Saint-jacques, prendre langue avec le Gi­tan de la rue n’est pas chose ai­sée. Aus­si le ver­ba­tim sui­vant pro­vient-il de la sé­rie de re­por­tages qu’a réa­li­sée Inès Lé­raud sur France culture5. Ma­di­son, 16 ans, an­nonce « se ma­rier dans deux jours » avec un homme qu’elle n’aime pas, mais ses amis lui « ont mon­té la tête pour le prendre ». Sa co­pine d’à peine deux ans son aî­née dé­crit la condi­tion fé­mi­nine d’une for­mule la­pi­daire : « On doit ac­cep­ter qu’on soit co­cue. C’est ça ou le coup de poing dans la fi­gure ! » Comme dans les zones les plus ar­rié­rées du tiers-monde, une cou­tume gi­tane veut même qu’une ma­trone ins­pecte la vir­gi­ni­té de la ma­riée le soir des noces. À la nuit tom­bée, la place Cas­sa­nyes, à la jonc­tion des quar­tiers gi­tans et magh­ré­bins, dé­voile sa face sombre. Dans la brume ves­pé­rale, des sil­houettes pa­ti­bu­laires mais presque, comme di­rait Co­luche, tra­fiquent au vu et au su de tous. Sous le man­teau, tout y passe : ci­ga­rettes, al­cool, shit, drogues de syn­thèse, hé­roïne. Al­liée au si­da, la blanche a dé­ci­mé des fa­milles gi­tanes en­tières dans les an­nées 1980 et 1990. Des bandes gi­ta­no-magh­ré­bines as­su­raient alors l’en­trée des stu­pé­fiants sur le mar­ché es­pa­gnol. Quelques an­nées après cette al­liance des marges, Perpignan a connu une se­maine de tirs au fu­sil à plomb entre Gi­tans et Magh­ré­bins. Pour le jour­na­liste lo­cal Ju­lien Ma­rion, les « évé­ne­ments » de mai 2005, comme on les ap­pelle ici, ont trau­ma­ti­sé les deux com­mu­nau­tés qui se re­gardent dé­sor­mais en chiens de faïence. « Les Magh­ré­bins pensent que les Gi­tans ne tra­vaillent pas, ne sco­la­risent pas leurs en­fants et traitent mal leurs femmes. De l’autre cô­té, les Gi­tans, en­cou­ra­gés par le FN, ont l’im­pres­sion que les Magh­ré­bins gagnent du ter­rain et sont mieux trai­tés par la mai­rie. » Du reste, il existe des réus­sites in­di­vi­duelles dans toutes les com­mu­nau­tés. L’an­cien élu al­duyste Fou­zi Bou­ha­di re­pré­sente un bel exemple pour l’im­mi­gra­tion al­gé­rienne. « Bac + 8 », ain­si qu’il se pré­sente avec une pointe d’or­gueil, ce cen­triste ac­cuse le maire ac­tuel de l’avoir ins­tru­men­ta­li­sé puis je­té comme une vieille ba­bouche. Un fait élec­to­ral plaide en sa fa­veur : dans les quar­tiers nord du Haut-ver­net, aux dé­par­te­men­tales de 2011, sur son nom propre, Bou­ha­di avait ré­col­té près de 10 % des voix. Après l’avoir in­té­gré sur sa liste, Pu­jol l’a pla­car­di­sé, ce qui lui vaut la ran­cune te­nace de son ex-al­lié. Bou­ha­di me re­çoit au Moyen-ver­net dans un sa­lon de thé bon­dé de mâles. La té­lé­vi­sion bran­chée sur Rus­sia To­day, en arabe, les com­men­saux sa­luent cha­leu­reu­se­ment Bou­ha­di, mais de­visent en dia­lecte ma­ro­cain sans prê­ter at­ten­tion à notre conver­sa­tion. Heu­reu­se­ment. « Ici, il y a quelque temps, 200 à 300 Ma­ro­cains ve­naient fu­mer leur shit en ter­rasse », ra­conte Bou­ha­di, qui s’en est ému au­près du bis­tro­tier pour qu’il les chasse. L’anec­dote vaut son pe­sant de can­na­bis. Conci­liant, ce fils d’un in­fir­mier mi­li­taire du Val-de-grâce conjec­ture qu’« il y a de tout ici chez les Magh­ré­bins, qui forment 10 % de la ville, du bon et du moins bon ». Fai­sant fi de la langue de bois, Bou­ha­di s’in­quiète de l’af­flux ré­cent de Ma­ro­cains ve­nus fuir la crise éco­no­mique es­pa­gnole ou les ten­sions en Corse. Ces nou­veaux ve­nus, « aus­si na­tio­na­listes que les Por­tu­gais », ajoutent du com­mu­nau­ta­risme au com­mu­nau­ta­risme dans une ville dé­jà eth­ni­que­ment très sec­to­ri­sée. Comme pour don­ner corps à ces craintes, le mar­ché du Haut-ver­net semble droit sor­ti du site Fde­souche : →

des mères de fa­mille presque toutes voi­lées font leurs em­plettes par­mi les étals de fruits, lé­gumes et… fou­lards is­la­miques. De jeunes Gi­tans s’amusent au voi­si­nage de bar­bus. C’est dans ce bouillon de cultures que le son­deur et po­li­to­logue Jé­rôme Four­quet a dé­tec­té un « ef­fet de li­sière6 » en ver­tu du­quel le vote FN pro­gresse dans les bu­reaux de vote où se croisent im­mi­grés du parc HLM et pe­tits Blancs des zones pa­villon­naires. Au sud et à l’est de la ville, pour­tant à l’abri de l’im­mi­gra­tion mas­sive, pré­vaut en re­vanche un « vote pré­ven­tif et sé­gré­ga­tion­niste » en fa­veur du Front na­tio­nal, car les ci­ta­dins craignent l’in­sé­cu­ri­té cultu­relle de ces quar­tiers dits po­pu­laires. Sans l’ap­prou­ver, Fou­zi Bou­ha­di com­prend la mé­ca­nique d’au­to­dé­fense qui conduit au vote fron­tiste. Ce­rise sur le ghet­to, ce ré­pu­bli­cain convain­cu me fait vi­si­ter une ci­té HLM tout équi­pée, avec mos­quée in­té­grée. At­ter­ré, il s’alarme d’un « is­la­misme la­tent » sur le­quel les pou­voirs pu­blics fer­me­raient les yeux pour ache­ter la paix so­ciale. « Ici, c’est le Magh­reb en ma­tière de gou­ver­nance ! » se la­mente-t-il avant de me confier avoir per­du un frère pen­dant la dé­cen­nie noire en Al­gé­rie. De­vant les im­meubles ré­no­vés du Haut-ver­net, Bou­ha­di se re­mé­more avec nos­tal­gie ses pre­mières an­nées per­pi­gna­naises. « Il y a trente ans, la ci­té comp­tait 90 % d’eu­ro­péens. Au­jourd’hui, sur­tout des vieux Al­gé­riens et des Ma­ro­cains. On l’a ré­no­vée mais sans po­li­tique d’ac­com­pa­gne­ment. Re­ve­nez dans dix ans, vous ver­rez dans quel état ce se­ra ! » Au cré­dit de l’an­cien maire, il faut re­con­naître que des grandes barres in­hu­maines ont été dé­mo­lies sous Al­duy, au­quel son ami Jean-louis Bor­loo avait confié la pré­si­dence de l’agence na­tio­nale pour la ré­no­va­tion ur­baine. Mais l’amé­lio­ra­tion du cadre de vie n’a pas en­rayé le clien­té­lisme. « Des pe­tites frappes qui ont trac­té pen­dant la cam­pagne » se re­trouvent bom­bar­dées di­rec­teurs de centres so­ciaux sans la moindre com­pé­tence, ni la vo­lon­té de sor­tir les jeunes de l’or­nière, m’af­firme Bou­ha­di. La so­lu­tion au ma­laise des fils de la dia­spo­ra magh­ré­bine ? « Consi­dé­rer tous les Per­pi­gna­nais comme bi­cul­tu­rels. Le fran­çais et le ca­ta­lan fe­raient le lien entre toutes les com­mu­nau­tés. » À voir. Cette thèse ori­gi­nale est for­mu­lée par Brice La­fon­taine, conseiller mu­ni­ci­pal ca­ta­la­niste de Perpignan. Son par­ti po­li­tique Uni­tat Ca­ta­la­na re­ven­dique l’au­to­no­mie de la Ca­ta­logne fran­çaise, sur le mo­dèle corse, sans pour au­tant fan­tas­mer un très hy­po­thé­tique rat­ta­che­ment à la Ca­ta­logne du Sud. Long­temps al­liée à Jean-paul Al­duy, la pe­tite for­ma­tion s’est fait ré­cem­ment ex­clure de la ma­jo­ri­té mu­ni­ci­pale de Jean-marc Pu­jol pour avoir sou­te­nu Em­ma­nuel Ma­cron à la pré­si­den­tielle. Pom­pier dans le ci­vil, La­fon­taine dit avoir été sé­duit par le pro­gramme dé­cen­tra­li­sa­teur d’en marche !. À l’échelle de Perpignan, même si tous les grands par­tis mi­ni­misent le poids des ca­ta­la­nistes (« ils pèsent 1 % de l’élec­to­rat… »), cha­cun prend bien soin d’en in­té­grer sur ses listes. Al­duy fils avait même créé un poste d’ad­joint aux af­faires ca­ta­lanes, que La­fon­taine oc­cu­pait il y a en­core quelques mois. C’est qu’en réa­li­té, à l’heure où les 7,5 mil­lions de cou­sins du Sud hé­sitent entre l’in­dé­pen­dance et le main­tien de l’au­to­no­mie, les 450 000 ha­bi­tants des Py­ré­néeso­rien­tales ré­duisent gé­né­ra­le­ment la ca­ta­la­ni­té à quelques élé­ments folk­lo­riques. Danse tra­di­tion­nelle (sar­dane), mu­sique et rug­by (L’USAP se pa­rant des cou­leurs sang et or de­puis quelques an­nées) ne suf­fisent pas à consti­tuer une conscience na­tio­nale ca­ta­lane. Le sub­strat iden­ti­taire se trans­met par la langue, « que nos pa­rents par­laient », as­sure un quin­qua. Mais de nom­breuses fa­milles plé­bis­citent les écoles ca­ta­lanes pri­vées sous contrat Bres­so­la pour des rai­sons par­fois peu avouables. Soit que les pa­rents veuillent évi­ter la co­ha­bi­ta­tion de leur pro­gé­ni­ture avec cer­taines po­pu­la­tions im­mi­grées, soit qu’ils adhèrent à leur pé­da­go­gie al­ter­na­tive. Entre deux en­vo­lées as­si­mi­la­tion­nistes cé­lé­brant « l’uni­té de la France et la di­ver­si­té de son peuple », Louis Aliot re­la­ti­vise la pré­gnance du ca­ta­lan. Sa cir­cons­crip­tion se di­vise entre pays ca­ta­lan et oc­ci­tan, me pré­cise-t-il, ré­cu­sant toute idée d’au­to­no­mie. Nombre de ses ca­ma­rades « ca­ta­lans à la Mis­tral, parlent pa­tois en fa­mille, y sont at­ta­chés, mais se sentent pro­fon­dé­ment fran­çais et s’op­posent sys­té­ma­ti­que­ment aux re­ven­di­ca­tions au­to­no­mistes et in­dé­pen­dan­tistes ». De bonne guerre, Brice La­fon­taine ré­plique que « le Front na­tio­nal n’est pas un par­ti na­tio­na­liste mais éta­tiste puis­qu’il a tou­jours nié les na­tions, de l’al­gé­rie à la Ca­ta­logne ». Sans prendre par­ti, on peut s’in­ter­ro­ger sur la conco­mi­tance entre le dé­col­lage éco­no­mique de Bar­ce­lone, certes ter­ni par la crise fi­nan­cière de 2008, et la ti­mide re­nais­sance du ca­ta­la­nisme fran­çais. Ni­co­las Le­bourg iro­nise en sor­tant son ca­le­pin d’his­to­rien : « Ce­la fait peu de temps qu’on se dit que ce se­rait cool d’être ca­ta­lan. En 1939, pen­dant la Re­ti­ra­da (l’exode des ré­pu­bli­cains es­pa­gnols en France, ndlr), la pré­fec­ture re­ce­vait des tom­be­reaux de lettres pour ré­cla­mer l’in­ter­ne­ment des Ca­ta­lans. Puis à la dé­cla­ra­tion de guerre, une ava­lanche de cour­riers ap­pe­lait à en­voyer “ces sales Es­pa­gnols” en pre­mière ligne ! » Comme le temps passe… Il y a en­core qua­rante ans, le rap­port de forces était in­ver­sé : les in­dus­tries (vi­ti­cul­ture, tex­tile, pa­pe­te­rie) se concen­traient à Perpignan, tan­dis que l’es­pagne fran­quiste s’as­sou­pis­sait. Par les temps qui courent, ce sont les Ca­ta­lans es­pa­gnols,

Sans le re­trait du can­di­dat de gauche ar­ri­vé troi­sième, Aliot au­rait eu toutes les chances d'em­por­ter la mai­rie, tel Ro­bert Mé­nard à Bé­ziers.

friands des côtes de Col­lioure, qui peinent à si­tuer Perpignan sur une carte. La clé de l’énigme vient sans doute de la ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion à un monde mou­vant. « Les res­pon­sables po­li­tiques n’ont pas vu ve­nir la mon­dia­li­sa­tion et l’en­trée de l’es­pagne dans l’eu­rope », dé­plore Do­mi­nique Sis­tach, so­cio­logue spé­cia­liste de l’éco­no­mie grise. C’est bien simple : de­puis l’adhé­sion de l’es­pagne au mar­ché com­mun et la dis­pa­ri­tion de la fron­tière dans les an­nées 1980, les Py­ré­nées-orien­tales perdent sur tous les ta­bleaux. La li­bé­ra­li­sa­tion étant sy­no­nyme de concur­rence, Perpignan ne peut lut­ter contre les bas sa­laires– un SMIC à 825 eu­ros ! –, le dy­na­misme et le droit du tra­vail ri­qui­qui du voi­sin. « Al­duy a vou­lu faire de Perpignan la ban­lieue de Bar­ce­lone », no­tam­ment avec la créa­tion d’une eu­ro­ré­gion réunis­sant l’ara­gon, la Ca­ta­logne, les Îles Ba­léares, le Lan­gue­doc-rous­sillon et Mi­di-py­ré­nées, « mais ce fut un échec com­plet », re­grette son an­cien af­fi­dé Fou­zi Bou­ha­di. Ce­pen­dant qu’al­duy ten­tait d’im­po­ser la for­mule « Perpignan la Ca­ta­lane », cer­tains lui conseillaient en vain de ré­veiller l’in­dus­trie lo­cale. Saint-charles, le plus grand mar­ché de gros de fruits et lé­gumes d’eu­rope, a beau en­voyer des mil­lions de tonnes de pri­meurs sur le Vieux Conti­nent, l’ab­sence d’in­dus­trie agroa­li­men­taire per­pi­gna­naise li­mite les re­tom­bées po­si­tives de cette manne. Cible de toutes les cri­tiques, l’im­mense sur­face com­mer­ciale de Perpignan déses­père les com­mer­çants du centre sans com­bler les in­suf­fi­sances d’une éco­no­mie par trop dé­pen­dante du tou­risme. « L’al­duysme, que pra­ti­quait aus­si le pré­sident so­cia­liste du dé­par­te­ment Ch­ris­tian Bour­quin, conti­nue. C’est une lo­gique du xixe siècle avec des grandes fa­milles bour­geoises qui re­fusent le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de peur que des in­ves­tis­seurs me­nacent les rentes im­mo­bi­lières », ac­cuse Sis­tach. Bi­lan des courses : à la pé­ri­phé­rie de la nou­velle ré­gion Oc­ci­ta­nie, Perpignan fait fi­gure de pa­rent pauvre. Au vu de l’écart de ri­chesses, cer­tains Tou­lou­sains com­parent la fu­sion des ré­gions Lan­gue­doc-rous­sillon et Mi­di-py­ré­nées à l’an­nexion de l’al­le­magne de l’est par l’ouest ! À terme, la pos­sible éman­ci­pa­tion de la Ca­ta­logne du Sud, à l’ori­gine de 20 % du PIB es­pa­gnol, pour­rait ac­croître le sen­ti­ment d’aban­don des Per­pi­gna­nais, sans pour au­tant que ce désen­chan­te­ment sus­cite mé­ca­ni­que­ment une vo­ca­tion rat­ta­chiste. Vé­ri­té en de­çà des Py­ré­nées… • 1. « Ces villes où ache­ter un lo­ge­ment se­ra ren­ta­bi­li­sé plus vite que de louer », Le Fi­ga­ro, 5 sep­tembre 2017. 2. En mars 2008, le pré­sident d’un bu­reau de vote avait été convain­cu de ten­ta­tive de fraude après la dé­cou­verte de bul­le­tins de vote dans sa chaus­sette. 3. Perpignan, une ville avant le Front na­tio­nal ?, Jé­rôme Four­quet, Ni­co­las Le­bourg, Syl­vain Man­ter­nach, Fon­da­tion Jean-jau­rès, 2014. 4. D’après Alain Tar­rius, Fin de siècle in­cer­taine à Perpignan, Per­pi­nya, 1997. 5. « Les Gi­tanes de Saint-jacques », Les Pieds sur terre, France culture, 12 juillet 2017. 6. « Les res­sorts du fron­tisme à Perpignan », in Ka­rim vote à gauche et son voi­sin vote FN, L’aube, 2015.

Mar­ché du Haut-ver­net, Perpignan, sep­tembre 2017.

Une rue du quar­tier Saint-jacques de Perpignan, clas­sé le plus pauvre de France par l'in­see.

Fou­zi Bou­ha­di, an­cien conseiller mu­ni­ci­pal de Perpignan.

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